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Lettres mortes

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2019 - ICYP

Ça fait cinq jours que l’illustration de ce billet est calée sur le marbre. Quatre que le titre a été trouvé. Et que je tourne autour du pot comme les mouches de fin d’été autour d’un nez, au soir venu. Heureusement hier matin je suis tombé sur cet article dans Libération : James Frey : « Les écrivains ont peur de prendre des risques ». James Frey… inconnu au bataillon. Jamais entendu parler de cet écrivain, pourtant à succès. Après avoir siroté le café et lu l’article jusqu’au bout, j’ai éprouvé la pénible sensation d’avoir perdu mon temps. J’aurais eu mieux fait de rester concentré sur la saveur du café. Lire des prospectus publicitaires de bon matin, c’est comme marcher dans la merde du pied gauche, sauf que ça ne porte même pas bonheur. Enfin bon, faut bien qu’il gagne sa croûte, cet homme de plume. Les lettres sont un commerce comme les autres et il ne me viendrait pas à l’idée de faire du mauvais esprit en crachotant ma bile sur cet inconnu, dont je ne sais rien d’autre que ce qui est dit dans cet article, contenant une petite interview. Dans laquelle on apprend qu’il s’était pris pour Henry Miller en s’entichant de cette France si particulière dont les touristes japonais sont si friands. Rejouer en studio  ce que d’autres ont intensément vécu avant vous est sans doute ce que cet écrivain appelle prendre des risques. À moins que je ne me trompe et que cette prise de risque réside dans la louche de scandale normalisé ajoutée à la prose. Ou les deux, voire plus encore. Écrire pour les autres c’est comme leur préparer à manger, que ce soit une lettre ou un roman. Il faut avoir les coups de patte nécessaires pour la cuisson et savoir lier la sauce; rien de plus, rien de moins. Après, tout dépend ce qu’on veut : en faire son métier comme un chef toqué, ou régaler quelques bons amis chez soi sans clinquant ni chichis. Ce dernier choix qui est le mien est évidemment des moins lucratifs. Il n’y a pas de tiroir-caisse ni de produits dérivés. Pas de scénario juteux pour un film sur ma vie extraordinairement réinventée. Pas de plateaux de télé ni de foires littéraires où faire le beau en se faisant chier comme un rat mort. Pas non plus de risque à prendre, ne cherchant pas à outrer le public en tartinant mes frasques de junkie occasionnel, mes plans cul foireux imaginaires ou des idéologies mortifères, comme le fait par exemple cet Houellebecq pour lequel en pince l’écrivain à succès américain dont cause l’article de Libération. Rien de tout ça; rien que des fabliaux du siècle neuf ou passé; petits portraits griffonnés sur un coin de table au doux fusain ou à la pointe du marteau-piqueur trempée dans l’acide satirique. 

Je ne lirai jamais les livres de James Frey ou de ses équivalents. Il a son public, tant mieux pour lui. Je lui souhaite rien que du bonheur, ainsi qu’à tous les autres camelots du spectacle. Dans un prochain billet je conterai les aventures du pain, de la vinaigrette et du syndrome de Diogène . C’est aussi peu vendeur et sexy que possible mais ce sera comme j’aime : bidonnant et dramatique. En attendant, belle et bonne fin d’été à Touti et Couanti − fors les vils vils − et bien du courage pour la foutue rentrée.

…e la nave va,..

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Béton d’hiver, béton de fer

Illustration © Cyprien Luraghi 1992/2019 - ICYP

Moi je fais l’Icyp. C’est inconcret, virtuel, inutile comme un livre improbable. Quotidien, aussi. Ça remonte a bien avant l’internet, à il y a cinquante ans au moins quand je griffonais déjà mes émois enfantins dans des cahiers de brouillon, à l’école. De ceux-là je n’ai plus trace, mais mes vieux carnets de notes des années soixante-dix à quatre-vingt-dix sont toujours dans la malle en tôle bleue, là-haut. J’en avais dactylographié une bonne partie avec ma première machine à écrire à disquettes il y a trente ans, le papier jaunissant, l’encre s’évanouissant. C’est ce matériau brut qui m’avait servi à écrire les premiers bouquins, puis à créer le Sitacyp au début du siècle. Ces derniers jours j’ai tout relu, pratiquement en continu. C’est des flashes, des instantanés, des images à la volée, des mots juxtaposés ravivant des ambiances, des scènes. Ça brosse en bref des figures aimées, des salauds détestés, des qui me détestent, des qui me jouent des tours pendables. Et rêvasseries langoureuses et coups de sang. La bonne et gente compagnie, aussi. Il n’y a pas tout : ceux qui notent tout en permanence, stylo au poing, ne vivent pas vraiment; pas plus que les toxicomanes au téléphone ambulant. Il n’y a pas la scène représentée dans l’illustration de ce billet, par exemple. 1992. On était allés faire les courses au Magmod à Strasbourg. L’ado faisait l’andouille alors clic clac kodak. On était chez Paulo et sa petite famille. Paulo c’est un gros fêtard à petite bedaine et moustaches, court sur pattes qui malgré sa gueule d’Arabe, en pince pour Le Pen. C’est sa façon à lui de penser complexe, parce que pour le reste il est un homme tout simple. Gentil, généreux, fou de sport mécanique, prompt à piquer un roupillon devant la télé après avoir éclusé quelques bocks de purin[1] bien tassés. Paulo dans sa jeunesse lointaine avait été parachutiste à l’armée et ce soir-là ça avait été d’une indubitable utilité. Soudain, du gros barouf sur le palier. Je file coller l’œil au judas et là je discerne dans la lueur morose, une énorme masse chevelue s’agitant en tous sens, et des bras armés de battes de base-ball frappant un corps hurlant, allongé, l’avant-bras replié sur son visage. Je gueule un coup et mon Paulo rapplique et ne fait ni une ni deux : s’armant du sabre de samouraï ridicule décorant son entrée, il ouvre la porte et poussant des cris gutturaux, frappe dur du plat de la lame sur les agresseuses. Qui sont trois. Femmes. Genre gitanes. Des Vannières comme ça se dit ici. Souvent employées à des fins d’intimidation par les petits caïds de la pègre locale. L’action se situe dans un ghetto périphérique où les bagnoles sont hautement inflammables. Où des minots de trois ans passent leurs journées à zoner devant les immeubles, le biberon bien calé dans la poche arrière, pampers au cul. Paulo, incarné en samouraï ventripotent, a fait son effet : les nanas se carapatent sans demander leur reste, après lui avoir balancé un gros jet de bombe lacrymo en pleine poire. Il finit la tête dans le lavabo, pestant comme un maudit. Nous on s’occupe de la créature agressée gisant sur le carrelage. C’est une jeune femme. Elle a des bleus partout et saigne un petit peu. Elle n’a rien de cassé, heureusement. On appelle le SAMU, qui rapplique illico ainsi que les flics. Après une rapide inspection, les yeux piquants, tout ce monde se tire sans rien de plus : ces scènes sont leur lot quotidien et ils n’en ont que faire. La porte de son appartement s’ouvre lentement : quatre enfants sont là. Deux grands, frère et sœur et deux petitous de deux ans : des jumeaux, frangin-frangine aussi. Livides. On la relève et on entre. Son histoire c’est qu’après s’être maquée avec un bandit défrayant régulièrement la chronique pour ses méfaits et l’avoir quitté parce qu’il la battait comme plâtre, celui-ci voulait lui piquer les jumeaux pour les expédier au delà de la Méditerranée. Les trois teignes à tignasses étaient envoyées pour les kidnapper. Pour la deuxième fois : le premier coup elle s’était retrouvée à l’hôpital, fracassée, et les petits n’avaient dû leur survie qu’à un voisin passant par là, claquant la porte au bon moment, enfants claquemurés au dedans. Depuis des mois elle et sa petite famille vivaient ansi, terrés, retranchés, la table basse du salon calant la clenche de la porte d’entrée, se relayant à l’œilleton jour et nuit. Elle pleurait beaucoup en contant son histoire, et rêvait de partir au loin dans un petit village perdu, à l’abri du cauchemar. Y dégoter un boulot quelconque, élever ses enfants paisiblement, rien de plus. Plus perdu que la Ramounette où je vivais alors, c’est dur à trouver. À mille et un kilomètres exactement de Strasbourg, tout en bas de la grande diagonale. Tout d’un coup je lui dis que son petit village de rêve, j’y vis, que je peux lui dénicher une bicoque à louer, me démerder pour que son affreux jojo ne puisse en aucune manière savoir où elle se sera planquée et que quand elle voudra je la crécherai à la maison elle et les siens, le temps qu’il faudra. Elle avait ses affaires et de la paperasse à plier, ce serait donc dans une paire de semaines. Nous avons donc topé là et de retour au pays, les y avons attendus de pied ferme. L’assistante sociale du secteur, mise au jus, avait bétonné leur anonymat et je n’avais eu aucune difficulté à lui trouver un appartement correct à pas cher au village. Ils sont arrivés par le train. Tous leurs bien tenaient dans huit sacs de sport. Ils sont restés quelques semaines chez nous, le temps de tout mettre en place, acheter de la vaisselle et quelques meubles chez Emmaüs. Et de se reposer de leurs péripéties, discutant jusqu’à pas d’heure autour de la table en bois d’arbre, de ci et ça, de tout et n’importe quoi. Ils nous voient vivre et on les voit vivre, sous le même toit. Bien que de mêmes origines, lumpens et gens de peu, nous sommes très différents. Nous lisons, ils télévisionnent. Nous éduquons nos enfants, ils les dressent. C’est pitié de voir cette maman hurler sur sa progéniture à tout bout de champ, et la battre méchamment parfois − si possible à notre insu. Le malaise n’a pas le temps de s’installer, heureusement. Tout est paré pour eux et ils s’en vont au bourg vivre leur vie, cinq kilomètres plus loin. Quelques mois plus tard ils nous tirent la gueule. Disent du mal de nous, aussi − tout finit par se savoir, dans nos plouquies. Et puis de moins en moins de leurs nouvelles − qui sont bonnes −, et puis plus rien jusqu’à ce jour où j’écris, maintenant, vingt-sept ans plus tard. De temps à autre je repense à cette histoire; de moins en moins souvent. J’ai beaucoup appris grâce à cet échantillon d’humanité : tout ce qui est à apprendre est bon à prendre. Tout apprentissage est le ciment soudant les grains de sable entre eux et comme disait le maçon paternel aux froids venus : « béton d’hiver, béton de fer ». Pourvu qu’ils aillent bien, ces rescapés d’un siècle mort et d’un monde inhumain. Que leurs vies soient aussi belles que les nôtres. E la nave va…

  1. Le Picon-bière. []
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Les masses blobulaires

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mine de rien, j’observe. Au retour je me repasse les scènes afin de mieux les disséquer et en tirer des conclusions. Qui se distilleront en billets d’humeur. Faire gaffe quand même, où on met le museau. Quand je pars en goguette le furtif se conjugue à l’impératif, plus encore que pour l’anthropologue aventuré aux Andaman. En silence je me faufile dans les venelles obscures de l’internet, tout à l’ouïe, aux vibrisses et à l’œil nyctalope; indétectable. Et là je me délecte ou bien ça me débecte, c’est selon. Vingt-deux ans que j’arpente. Les premiers temps il n’y avait pas des masses de monde et puis ça s’est peuplé encore plus vite que la planète Terre. Tout était déjà dans l’œuf : guerres de clans, débats chiants comme la mort entre péteux psychorigides, histrions mythomanes, officines de propagandes mortifères, victimes imaginaires, créatures lubriques, traqueurs masqués de proies faciles, et compagnie… et aussi heureusement, de bien braves gens. Et des saltimbanques et autres funambules du bout des doigts, dont je suis, qui d’entrée de jeu avaient troqué machine à écrire et papier, pour l’inégalable plaisir d’écrivailler en ligne et à l’œil − en l’ouvrant bien et le bon. Car nous autres scribouillous, observons tout lors de nos maraudes et puis rapportons ce tout dans les règles de l’art. Ce qui ne nous rapporte pas un rond ni la moindre once de gloire. On s’éclate le beignet à faire ça, voilà tout. Nous ne sommes pas des masses, quelques dizaines tout au plus dans ce pays. Peut-être moins encore. Léonel Houssam, Bénédicte Desforges, Yves Pagès, Alina Reyes et j’en passe. Mes compagnons inconnus, chacun chez soi à son écritoire et dehors chacun sillonnant son petit territoire. Zieutant qui passe et ce qui s’y passe. Le monde neuf en gésine épuisant l’agonie du vieux cadavérique, agité de soubresauts désespérés; ce populo soulevé enfin, pour qui l’espoir est un luxe bourgeois. Et n’a rien à perdre, n’ayant ni n’étant rien. C’est ce que nous contons, chacun liant sa sauce à sa manière propre. Au diapason de l’air du temps et des vents mauvais ou bien doux. Un vent chasse l’autre, un an aussi. Aux bonnes gens je souhaite bon vent et bonne année. Aux salauds, rien que du malheur. E la nave va !

*

Ce billet est dédié à la mémoire du plus grand écrivain du siècle, Edgar Hilsenrath, qui vient d’écraser son dernier mégot.

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Bonjour les technorats !

Rupshu 1989 - photo et tritouillage © Cyprien Luraghi 1989 / 2018 - ICYP

Sur le sentier souvent j’étais tellement dans un paysage et ce paysage était tellement comme un rêve, que je me ressassais des vieilles histoires, sac au dos. C’était à Paris tout en haut de la rue de Charonne. En ce temps-là je vivais dans une cité ouvrière délabrée, promise à la démolition, avec deux bon amis : Rachid et Benoît, dont j’ai déjà pas mal parlé icy.[1] Derrière chez nous il y avait un grand terrain vague bordé de buissons bordéliques peuplés de chats sauvages, appréciés du voisinage pour leur efficacité à la chasse aux rats hantant les caves. Deux dames gantées de rose et en tabliers se chargeaient de les nourrir et les faire stériliser. Le centre du terrain était asphalté : les enfants du quartier venaient y taper dans le ballon et faire les andouilles. On ne se serait pas crus dans une ville. Les soirs d’été les pipistrelles venaient becter les moustiques autour de l’ampoule au plafond de notre grande pièce, fenêtres grandes ouvertes et seul le joli carillon de l’église du coin pour rompre le silence. Et la nuit les miaoulis déchirants des matous se collant la peignée pour une fumelle. Juste au loin en tendant bien l’oreille, le grondement sourd de la flotte automobile.

Et puis un matin un petit bulldozer au milieu du terrain. Avec un bonhomme ventripotent debout à côté, fumant sa clope avant d’attaquer sa journée. Un employé de la municipalité, débonnaire ; ce que nous sûmes vite fait Benoît, bibi et les dames des chats en allant l’interroger sur le pourquoi du comment. Or donc la municipalité avait décidé de tout raser : immeubles avoisinants et la petite jungle du terrain vague et ainsi le monsieur était chargé avec son bull, de tout foutre en l’air sur le terrain. Mais étant un brave type compatissant à notre malheur à venir, dont il n’était qu’un instrument involontaire, le pépère nous annonça qu’il allait faire la grève du zèle, n’ayant rien à perdre de toute façon : la retraite approchante et le poil dans la main faisant bon ménage. Or donc son bulldozer serait en panne illimitée dorénavant, et son gros pulvérisateur à désherbant ne contiendrait plus que de l’eau du robinet. Le subterfuge tarderait à être découvert, ses supérieurs étant retranchés dans leurs bunkers administratifs, loin du terrain. Ça nous laissait quelques mois de répit avant l’anéantissement. Le temps pour les dames gantées de récupérer un maximum de chats afin de les disséminer ailleurs, et à nous autres de préparer nos armes et bagages et de nous exiler dans des banlieues sordoches ou des plouquies riantes.

Histoire de marquer le coup, Benoît et moi on avait acheté un gros bidon de peinture noire et deux rouleaux : avec ça on avait été barbouiller en lettres de deux mètres de haut, un slogan géant sur le mur d’un grand atelier désaffecté au coin du boulevard, face à la sortie du métro : ADIEU LES CHATS, LES RATS, BONJOUR LES TECHNORATS. Ça ne servait à rien mais peu importe : la réalité réelle se devait d’être affichée en grand aux yeux de tous et puis c’était marrant de le faire. On s’était appliqués, en tout cas : ça avait de la gueule. C’était resté là des années, jusqu’à la démolition du grand atelier.

*

Il y a très longtemps que j’ai posé le sac à dos une bonne fois pour toutes. Je ne rêvasse plus sur les sentiers, quatre mille mètres au dessus du niveau de la mer, à de vieilles histoires parisiennes, happé par les paysages irréels de mondes lointains, tout au bout du monde. Il n’y a plus de bout du monde, de nos jours. Je ne transcris plus mes songes éveillés sur un petit carnet de notes le soir à la bougie sous la tente, mais directement sur l’internet, au clavier, calé sur ma chaise à la cuisine, et pourtant la sensation est même. Ce vieux slogan qu’on avait peint Benoît et moi, on pourrait le tartiner sur bien des murs, maintenant. Car les technorats courent les rues et tiennent fermement les rênes du pouvoir. Il n’est pas pire engeance, j’en suis fermement convaincu. En attendant la chute de leur règne abominable, je vous laisse en compagnie de Didier Super, qui en trois petites minutes à peine dans sa dernière vidéo, les décrit bien mieux que moi, à sa manière :

…e la nave va… !

  1. Cliquez sur le mot-clé « Charonne » au pied de l’article. []
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Les maux te manquent ?

Far West Nepal - © Cyprien Luraghi 1990/2018 - ICYP

« Vous avez besoin d’écrire ? »
« J’ai besoin d’écrire. »
« Est-ce important ? »
« C’est très important. »[1]

Ils ne veulent pas le bien des pauvres gens, ni la joie des fillettes. Le malheur et le désarroi accroissent leurs finances. C’était vrai tout à l’ouest du Népal il y a vingt-huit ans quand j’avais pris cette photo et ça l’est partout ailleurs aussi, de nos jours encore. Il eut fallu peu pour qu’elle vive heureuse, mais dans son pays sévissaient disette et sécheresse, et le gouvernement d’un méchant roi soucieux seulement de ses propres affaires en son palais. Il n’y avait rien à manger ni à acheter dans son pauvre pays, en ce temps. Ni à boire, ni à pouvoir se laver, et pas à se soigner non plus. La police elle-même, qui était partout, triait les cailloux dans le mauvais riz fourni à sa cantine et devait s’en contenter, s’estimant heureuse. Et vingt-huit ans plus tard c’est pareil, j’ai vu ça dans le journal et ouï les nouvelles fraîches colportées par mon ami Olive, qui y va une fois l’an. Il n’y a plus de méchant roi depuis longtemps, mais toujours d’aussi mauvais gouvernements. Et ce n’est pas près de changer, du moins pas en bien.

S’ils le voulaient tout irait mieux, mais ils ne veulent pas le bien des pauvres gens, pour commencer. Et pourtant tout part de là ; le bonheur, s’entend. Les pauvres gens ne sont pas uniformément aussi pauvres. Ici par exemple ils ont l’eau chaude au robinet, dans le meilleur des cas. Ils n’ont pas de cailloux dans leur riz, non plus. D’aucuns par contre dorment sous les ponts du métro parisien ou dans la boue glacée du Calaisis. D’autres encore nourrissent les poissons en Méditerranée. 

Alors le pauvre monde se console comme il le peut, avec un bracelet en toc pour la fillette de la photographie ou pour d’autres, d’une cigarette sous le crachin et dans l’océan d’hostilité glaçante des gens bien nés. Qui ne veulent pas le bien de ces pauvres gens. Pour leurs raisons à eux et à eux seuls.

E la nave va.[2]

  1. Edgar Hilsenrath – Fuck America []
  2. …et merci à t0rdrelordre pour le titre. []
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