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Mai la France

 

Je le savais avant le départ, que ce serait la dernière grande virée[1]  avant d’échanger les croquenots contre une paire de charentaises. 

Je le savais quand je l’ai fait : en posant le sac à dos ici, ce sentier népalais serait le bout du voyage. Ses bretelles n’arracheraient plus mes épaules. Le sac a pris le coucou à l’altiport de Lukla dans la soute à bagages, puis s’est enquillé dans le gros zinc jusqu’à Roissy. En France.

Il y a 22 ans jour pour jour, le premier mai 90. 

Après ça je suis retourné quelques fois en Asie, de plus en plus rarement et puis fini. La France. Coincé au sol, à la fois volontaire et contraint. J’avais fait mon temps comme guide de voyages et n’ayant pas envie de devenir gaga à force de bouffer de l’humain comme du maïs à gaver les canards gras, valait mieux pour moi changer de vie. Ce n’était pas la première fois : c’est bien de changer radicalement ; j’emmerde la routine autant qu’elle emmerde le monde : énormément. Il faut casser la coque de temps à autre quand ça craque aux entournures : c’est salutaire. 

Donc ce premier mai-là, c’était spécial. Je n’allais pas rester que quelques jours ou petites semaines avant de retourner au pays ; le pays ce coup-ci il commençait à Roissy. Dans un taxi glissant dans le silence sur une route très large et toute lisse avec des myriades de bagnoles ovoïdes parées de clignotants géants. Et des panneaux gigantesques partout, de part et d’autre et même au dessus. Zéro klaxon. Ni biquettes ni poulets errant sur la chaussée. Pas la moindre bouse de vache aplatie sur l’asphalte. Rien. La ouate froide. Pas un seul chien galeux : rien que des pylônes et taximan qui ne bronche pas. Et puis l’air humide comme une éponge, même sous leur petit soleil. Leur : tout de suite ça me fait toujours le même coup : là-bas j’étais l’étranger et ici aussi, mais considérablement plus. C’est gris ciment et plein de visages aussi pâles que le mien et pourtant je ne suis pas des leurs. Je n’ai rien contre eux : ils sont comme tout le reste ici : ils glissent, furtifs, et jettent de brefs regards, avec dedans souvent une sorte de peur. Ici on peut se déplacer dans une foule sans échanger autre chose dans le regard, qu’un faible clignotement d’ampoule électrique. 

Ils parlent une autre langue : la mienne. Je ne comprends pas tout. Même dans les magasin c’est pas évident. Le rituel aux comptoirs est tellement guindé qu’on les dirait se mouvoir comme dans une pâte d’amidon. Dans le train qui va vers Niort ça me frappe : le hurlement des roues dans les virages me parvient à peine : tout est assourdi, molletonné à tel point qu’on entend même ses acouphènes. Capitonné : tout est un peu comme chez les fous : on ne veut pas que vous vous fassiez du mal, ici. Il y a sécurités prévues pour ça. Partout. Les voitures roulent très vite mais elles n’écrasent pas grand-monde. Voilà, c’est pour ça : il n’y a que peu de piétons donc le risque est plus faible ; sauf dans les grandes villes mais là c’est difficilement possible parce que tout le mode s’arrête aux feux alors même qu’aucun flic n’est en vue. Autour des tranchées de leurs chantiers, il mettent des barrières pour éviter aux passants de tomber dedans. Ils n’enlèvent presque jamais leurs plaques d’égout en fonte noire : comme ils n’ont pas de mousson, leurs égouts ne refoulent pas, ainsi leurs plaques ne se soulèvent jamais toutes seules. Il ne leur viendrait pas non plus à l’esprit d’aller chercher des clopes dans des rues inondées en tâtant du gros orteil pour savoir si au prochain pas ils seront avalés par les égouts. Ils osent peu.

Niort, c’est la mort. Pas aussi mort qu’Orléans, mais presque. À Niort tu sais tout de suite que tu es en France : quoi de plus français que Niort ? Comment dire… c’est propre sur soi et sobre ; d’un bon goût assez chiant qui doit saper le moral à la longue. Le peu de mendigots que j’y ai vu ne faisaient pas pitié. Or un mendiant se doit d’éveiller la pitié : c’est son métier. Ici ils font semblant très mal, mais les gens leur donnent quand même des sous. Un clochard niortais ne tiendrait pas une semaine à Patna.[2] 

Heureusement qu’il y avait Annie et son frangin, à Niort, sinon je n’aurais pas survécu, tant le choc est puissant, venant de si loin, si longtemps. Escale obligée avant mon chez moi au fond des bois du Périgord, dans le Lot. Jusqu’à ce mai, ce n’était que mon camp de base : ma guitoune de pierres sèches entre deux voyages avec son gros bosquet de bambous tout en en bas, tout au bout du chemin. 

Et puis il y a eu le premier été en France et un temps je me serais presque cru de l’autre côté et puis il y a eu le premier hiver et la première guerre pétrolière contre Saddam Hussein et là je me suis retrouvé vraiment cloué au sol comme tous ces avions désertés par des voyageurs à la petite semaine, morts de trouille. Le froid mouillé qui s’insinue jusque dans les os ; aussi glacé que le jargon des bureaucrates. 

Et le feu de chêne sec de trois ans dans le vieux poêle, et une table carrée en bois d’arbre, et une tripotée de fameux amis… et la petite ménagerie : loin, loin des donjons érigés sur les cendres d’hérétiques et des mairies roides du pays des citoyens napoléons. 

 

En partant d’une idée de Malatrie et Alain : lire à partir d’ici.

E la nave va…

  1. La Transe Himalayenne, une longue balade à pinces de dix mois en 1989/90. []
  2. Une ville de la plaine du Gange vraiment éprouvante et apocalyptique, misérable, dégueulasse au possible et dotée d’un climat aussi terrifiant que sa pollution : lire la fiche Wikipédia. []
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Nouvelles lumières

Il y a les mauvais côtés de la circulation globale des idées et des denrées : la gloubiboulguisation ; et puis les bons : le temps des nationalismes belliqueux vit ses derniers soubresauts, après des dizaines de milliers d’années de règne sinistre et sans conteste.

J’en vois qui ricassent : et gnagnagni et gnagnagna : discours de bisounours neuneu, et cætera. J’ai l’habitude et pour le dire tout net : si ça m’a parfois fait grommeler ce n’est plus le cas depuis longtemps. J’ai l’habitude, j’ vous dis… rodé, le mec.

Tout se casse la gueule gentiment comme au jeu de quilles et les prophètes de l’Apocalypse couinent comme des yétis châtrés, et les nostalgiques désabusés rêvent de révolutions comme dans le bon vieux temps, et de groupes terroristes vengeurs terrorisant l’oligarchie mondiale de la Banque et tout le tralala. Et ça se fout de la poire des indiniais, et ça dit que la jeunesse n’a envie de rien et n’a rien dans le ciboulot, sinon des envies d’un conformisme consternant comme me le rappelaient il y a quelques petites années, nos enfants : « papa : c’est terrible ; t’as pas idée : ils rêvent tous d’avoir une baraque à crédit, de se marier, d’avoir des mioches et un boulot à la con. Et ils ont seize, dix-sept ans ! » 

Ben oui, mais voilà : y a pas que la petite vieille France et la misérable ligue marchande européenne, dans tout ça : ailleurs, ça se bouge un peu plus le cul qu’ici : aux USA par exemple où les mouvements de protestation contre le Merdier ne font que prendre force et vigueur ces derniers temps… mais c’est pas dans les journaux français que ça en cause, parce que le pisse-copie national de base s’intéresse nettement plus aux débats néo-féministes débiles sur le scandale du bleu et du rose dans la layette, ou à la bite de DSK. Soyons Français : pensons avec le trou du cul bien resserré, et conchions le reste du monde en projetant nos crottules avec parcimonie.

M’en fous : j’ suis pas français, sinon de papiers, c’est-à-dire de rien du tout. Ça me concerne vraiment pas des masses, les débats nationaux et la question nationale me fait une belle jambe. Ce qui m’intéresse est ailleurs : ici c’est mort de chez mort ; il y a bien longtemps que les Lumières se sont éteintes au royaume de France, avec ses petits rois présidicules et ses laquais amidonnés, gardiens du temple d’une culture morte et d’une langue desséchée.

C’est ailleurs que ça a commencé à se passer et comme en 68 personne ne voit rien venir ici. Tellement ça se tripote le nombril à plein temps.

Vous le saviez qu’aujourd’hui le mouvement des 99 percent a coordonné une occupation de tous les grands ports des USA ? Lisez ça (en anglais) : CLIC, et ça : CLIC… quelques minuscules exemples de de qui est parti de ce petit blog de rien du tout : CLIC.

Et ce qui se passe aujourd’hui n’est qu’un petit début… mais un bon début : celui de l’anéantissement d’un système barbare d’une rare sauvagerie, qui au lieu de faire profiter l’humanité des bienfaits du progrès, l’a avilie, maintenue dans la servitude et sucée jusqu’à la moelle : une idéologie tout aussi mortifère que le nazisme et le stalinisme est à l’œuvre et il s’agit maintenant qu’elle est clairement identifiée, de l’anéantir.

Et ce n’est certainement pas avec les idées venant des siècles morts ou de cultures défuntes comme celles du vieux monde que ça marchera, mais avec les nouvelles lumières qui s’allument de partout jaillissant des esprits déliés.

E la nave va !

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L’EAU CHAUDE AU ROBINET

Un des plus gros flips irraisonné dans le vieil Occident est pour ses aborigènes, de croire que les Indiens et les Chinois rêvent tous d’avoir une bagnole et que par conséquent ce serait l’enfer à cause de l’effet Coriolis poussant ces gaz délétères jusqu’au cœur de l’espace Schengen au grand dam des gabelous de service sur le limes

Rien ne coincera jamais le flux continu soufflant de l’Orient depuis la nuit des temps, autant le savoir tout de suite et éviter ainsi de sombrer dans la paranoïa générale, constatée à la lecture d’articles apocalyptiquement cons fleurissant un peu partout comme des chiures de mouche ces derniers temps.

Autrefois le monde était simple pour le fruste esprit occidental : en Inde, y avait des vaches sacrées et des miséreux qui ne les mangeaient pas et c’est d’ailleurs pour ça qu’ils crevaient la dalle. En Chine les chinois étaient cruels, point barre. Réflexions entendues mille fois du temps où j’étais guide de voyages, et maintenant étalées par des myriades de connards sur les forums de l’internet… et des connards de toutes obédiences politiques, en plus.

Et puis un jour, Lakhsmi Mittal a racheté Arcelor et les aborigènes occidentaux n’ont plus tellement parlé des vaches sacrées.

Alors ils se sont tournés une fois de plus vers l’Amérique, mais il n’y avait plus d’Amérique… juste des GI’s enlisé dans les sables pétrolifères, et une planche à billets imprimant de manière aussi frénétique ses dollars pourris, que celles de la République de Weimar après la guerre de 14-18, ses Papiermarks.

Et pendant ce temps-là, l’Inde négocie paisiblement avec l’Iran, le payement de ses importations de pétrole en belles et bonnes roupies : CLIC (en anglais).

« Il y a péril en la demeure et il n’est pas que jaune : la fin du monde est proche ! », hurlent les demeurés de service beuglant leur prédictions hallucinées sur les blogs et gazettes de l’internet en s’arrachant la toison à pleines poignées : les nouveaux Speaker’s Corners des tribuns à trois balles adulés par des indigents de la comprenette tristes comme des jours sans pain.

On va se faire bouffer tout crus par les asiates après avoir été asphyxiés par les gaz d’échappement d’un milliard trois cent millions de Tata Nano : brrrrrr !

Un jour l’eau coulera librement dans tous les robinets de notre vieux monde : c’est tout le malheur que je nous souhaite.

E la nave va…

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La Ligue d’Écus

Illustration © Pierre Auclerc - 2010On nous trimbalait au Conseil de l’Europe en excursion scolaire, quand j’étais petitou.

Un petit bâtiment tout gris à Strasbourg. Dans le hall une dame très chic et sérieuse nous passait l’Hymne à la Joie sur un tourne-disque sophistiqué. Ça me collait la chair de poule. Un frisson sacré nous parcourait tout le temps que durait la visite de ce sanctuaire de l’espoir. C’était il y a quarante ans et plus et ça ne parlait encore que de la guerre contre Hitler, dans l’Alsace où j’étais né douze ans après.

Les gens appelaient les Allemands, des boches. Chez mon tonton Bouby et son intarissable Elvire, le rugissement des Mirages III et des Fouga Magister interrompait régulièrement les conversations pendant les raouts familiaux du dimanche : ils vivaient au bout des pistes de la base aérienne d’Entzheim. Les bangs supersoniques faisaient vibrer la vallée de la Bruche des dizaines de fois par jour. Les Soviets n’étaient pas loin et les force d’occupation ricaines venaient tout juste de se faire jeter de France par le Général.

C’était chaud les marrons, un peu.

Alors il y avait l’Europe qui nous faisait rêver : on voyait bien que les jeunes Allemands en voyage scolaire à Strasbourg n’avaient pas du tout de bobines de nazis. Ils avaient l’air un peu niais, mais pas plus que nous autres. Ils n’allaient pas nous déclarer la guerre une fois de plus, sûr et certain.

On se disait que l’Europe, c’était la Voie. Ma cousine et marraine Jocelyne travaillait au Conseil de l’Europe. Interprète. Italien-Français. Ça en jetait au moins autant que d’avoir une hôtesse de l’air à table, quand elle venait manger à la maison. La frime dans le quartier. Une dame chez les gueux. Elle aussi y croyait à mort, à son Europe : elle m’offrait des opuscules super chics écrits dans pleins de langues.

Tout le monde y croyait à mort. Hôtesse de l’air et Europe, c’était le top, la crème fleurette, le fin du fin…

Mais voilà : hôtesse de l’air en 2010, c’est tout à fait comparable à Europe en 2010 : c’est devenu pas terrible… un boulot de larbin d’un côté et une crypto-fédération de pays, grisâtre et disparate de l’autre.

Il n’y a plus de Soviets ni de boches, ni de Ricains depuis longtemps.

Juste des bureaucrates pointilleux de type soviet comptant et pompant germaniquement le fric des européens à la manière américaine pour financer une ligue marchande crapuleuse.

Alors maintenant je rêve de mieux.

 

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Des ponts d’or

Détail d'un billet de 10 € - tritouillage © Cyp Luraghi 2009

On nous avait promis le Pérou, en mieux. L’or, les belles filles et les beaux mecs à gogo. Le paradis sur terre ; toutes choses dont nous ignorons tout mais que nous chuchotons d’un air entendu. Car nous n’avons rien des conquistadors.

L’Europe, c’est comme les cartes de crédits des usuriers : il y a des paillettes incrustées dans la matière plastique, mais ce ne sont que peu de grains infimes de pyrite – l’or des fous– noyées dans la masse. Elle miroite dans l’obscurité et séduit le badaud. Tu viens, petit ? Mais au jour pointant on voit la vieille peau ; ça sent l’oxyde.

Une ligue de marchands toute puissante la gouverne ; son but est le magasinage et l’échange des denrées. Ses messagers nous disent que nous formons une civilisation, que nous avons des racines et des valeurs, et que nous devons nous baser sur tout ça.

Je n’écoute pas mon vendeur de surgelés au téléphone quand il me cause de politique. Il ne m’en parle jamais d’ailleurs. Il n’en a pas le temps : je dis non et je raccroche. Un mot suffit : non. Pareil pour l’Europe : non. Pas intéressé ; on m’a déjà fait le plan ; j’ai déjà donné. À qui vous voudrez faire croire que je suis similaire à un Suédois ? ou que c’est mieux pour moi d’être comme un Polonais ? N’importe quoi. Ils vendent n’importe quoi de nos jours… et maintenant l’Europe et ses valeurs… ça me laisse songeur.

Des valeurs de quoi, d’abord ? De piété chrétienne ? Comme l’Inde correspond au territoire où les hindouistes sont majoritaires, ils me disent que l’Europe est l’endroit où les chrétiens sont les plus massivement implantés. Mais c’est faux : ailleurs, très loin, il y a des masses de chrétiens aussi.  Alors quelle autres valeurs ? Les Lumières.

Pauvres Lumières : trempées dans toutes les sauces… jusqu’à être assimilées aux ampoules basse consommation. Reflet du temps : des Lumières pâles et glaciales. Peu d’énergie. Spectre lumineux limité. l’Ikea de la rétine.

Je ne les crois plus depuis longtemps, les ligues de marchands et de vertu – qui sont les mêmes. Elles calibrent ma bouffe comme leurs paradis fiscaux : par décret. Et s’en foutent plein les fouilles, alors que nous en sommes rendus à la contemplation d’un billet de dix avec son faux pont d’or insipide et sa porte d’abbaye fictive débouchant dans le vide.

Ils n’ont qu’à faire comme ils l’ont toujours fait : sans moi.

 

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