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Premiers outrages

Illustration © un qui se reconnaîtra et Cyprien Luraghi 2019 - ICYP

1965. C’était un chauffe-eau à bois. En hiver il faisait presque aussi froid qu’au dehors dans la salle de bains, chez les vieux. Comme chez tout le monde autour. Au pied des Vosges le gel mord les orteils et les oreilles. Le samedi c’était cérémonie : casser le cageot, l’enfourner dans le foyer, l’allumer avec du papier journal et l’écouter ronfler fort. Dans la demie-heure il faisait trente dans la petite pièce carrelée. En attendant je lisais les vieux papiers destinés à l’allumage, sur leur pile, assis sur le rebord de la baignoire. Le quotidien régional ne suscitait pas plus d’intérêt que le magazine des programmes de la télévision. Mais je me jetais sur Détective. Il n’y avait que ça de bien à lire à la maison, et le Journal de Mickey. Des drames sordides auxquels je ne comprenais rien à sept ans et des, et qui me fascinaient. Avec des illustrations frappantes de Di Marco, et des photos choc en noir et blanc. Je comprenais qu’on puisse tuer des lapins puisque nous avions des lapins que nous mangions régulièrement en sauce avec de la polenta. Mais tuer des gens comme dans Détective, ça me dépassait totalement. Tout comme je ne comprenais pas pourquoi des grands et même des vieux faisaient du mal à des petits enfants. Enfin, du mal spécial totalement incompréhensible parce que pour ce qui est du mal normal, à la maison nous étions servis. Surtout par le pater quand il avait trop bu c’est-à-dire tout le temps. Il avait le vin mauvais et alors il frappait très fort. Moins vers la fin à cause de sa maladie de l’amiante. Avec ses mains, sa ceinture et bien plus fort encore avec ses mots. Aussi venimeux que ceux de la mater qui formait avec lui un duo assez toxique, je dois dire avec le recul des ans. Ce mal était normal, pas comme celui dans Détective. Là, des grands non seulement assassinaient les enfants, mais leur faisaient des choses pire que les ogres avant de les enterrer vivants. Les derniers outrages, ils subissaient. C’est ainsi que dans Détective il y a un demi siècle ils évoquaient des choses mauvaises avec du sexe dedans. Je ne savais même pas que le sexe était un mot, en ce temps-là. Personne ne parlait de sexe il y a cinquante ans, dans ce village. Pas devant les petits enfants, en tout cas. Même notre brave curé ne leur faisait pas de mal normal ou comme dans Détective. Après la demie-heure passée à faire chauffer l’eau et lire les faits divers atroces, je repensais à ces mystères dans le bain. Bien immergé, avec les narines au ras de la surface comme un hippopotame. Hors du bain, en allant faucher à la serpe un sac de trèfle pour les lapins dans les prés alentour, je pensais à ça aussi, parfois. Ou en ramassant les mousserons et rêvassant au lavoir abandonné, près de la barrière du passage à niveau de l’autorail pour la ville. Ce jour-là il y avait un monsieur qui m’avait demandé gentiment de lui tenir le portillon de la barrière ouvert, afin qu’il puisse faire passer son vélo aisément. Il était vraiment très gentil car il m’avait donné une grosse pièce de cinq francs pour ce minuscule service. Tout comme pour le sexe, j’ignorais absolument les choses de l’argent, les vieux en ayant très peu et pas suffisamment pour nous en donner de poche. Il m’arrivait de transporter des sous pour payer le lait à la ferme ou le pain à la boulange. Je savais quand même que ça pouvait s’échanger contre des bonbons, mais c’est tout. Le monsieur marchait à côté de son vélo et c’est ainsi que nous sommes arrivés auprès du lavoir, qui est sur le chemin de la maison. Il me dit alors de l’y suivre car il a quelque chose à m’y montrer. Quelque chose de secret et de bien. Quand il s’accroupit sur le rebord en ciment, face à l’eau, après avoir baissé son pantalon, je ne sais pas où il veut en venir. Il me demande doucement de le regarder. Le haut de ses cuisses est très poilu. Au milieu il y a quelque chose d’étrange : comme une saucisse de chair rose. Je n’ai jamais vu chose pareille. Il crache dans le creux de sa main droite, ce qui me dégoûte un peu. Je suis comme tétanisé, mais n’ai pas peur du tout puisque sa voix est rassurante : il ne va pas me taper. Il veut que je le touche, je fais non de la tête, il n’insiste pas. Il va et vient avec sa main sur l’excroissance bizarre. Il me dit en haletant que du lait va bientôt sortir, au bout. C’est comme dans un rêve et depuis ce temps reculé la scène est gravée là, bien nette. Son visage moustachu devient tout rouge et le lait sort comme il avait dit. Du lait différent de celui que je vais chercher à la ferme chaque matin. Du lait comme de la crème. Il se rince avec l’eau de la petite rivière, se rhabille vite et sans me regarder. Ses yeux sont plantés dans le sol. Il part et me laisse là, seul. Je ne sais pas quoi penser. Et puis je sens la grosse pièce de cinq francs dans la poche droite, alors je vais à la boulangerie et prends deux poignées de nounours en gélatine sucrée dans le gros bocal sur le comptoir. La dame compte les nounours, prend la pièce et m’en donne des petites en échange. Elle me dit qu’il y en a pour un franc cinquante. À la maison, je ne dis rien. Les vieux sont comme d’ordinaire en train de se haïr sourdement, elle à la cuisine à radoter des méchancetés sur tout le monde et lui devant sa bouteille et la télévision à regarder un match de catch. Personne n’existe en dehors de leur monde et c’est tant mieux, présentement. Confusément, dans la chambre, je sens qu’il s’est passé quelque chose d’inavouable au lavoir. Quelque chose que personne ne pourrait comprendre et encore moins les deux vieux. Quelque chose un peu comme dans Détective, mais pas tout à fait. Puisque je n’ai pas été enterré vivant ni n’ai eu à subir les derniers outrages. Encore que c’est peut-être ça, les derniers outrages. Ce qui s’est passé au lavoir abandonné. C’est mystérieux un outrage. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Mais dans Détective le méchant ne donne jamais de pièce et encore moins de cinq francs. Les trois francs cinquantes restants ont été retrouvés le lendemain par la mater fouillant mes poches avant de balancer le linge à la machine. Elle ne m’a pas cru quand je lui disais que c’était un monsieur très gentil qui me les avait donnés pour lui avoir ouvert et tenu le portillon à la barrière. Elle a tout de suite pensé que je les avais volés, ces sous. Alors le vieux m’a filé une rouste mémorable. Je n’ai parlé ni de lavoir ni de nounours gélatineux. C’est resté bien secret en moi. Il valait mieux.

*

2019. Plus d’un demi siècle après cette scène, je lis toujours Détective de temps à autre. C’est en couleurs maintenant et les illustrations frappantes sont signées Bachelot et Caron. Le sang y repeint toujours les murs aussi impeccablement. Et des grands et même des vieux, font toujours subir les derniers outrages à des petits enfants avant de les enterrer morts ou vifs. Avec le nouveau siècle et l’intrusion de l’internet dans les foyers, le phénomène s’est accru, j’ai l’impression. Dutroux, Outreau, Fourniret, Heaulme, etc., marches blanches, flopée de sites et de blogs dédiés à cette cause. Les enquêteurs de Détective, qui sont quasiment les seuls en France à aller sur le terrain, ont fait de bien piètres émules. Depuis vingt-trois ans je recense au fur et à mesure ces sites, souvent tenus par des gens pas franchement nets. Je n’en dresserai pas la liste, préférant éviter tout contact avec ces gens-là. Chat échaudé craint l’eau froide. Les lecteurs réguliers de l’Icyp savent de quoi je parle. Cette fascination morbide qu’ont les tenanciers de ces sites pour les pédophiles, me fait penser qu’ils ont eux-mêmes de sacrés problèmes d’ordre intime. Récemment, Détective a parlé d’une affaire que j’ai suivie depuis le début, en simple spectateur. Un jour en 2003 je tombe sur un site complètement dingo − disparu depuis − : la dame, qui a des perceptions extra-sensorielles, affirme mordicus qu’elle sait qui est le kidnappeur de la petite Estelle Mouzin, disparue peu avant. Le frère de la dame est flic à l’OCRB. Il croit dur comme fer à tout ce que dit sa sœur. Leur mère aussi. Les collègues du frangin se rendent compte qu’il déconne à pleins tubes : c’est résumé dans ce vieil article du Parisien : CLIC. Puis plus rien pendant deux ans. Et là, la dame pond un bouquin en pdf, qu’elle distribue gratuitement autant qu’elle le peut. Je l’ai relu récemment : c’est de la prose paranoïaque de force douze. Le voici (bon courage aux lecteurs éventuels) : CLIC. Dix ans plus tard encore, en 2015, je tombe sur cet article de Sud-Ouest : CLIC. Un mort. Le frangin. La mère et la fille ont été tout récemment condamnées à quinze et vingt ans de taule. Le père de la gamine de la sœur, Elisabeth, avait auparavant été cloué au pilori de l’internet et qualifié de père incestueux. Heureusement pour ce malheureux, tout a été supprimé et il ne reste plus trace de l’infamie qu’il avait dû subir. Car sur Internet, les derniers outrages sont chose commune. Les gibets privés y foisonnent impunément. Traiter quelqu’un de pédophile sur les réseaux, c’est devenu extrêmement banal en 2019. On a pu le constater par exemple avec Elon Musk qualifiant ainsi un sauveteur en Thaïlande : CLIC. Cette fascination des pires salauds et des tarés complotistes pour la pédophilie me débecte. Dans le fond, ils ont probablement un sérieux problème à résoudre avec eux-mêmes. Ils ne savent rien alors ils délirent. Moi je sais de quoi je cause, tout comme une bonne amie qui pendant des années a été violée à répétition dès ses cinq ans. Et puis sans déconner : les paranoïaques comme cette Elisabeth Silva, t’en as vu un, tu les as tous vus. Leur maladie est terriblement contagieuse, hélas. Il n’est pas pire engeance. E la nave va…

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Toc toc à la porte

© Annie et Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

© Annie et Cyprien Luraghi 2018 – ICYP

 

Il y a un an tout rond, toc toc à la porte. Le voisin que je vois passer depuis une paire d’années et qui vit avec sa petite famille à deux pas, et qu’on ne connaît que de vue. Étranger d’on ne sait pas trop où quelque part en Europe centrale. Boule à zéro et feuille de papier au format A4 à la main. Je le fais entrer à la cuisine et il ne veut pas s’asseoir malgré mon invitation. En baragouin il me dit que le papier, il aimerait pouvoir le comprendre. C’est un « récépissé valant justificatif d’identité » délivré par la préfecture. Il repart chez lui. Trois mois passent et il revient frapper, avec une autre feuille A4 à traduire en sabir intelligible. Là il s’agit d’une « ordonnance de quitter le territoire français », lui et sa petite famille. Cette fois-là il avait accepté de s’asseoir à la table en bois d’arbre de la cuisine, et de rester me conter son histoire. Une épopée. Jusqu’à leur fuite dans la remorque d’un camion turc après que sa femme ait été torturée, enceinte de sept mois de la grande, par une milice paramilitaire mafieuse, pour tenter de lui faire avouer où son mari s’était planqué, lui qui avait découvert et dénoncé un trafic d’armes et d’héroïne entre cette mafia et les criminels de Daech. Ses petits boulots pour faire survivre sa famille, leur séjour atroce dans un camp de concentration de réfugiés en France, leurs nuits dans une bagnole avec les bébés, et cætera. Et puis le rejet par les tribunaux de leur demande d’asile. Et là, l’expulsion qui vient avec la mort au sortir de l’avion. Dans un pays que l’Union Européenne déclare être sûr sans la moindre vergogne. Alors ni une ni deux : Annie a contacté les amis au village et nous nous sommes rejoints autours de la table en bois d’arbre de la cuisine, pour conciliabule. Il fallait faire vite : chaque matin pendant quarante-cinq jours nos voisins devaient aller pointer à la gendarmerie. Chaque jour : comme pour des gangsters endurcis. C’est donc ça, cette fameuse « terre d’asile » dont la propagande nous a tant rebattu les oreilles : tout aussi menteuse que la devise nationale gravée aux frontons des édifices. Donc on a fait tourner une pétition, organisé un repas de soutien − ils n’avaient plus un sou vaillant −, contacté les officiels afin qu’ils interviennent à la préfecture, et j’ai numérisé tous leurs documents puis coordonné tout ce monde. De ce puzzle il est ressorti que leur histoire n’est pas du pipeau. Tout est vrai, étayé, prouvé de manière tangible. Ne le connaissant pas, j’ai étudié leur pays : cet ex satellite de l’URSS dont l’UE est manifestement admirative, n’est qu’une pseudo-démocratie qui, de dictature post-stalinienne, a basculé dans le libéralisme criminel − pléonasme. Ses chefs d’État successifs plaisent beaucoup à la presse occidentale et leurs politiciens ressemblent comme deux gouttes d’eau à ceux qui dirigent le pays où je vis : ils ont les mêmes crocs luisants et les mêmes costards chics. Ils ont enfilé les habits de la démocratie comme des comédiens grimés sur les planches, incarnant ce qu’ils ne sont pas. La justice de leur pays n’a rien à envier à sa sœur française : l’effroyable Mère Ubu en personne. Car de toute évidence les magistrats n’ont même pas ouvert le dossier de nos malheureux voisins. Ça se traite à la chaîne, les gens comme eux… et comme nous. Les gens de rien, comme dit si bien le Père Ubu. Le petit dernier comme je l’appelle. 

Et puis elle est venue un jour avec ses trois petitous. Fragile, gracieuse, une pointe rieuse franchissant malgré tout le voile angoissé de son regard. Elle ne dort plus depuis longtemps. Pas le moindre babil émanant des loupiots, sages comme des images, les six yeux comme ceux de leur bonne maman, intranquilles. Les petits enfants sont comme des éponges : ils absorbent tout. Ils ne savent sans doute pas pourquoi leurs parents sont en panique. Ils ne voient que des adultes étranges, des qui sont en uniformes bleus avec des pistolets à la ceinture, à l’air sévère; d’autres qui comme Annie et moi paraissent gentils, mais tellement étrangers à leur petit monde qu’ils se sont construit à la hâte comme un radeau dans la tempête. Pas un mot : juste des visages muets décortiquant notre décor. Une vieille cuisine à plafond et plancher de bois avec une grande table, des ordinateurs et des pièces électroniques partout, des tas de photos et de posters joyeusement colorés aux murs. 

*

Un an plus tard, la semaine dernière. Il reviennent de la préfecture à midi après avoir quitté le village à l’aube. Toc toc à la porte. Il me demande de lui traduire le document qu’il a en main. Il s’agit d’une « autorisation provisoire de séjour » valable trois mois. Elle est le résultat d’un long travail collectif et je tiens à saluer particulièrement Y. et J-C. sans lesquels rien n’aurait pu se faire. Depuis le mois dernier, il bosse dans la vigne avec un contrat de travail en règle. Sa boule à zéro est toute bronzée. De temps à autre il passe à la maison pour discuter de ci et ça. Nos mœurs l’épatent. Je lui explique le fonctionnement du pays. De leur nouveau pays. Il me raconte sa vie : c’est vraiment quelqu’un de bien et qui n’a jamais eu froid aux yeux. Le danger, le vrai, il l’a affronté plus d’une fois et c’est ce qui a fait de lui un homme à abattre. Il en est qui restent cois quand ils voient des horreurs. Pas lui. Un jour peut-être je raconterai son histoire dans un billet. Mais pour l’heure, place à la fête : dès les premiers beaux jours on va se faire un gros raout pour célébrer notre victoire face au moloch bureaucratique, et le retour des sourires sur les visages de nos cinq voisins… et les yeux malicieux des petitous faisant les andouilles dans la venelle, sous nos fenêtres. E la nave va !

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Béton d’hiver, béton de fer

Illustration © Cyprien Luraghi 1992/2019 - ICYP

Moi je fais l’Icyp. C’est inconcret, virtuel, inutile comme un livre improbable. Quotidien, aussi. Ça remonte a bien avant l’internet, à il y a cinquante ans au moins quand je griffonais déjà mes émois enfantins dans des cahiers de brouillon, à l’école. De ceux-là je n’ai plus trace, mais mes vieux carnets de notes des années soixante-dix à quatre-vingt-dix sont toujours dans la malle en tôle bleue, là-haut. J’en avais dactylographié une bonne partie avec ma première machine à écrire à disquettes il y a trente ans, le papier jaunissant, l’encre s’évanouissant. C’est ce matériau brut qui m’avait servi à écrire les premiers bouquins, puis à créer le Sitacyp au début du siècle. Ces derniers jours j’ai tout relu, pratiquement en continu. C’est des flashes, des instantanés, des images à la volée, des mots juxtaposés ravivant des ambiances, des scènes. Ça brosse en bref des figures aimées, des salauds détestés, des qui me détestent, des qui me jouent des tours pendables. Et rêvasseries langoureuses et coups de sang. La bonne et gente compagnie, aussi. Il n’y a pas tout : ceux qui notent tout en permanence, stylo au poing, ne vivent pas vraiment; pas plus que les toxicomanes au téléphone ambulant. Il n’y a pas la scène représentée dans l’illustration de ce billet, par exemple. 1992. On était allés faire les courses au Magmod à Strasbourg. L’ado faisait l’andouille alors clic clac kodak. On était chez Paulo et sa petite famille. Paulo c’est un gros fêtard à petite bedaine et moustaches, court sur pattes qui malgré sa gueule d’Arabe, en pince pour Le Pen. C’est sa façon à lui de penser complexe, parce que pour le reste il est un homme tout simple. Gentil, généreux, fou de sport mécanique, prompt à piquer un roupillon devant la télé après avoir éclusé quelques bocks de purin[1] bien tassés. Paulo dans sa jeunesse lointaine avait été parachutiste à l’armée et ce soir-là ça avait été d’une indubitable utilité. Soudain, du gros barouf sur le palier. Je file coller l’œil au judas et là je discerne dans la lueur morose, une énorme masse chevelue s’agitant en tous sens, et des bras armés de battes de base-ball frappant un corps hurlant, allongé, l’avant-bras replié sur son visage. Je gueule un coup et mon Paulo rapplique et ne fait ni une ni deux : s’armant du sabre de samouraï ridicule décorant son entrée, il ouvre la porte et poussant des cris gutturaux, frappe dur du plat de la lame sur les agresseuses. Qui sont trois. Femmes. Genre gitanes. Des Vannières comme ça se dit ici. Souvent employées à des fins d’intimidation par les petits caïds de la pègre locale. L’action se situe dans un ghetto périphérique où les bagnoles sont hautement inflammables. Où des minots de trois ans passent leurs journées à zoner devant les immeubles, le biberon bien calé dans la poche arrière, pampers au cul. Paulo, incarné en samouraï ventripotent, a fait son effet : les nanas se carapatent sans demander leur reste, après lui avoir balancé un gros jet de bombe lacrymo en pleine poire. Il finit la tête dans le lavabo, pestant comme un maudit. Nous on s’occupe de la créature agressée gisant sur le carrelage. C’est une jeune femme. Elle a des bleus partout et saigne un petit peu. Elle n’a rien de cassé, heureusement. On appelle le SAMU, qui rapplique illico ainsi que les flics. Après une rapide inspection, les yeux piquants, tout ce monde se tire sans rien de plus : ces scènes sont leur lot quotidien et ils n’en ont que faire. La porte de son appartement s’ouvre lentement : quatre enfants sont là. Deux grands, frère et sœur et deux petitous de deux ans : des jumeaux, frangin-frangine aussi. Livides. On la relève et on entre. Son histoire c’est qu’après s’être maquée avec un bandit défrayant régulièrement la chronique pour ses méfaits et l’avoir quitté parce qu’il la battait comme plâtre, celui-ci voulait lui piquer les jumeaux pour les expédier au delà de la Méditerranée. Les trois teignes à tignasses étaient envoyées pour les kidnapper. Pour la deuxième fois : le premier coup elle s’était retrouvée à l’hôpital, fracassée, et les petits n’avaient dû leur survie qu’à un voisin passant par là, claquant la porte au bon moment, enfants claquemurés au dedans. Depuis des mois elle et sa petite famille vivaient ansi, terrés, retranchés, la table basse du salon calant la clenche de la porte d’entrée, se relayant à l’œilleton jour et nuit. Elle pleurait beaucoup en contant son histoire, et rêvait de partir au loin dans un petit village perdu, à l’abri du cauchemar. Y dégoter un boulot quelconque, élever ses enfants paisiblement, rien de plus. Plus perdu que la Ramounette où je vivais alors, c’est dur à trouver. À mille et un kilomètres exactement de Strasbourg, tout en bas de la grande diagonale. Tout d’un coup je lui dis que son petit village de rêve, j’y vis, que je peux lui dénicher une bicoque à louer, me démerder pour que son affreux jojo ne puisse en aucune manière savoir où elle se sera planquée et que quand elle voudra je la crécherai à la maison elle et les siens, le temps qu’il faudra. Elle avait ses affaires et de la paperasse à plier, ce serait donc dans une paire de semaines. Nous avons donc topé là et de retour au pays, les y avons attendus de pied ferme. L’assistante sociale du secteur, mise au jus, avait bétonné leur anonymat et je n’avais eu aucune difficulté à lui trouver un appartement correct à pas cher au village. Ils sont arrivés par le train. Tous leurs bien tenaient dans huit sacs de sport. Ils sont restés quelques semaines chez nous, le temps de tout mettre en place, acheter de la vaisselle et quelques meubles chez Emmaüs. Et de se reposer de leurs péripéties, discutant jusqu’à pas d’heure autour de la table en bois d’arbre, de ci et ça, de tout et n’importe quoi. Ils nous voient vivre et on les voit vivre, sous le même toit. Bien que de mêmes origines, lumpens et gens de peu, nous sommes très différents. Nous lisons, ils télévisionnent. Nous éduquons nos enfants, ils les dressent. C’est pitié de voir cette maman hurler sur sa progéniture à tout bout de champ, et la battre méchamment parfois − si possible à notre insu. Le malaise n’a pas le temps de s’installer, heureusement. Tout est paré pour eux et ils s’en vont au bourg vivre leur vie, cinq kilomètres plus loin. Quelques mois plus tard ils nous tirent la gueule. Disent du mal de nous, aussi − tout finit par se savoir, dans nos plouquies. Et puis de moins en moins de leurs nouvelles − qui sont bonnes −, et puis plus rien jusqu’à ce jour où j’écris, maintenant, vingt-sept ans plus tard. De temps à autre je repense à cette histoire; de moins en moins souvent. J’ai beaucoup appris grâce à cet échantillon d’humanité : tout ce qui est à apprendre est bon à prendre. Tout apprentissage est le ciment soudant les grains de sable entre eux et comme disait le maçon paternel aux froids venus : « béton d’hiver, béton de fer ». Pourvu qu’ils aillent bien, ces rescapés d’un siècle mort et d’un monde inhumain. Que leurs vies soient aussi belles que les nôtres. E la nave va…

  1. Le Picon-bière. []
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Baigner la girafe

Photographie et tritouillage © Cyprien Luraghi 1998-2018 - ICYP

C’est ça ou peigner la girafe. Donc j’ai décidé de brosser l’éléphant. Mais pour ce faire sans être réduit en chair à saucisse, il faut dompter le bestiau et pour celà, le seul moyen est de faire ami-ami avec. Composer de la littérature chic ou pondre des billets sur Internet, c’est du pareil au même : partir de et parler de soi, emballer le tout de chimères et s’exposer tout nu, tout cru, sans autres défenses que celles éléphantines, d’une tour d’ivoire imaginaire. Le mois d’août n’est guère propice à cet exercice : pendant les grandes vacances la foule se presse au portillon à la maison. Un jour de la semaine dernière ce sont pas moins de vingt personnes qui sont passées nous rendre visite en coup de vent, ou séjournaient chez nous. Rien que du bon monde : famille et bons vieux amis. À discuter de toutes sortes de choses et s’en coller plein la panse, les pieds bien calés sous la grande table en bois d’arbre de la cuisine, équipée de ses deux rallonges pour l’occasion. Comme c’était difficile d’avoir la tête à l’écritoire, j’ai lu. Des pages par ci, des pages par là. Une dizaine de bouquins au final. Dont trois particulièrement : deux d’Édouard Louis, dont j’avais déjà dévoré son premier à sa sortie, et le Retour à Reims de Didier Éribon, que je viens de refermer. J’ai tout adoré, autant le dire tout de suite. Eux et moi on a ça en commun : on vient du même sous-monde et on s’en est barrés. Pour des raisons différentes mais toutes valables. Et puis on a taillé nos vies comme des blocs de pierre brute sous le burin du sculpteur, petit à petit prenant des traits humains. Chacun à sa manière, eux deux escaladant l’échelle sociale, adoptant les us et coutumes du surmonde, y trouvant avantages. En contrepartie d’abandons. Chacun son trip. Moi j’aime toujours autant tremper dans le bain du petit populo : y a que là en bas que je suis bien et me sens parmi les miens. Là-haut c’est pas mon monde. Je m’y sens très mal. Il y a plus de richesses qui s’écoulent de leurs robinets, mais c’est tout. Humainement, ce n’est pas mieux que dans les familles de merde où le hasard nous a faits naître. C’est peut-être même pire. Peigner la girafe c’est super cool, baigner l’éléphant c’est tellement plus magique et palpitant. Mais pas toujours facile, hein ;-)

E la nave va !

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Dégoûts et découleurs

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mai 68. Il n’y avait pas classe et les grandes vacances étaient super grandes cette année-là. Je ne savais pas pourquoi. À dix ans on ne sait pas grand’ chose et en tout cas pas ces choses-là. Et encore moins dans un village alsacien qui n’était pas encore phagocyté par l’amibe hyperurbaine, où les dames battaient leur linge au lavoir pendant qu’une trentaine[1] de charrettes en bois à roues cerclées de fer arpentaient les ruelles, tirées par des chevaux mastocs. Au travers de la bulle enfantine, de faibles échos de cette chienlit me parvenaient. Les vieux s’excitaient beaucoup pendant le journal télévisé. Ça avait l’air de les dépasser, comme tous les vieux du village. Le décalage entre cette réalité télévisée et la réalité réelle nous laissait pantois. Avec ce sentiment diffus du retour de la guerre ou quelque chose dans le genre. Une petite peur nichée au creux du sternum, et juste au dessus une excitante envie d’espoir de mieux. Que les cancans du lavoir, le boucan des charrettes, que les houblonnières et les champs d’asperges. 

Mai 68. Le voisin du pavillon en parpaings crépis d’en face était camionneur. Pendant la guerre il avait été kapo dans un camp de la mort. Les gens ne l’aimaient pas trop. Je ne savais pas pourquoi. Kapo, ça me disait rien. Camp de la mort non plus. Plus tard j’ai su. En attendant il déchargeait une palette de son camion pour la rentrer dans sa cave. Une palette de boîtes de fayots. Une tonne de fayots. Par crainte de la pénurie à cause de mai 68. La pénurie c’était terrible. Sans dictionnaire, j’imaginais ce que ça pouvait être, la pénurie. Longtemps après mai 68 le kapo et sa famille de kapos ont mangé des fayots à tous les repas, ce qui avait beaucoup fait rire les gens du lotissement. 

Mai 68. Il y avait des étudiants dans les discussions des vieux. Je ne savais pas ce que c’était. Sinon qu’il s’agissait des grands qui étaient partis à la ville pour faire des études. Je ne savais pas ce qu’étaient des études. Sauf que le paternel avait toujours regretté de ne pas avoir pu en faire. Au lieu d’études, il avait fait soutien de famille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, soutien de famille. Sauf que c’était à cause de la guerre qu’il n’avait pas pu et qu’il l’était devenu et que pour ça il avait dû brasser du béton, du carrelage et de la chamotte. Et de l’amiante aussi. Afin de nourrir la brochette familiale.

Mai 68. Cinq ans plus tard. Un qui avait été étudiant cette année-là peignait une toile géante avec un Mao géant dessus. Je ne savais pas pourquoi Mao. Ni qui, ni quoi. Les mercredis j’allais tendre le pouce au carrefour pour aller à la ville et lui rendais visite. Il me laissait le regarder peindre, accroupi dans un coin. C’était fascinant. Rien n’est plus fascinant qu’un artiste à l’œuvre. C’était mon kief en ce temps-là. Depuis, il est devenu un peintre de renom, mais il ne peint plus de Maos, ni de jolies Gardes rouges potelées. Il est coté, c’est son métier.

Mai 68. Vingt ans plus tard. Ils sont deux patrons face à moi. Sur l’étagère, derrière eux, il y a un pavé posé avec gravé dessus « Mai 68 ». Je sais pourquoi. Ils y étaient, eux aussi. Ces négriers, désormais. Que j’étais venu morigéner ce jour-là, ça va de soi. Pour des raisons valables. Pour avoir plus de sous-sous dans ma popoche, pardi. Leur pavé, je le leur aurais bien balancé en pleine poire, ce jour-là. Mais heureusement, mon Jiminy Cricket intérieur m’avait rappelé à l’ordre en susurrant à mon oreille qu’un objecteur de conscience comme moi, n’a pas pour habitude de foutre sur la gueule, fut-elle celle d’un pnutre de première magnitude.

Mai 68. Ne croyez surtout pas que je n’ai rencontré que des infects, parmi les nombreux anciens combattants de la Cause d’alors. Dans le tas il y avait des gens vraiment épatants. Des qui avaient largué les amarres pour de bon après coup, après que les masses populaires rentrèrent dans le rang bien sagement, à l’aube de la première crise pétrolière dans les années 70. Des qui avaient décidé de mettre leurs belles idées en application. Des qui peuvent se regarder en face dans la glace sans avoir envie de gerber. Des qui sont comme les pousses de bambou renaissant à chaque printemps. Des qui ont chéri la bulle enfantine. Et dont je causerai un jour dans d’autres billets. E la nave va !

  1. On les avait comptées avec l’instituteur. []
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