Archives par catégorie : Trouducologie

Premiers outrages

Illustration © un qui se reconnaîtra et Cyprien Luraghi 2019 - ICYP

1965. C’était un chauffe-eau à bois. En hiver il faisait presque aussi froid qu’au dehors dans la salle de bains, chez les vieux. Comme chez tout le monde autour. Au pied des Vosges le gel mord les orteils et les oreilles. Le samedi c’était cérémonie : casser le cageot, l’enfourner dans le foyer, l’allumer avec du papier journal et l’écouter ronfler fort. Dans la demie-heure il faisait trente dans la petite pièce carrelée. En attendant je lisais les vieux papiers destinés à l’allumage, sur leur pile, assis sur le rebord de la baignoire. Le quotidien régional ne suscitait pas plus d’intérêt que le magazine des programmes de la télévision. Mais je me jetais sur Détective. Il n’y avait que ça de bien à lire à la maison, et le Journal de Mickey. Des drames sordides auxquels je ne comprenais rien à sept ans et des, et qui me fascinaient. Avec des illustrations frappantes de Di Marco, et des photos choc en noir et blanc. Je comprenais qu’on puisse tuer des lapins puisque nous avions des lapins que nous mangions régulièrement en sauce avec de la polenta. Mais tuer des gens comme dans Détective, ça me dépassait totalement. Tout comme je ne comprenais pas pourquoi des grands et même des vieux faisaient du mal à des petits enfants. Enfin, du mal spécial totalement incompréhensible parce que pour ce qui est du mal normal, à la maison nous étions servis. Surtout par le pater quand il avait trop bu c’est-à-dire tout le temps. Il avait le vin mauvais et alors il frappait très fort. Moins vers la fin à cause de sa maladie de l’amiante. Avec ses mains, sa ceinture et bien plus fort encore avec ses mots. Aussi venimeux que ceux de la mater qui formait avec lui un duo assez toxique, je dois dire avec le recul des ans. Ce mal était normal, pas comme celui dans Détective. Là, des grands non seulement assassinaient les enfants, mais leur faisaient des choses pire que les ogres avant de les enterrer vivants. Les derniers outrages, ils subissaient. C’est ainsi que dans Détective il y a un demi siècle ils évoquaient des choses mauvaises avec du sexe dedans. Je ne savais même pas que le sexe était un mot, en ce temps-là. Personne ne parlait de sexe il y a cinquante ans, dans ce village. Pas devant les petits enfants, en tout cas. Même notre brave curé ne leur faisait pas de mal normal ou comme dans Détective. Après la demie-heure passée à faire chauffer l’eau et lire les faits divers atroces, je repensais à ces mystères dans le bain. Bien immergé, avec les narines au ras de la surface comme un hippopotame. Hors du bain, en allant faucher à la serpe un sac de trèfle pour les lapins dans les prés alentour, je pensais à ça aussi, parfois. Ou en ramassant les mousserons et rêvassant au lavoir abandonné, près de la barrière du passage à niveau de l’autorail pour la ville. Ce jour-là il y avait un monsieur qui m’avait demandé gentiment de lui tenir le portillon de la barrière ouvert, afin qu’il puisse faire passer son vélo aisément. Il était vraiment très gentil car il m’avait donné une grosse pièce de cinq francs pour ce minuscule service. Tout comme pour le sexe, j’ignorais absolument les choses de l’argent, les vieux en ayant très peu et pas suffisamment pour nous en donner de poche. Il m’arrivait de transporter des sous pour payer le lait à la ferme ou le pain à la boulange. Je savais quand même que ça pouvait s’échanger contre des bonbons, mais c’est tout. Le monsieur marchait à côté de son vélo et c’est ainsi que nous sommes arrivés auprès du lavoir, qui est sur le chemin de la maison. Il me dit alors de l’y suivre car il a quelque chose à m’y montrer. Quelque chose de secret et de bien. Quand il s’accroupit sur le rebord en ciment, face à l’eau, après avoir baissé son pantalon, je ne sais pas où il veut en venir. Il me demande doucement de le regarder. Le haut de ses cuisses est très poilu. Au milieu il y a quelque chose d’étrange : comme une saucisse de chair rose. Je n’ai jamais vu chose pareille. Il crache dans le creux de sa main droite, ce qui me dégoûte un peu. Je suis comme tétanisé, mais n’ai pas peur du tout puisque sa voix est rassurante : il ne va pas me taper. Il veut que je le touche, je fais non de la tête, il n’insiste pas. Il va et vient avec sa main sur l’excroissance bizarre. Il me dit en haletant que du lait va bientôt sortir, au bout. C’est comme dans un rêve et depuis ce temps reculé la scène est gravée là, bien nette. Son visage moustachu devient tout rouge et le lait sort comme il avait dit. Du lait différent de celui que je vais chercher à la ferme chaque matin. Du lait comme de la crème. Il se rince avec l’eau de la petite rivière, se rhabille vite et sans me regarder. Ses yeux sont plantés dans le sol. Il part et me laisse là, seul. Je ne sais pas quoi penser. Et puis je sens la grosse pièce de cinq francs dans la poche droite, alors je vais à la boulangerie et prends deux poignées de nounours en gélatine sucrée dans le gros bocal sur le comptoir. La dame compte les nounours, prend la pièce et m’en donne des petites en échange. Elle me dit qu’il y en a pour un franc cinquante. À la maison, je ne dis rien. Les vieux sont comme d’ordinaire en train de se haïr sourdement, elle à la cuisine à radoter des méchancetés sur tout le monde et lui devant sa bouteille et la télévision à regarder un match de catch. Personne n’existe en dehors de leur monde et c’est tant mieux, présentement. Confusément, dans la chambre, je sens qu’il s’est passé quelque chose d’inavouable au lavoir. Quelque chose que personne ne pourrait comprendre et encore moins les deux vieux. Quelque chose un peu comme dans Détective, mais pas tout à fait. Puisque je n’ai pas été enterré vivant ni n’ai eu à subir les derniers outrages. Encore que c’est peut-être ça, les derniers outrages. Ce qui s’est passé au lavoir abandonné. C’est mystérieux un outrage. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Mais dans Détective le méchant ne donne jamais de pièce et encore moins de cinq francs. Les trois francs cinquantes restants ont été retrouvés le lendemain par la mater fouillant mes poches avant de balancer le linge à la machine. Elle ne m’a pas cru quand je lui disais que c’était un monsieur très gentil qui me les avait donnés pour lui avoir ouvert et tenu le portillon à la barrière. Elle a tout de suite pensé que je les avais volés, ces sous. Alors le vieux m’a filé une rouste mémorable. Je n’ai parlé ni de lavoir ni de nounours gélatineux. C’est resté bien secret en moi. Il valait mieux.

*

2019. Plus d’un demi siècle après cette scène, je lis toujours Détective de temps à autre. C’est en couleurs maintenant et les illustrations frappantes sont signées Bachelot et Caron. Le sang y repeint toujours les murs aussi impeccablement. Et des grands et même des vieux, font toujours subir les derniers outrages à des petits enfants avant de les enterrer morts ou vifs. Avec le nouveau siècle et l’intrusion de l’internet dans les foyers, le phénomène s’est accru, j’ai l’impression. Dutroux, Outreau, Fourniret, Heaulme, etc., marches blanches, flopée de sites et de blogs dédiés à cette cause. Les enquêteurs de Détective, qui sont quasiment les seuls en France à aller sur le terrain, ont fait de bien piètres émules. Depuis vingt-trois ans je recense au fur et à mesure ces sites, souvent tenus par des gens pas franchement nets. Je n’en dresserai pas la liste, préférant éviter tout contact avec ces gens-là. Chat échaudé craint l’eau froide. Les lecteurs réguliers de l’Icyp savent de quoi je parle. Cette fascination morbide qu’ont les tenanciers de ces sites pour les pédophiles, me fait penser qu’ils ont eux-mêmes de sacrés problèmes d’ordre intime. Récemment, Détective a parlé d’une affaire que j’ai suivie depuis le début, en simple spectateur. Un jour en 2003 je tombe sur un site complètement dingo − disparu depuis − : la dame, qui a des perceptions extra-sensorielles, affirme mordicus qu’elle sait qui est le kidnappeur de la petite Estelle Mouzin, disparue peu avant. Le frère de la dame est flic à l’OCRB. Il croit dur comme fer à tout ce que dit sa sœur. Leur mère aussi. Les collègues du frangin se rendent compte qu’il déconne à pleins tubes : c’est résumé dans ce vieil article du Parisien : CLIC. Puis plus rien pendant deux ans. Et là, la dame pond un bouquin en pdf, qu’elle distribue gratuitement autant qu’elle le peut. Je l’ai relu récemment : c’est de la prose paranoïaque de force douze. Le voici (bon courage aux lecteurs éventuels) : CLIC. Dix ans plus tard encore, en 2015, je tombe sur cet article de Sud-Ouest : CLIC. Un mort. Le frangin. La mère et la fille ont été tout récemment condamnées à quinze et vingt ans de taule. Le père de la gamine de la sœur, Elisabeth, avait auparavant été cloué au pilori de l’internet et qualifié de père incestueux. Heureusement pour ce malheureux, tout a été supprimé et il ne reste plus trace de l’infamie qu’il avait dû subir. Car sur Internet, les derniers outrages sont chose commune. Les gibets privés y foisonnent impunément. Traiter quelqu’un de pédophile sur les réseaux, c’est devenu extrêmement banal en 2019. On a pu le constater par exemple avec Elon Musk qualifiant ainsi un sauveteur en Thaïlande : CLIC. Cette fascination des pires salauds et des tarés complotistes pour la pédophilie me débecte. Dans le fond, ils ont probablement un sérieux problème à résoudre avec eux-mêmes. Ils ne savent rien alors ils délirent. Moi je sais de quoi je cause, tout comme une bonne amie qui pendant des années a été violée à répétition dès ses cinq ans. Et puis sans déconner : les paranoïaques comme cette Elisabeth Silva, t’en as vu un, tu les as tous vus. Leur maladie est terriblement contagieuse, hélas. Il n’est pas pire engeance. E la nave va…

Également publié dans Humain, Trollogie | Mots-clefs : , , , , , , | 1645 commentaires

Goupil et poules

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2019 - ICYP

Un jour on l’a retrouvé crevé, tout sec, sous la bâche du pailler. Quel con, ce renard. Lui qui se croyait plus malin que les poules. C’est pas tellement le fait qu’il bouffe les poules qui est gênant avec le renard, c’est qu’il les massacre toutes, nuitamment, dans leur poulailler. Le matin tu trouves du sang et des plumes et des cadavres froids. Il ne va même pas les enterrer pour plus tard comme le chien, qui aime ses proies faisandées. Alors crever comme ça coincé sous la bâche noire, ça la fout mal, pour ce si fier animal. La société humaine est pareille : il y a des renards et des poulets. Qui indistinctement finiront mal quoi qu’il en soit. Les renards humains assassinent les poulets humains gratuitement. C’est très facile, ces derniers vivant dans des poulaillers adaptés à leur espèce. Ils ne peuvent pas s’en échapper, pensant toutefois être libres de leurs mouvements en déambulant dans les rues. Les renards humains mènent la barque. Ils pourraient se contenter de prélever les œufs, mais nul plaisir n’est supérieur à leurs yeux rapaces, que de pratiquer leur jeu de massacre préféré. Que ce soit en envoyant les braves poulets à la guerre ou équivalent. En vendant les armes aux belligérants, tant qu’à faire. Car il faut bien de l’argent pour goudronner les belles avenues où les poulets s’ébattent lors de leurs congés payés. Ce jeu durera encore jusqu’au jour où ces sales cons de renards humains se retrouveront coincés sous la bâche noire du pailler à poules. Où ils seront comme empaillés. E la nave va. 

Également publié dans Billet Express, Spectacle | Mots-clefs : , , , , | 1797 commentaires

Au Giletistan

Illustration © Cyprien Luraghi 2008/2019 - ICYP

Il est des masques qui n’en sont pas et des visages de chair et peau qui en sont. Je discutais de ça dans l’après-midi avec un vieil ami pas revu depuis une paire d’années. Il était notre voisin avec sa petite famille autrefois et puis quand le temps de la retraite fut venu, il se barra au fond de l’océan des grands bois du Périgord avec sa chérie. Ce qui fit un grand vide. Ses amis l’appelaient mon poulet parce qu’il était flic, simple flic, dans un commissariat du département d’à côté. Issu d’une famille fruste, petit poulet entra à l’Usine comme d’autres en religion. Il n’y en avait qu’une dans ses parages, d’où la majuscule. Il y avait car il n’y a plus : après un méticuleux pillage par le patronat et les actionnaires, de trois mille ouvriers il y a trente ans, il n’y en a plus un aujourd’hui et l’Usine est morte assassinée. Refusant le morne destin imposé par son hérédité, c’est-à-dire une vie en trois-huit, les chefaillons hurlant et bouffer de l’amiante, mon ami s’enfuisit de l’Usine au bout de deux ans pour aller s’embaucher chez les flics. C’est-à-dire une vie en deux-huit, les chefaillons beuglants et l’air vicié, trois fois pété, des commissariats. Après le boulot il venait me raconter ses histoires de poulet, autrefois. Un Police-Secours ça a besoin de s’épancher et comme j’aime entendre des histoires pour les raconter ensuite, arrangées à ma sauce, on faisait bien la paire. Des histoires bidonnantes et d’autres dramatiques : cette guerre de ménagères dans un immeuble, qui avaient ramassé toutes les crottes des chiens du quartier, patiemment, puis qui armées de seaux pleins de ces merdes, se les étaient balancées à la gueule dans la cage d’escalier. Et puis rester de longues heures à attendre le SAMU dans une rue déserte en pleine nuit, pour tenir compagnie à l’agonisant explosé sur l’asphalte, qui s’était foutu par la fenêtre du troisième étage parce qu’il n’en pouvait plus, de sa vie de merde. Et tant d’autres histoires d’un qui a le nez dans les poubelles de la société. Et puis après toutes ces annuités, il a quitté le commissariat une dernière fois, sans un regard en arrière. Il m’avait dit : tu sais, Cyp, les jeunes poulets de la nouvelle génération, ils craignent de la couenne. Les gens vont nous regretter, nous autres flics à l’ancienne. Tout juste s’ils savent signer leur nom, ces jeunes. Ils ne rêvent que de casser du bougnoule et massacrer du pauvre. Ils votent brun et puent du cul. Ils viennent des régions post-industrielles dévastées par le cupidalisme : Nord et Lorraine, etc. Comme ces jeunes militaires Mongols décervelés, envoyés par la dictature de Pékin en 1989 pour transformer les étudiants sur la place Tian’anmen, en chair à pâté en leur roulant dessus avec des chars d’assaut, puis les évacuant au jet à haute pression dans les égouts. Sans états d’âme. Pour la solde. J’en avais déjà parlé dans ce billet récent « De la douceur de vivre » : mon poulet a enfilé le gilet jaune. Il est un des piliers du rond-point du bourg de feue l’Usine. Il y squatte avec des anciens de l’Usine, jetés comme des sous-merdes quand tout avait fermé, et des petits jeunes qui galèrent pour survivre avec quelques centaines de balles par mois, boulot de merde après boulot de merde, comme dans les Raisins de la colère de Steinbeck; et des papys et des mamies ayant turbiné toute leur vie et qui se retrouvent avec cinq ou six cent balles par mois pour survivre. Des qui ne se chauffent plus depuis longtemps en hiver. Et puis aussi avec des qui ont une retraite ou un salaire potable comme mon ami poulet, qui viennent par solidarité. Dans le tas il y a de tout : des super futés, des qui n’ont pas inventé l’eau chaude, des qui n’aiment pas les islamigrés… et des islamigrés aussi; et des pacifistes, et des qui veulent en découdre coûte que coûte. Douze manifs il a fait depuis le début de l’insurrection, mon poulet : Bordeaux, Toulouse et ailleurs… Mon poulet est de nature franchement débonnaire, mais là il a la haine − c’est lui qui dit et martèle, dans la conversation −, tout comme moi d’ailleurs, et tant d’autres. Le pire du pire il l’a vécu il y a quelques semaines à Toulouse : les cognes avaient gratuitement balancé des tonnes de lacrymos dans la gueule du populo assemblé − les témoignages de ces provocations dégueulasses sont innombrables : c’est devenu la norme dans l’État français du maréchal Pécron − et il s’était retrouvé avec un groupe de Gilets, la gueule plaquée contre la devanture d’un café chic, qui avait baissé ses grilles. Et là dedans, les clients, tous d’infects boubourges calamistrés, sirotaient leurs consos, rivés sur leurs smartphones, comme si de rien n’était. Pas le moindre regard au populo en train de morfler à mort, plaqué contre la devanture, gazé, roué de coups de matraques. Cette scène, mon ami poulet l’a gravée dans sa tête, tout comme moi quand il me l’a racontée. Tout comme moi j’ai buriné dans ma cervelle toutes les dégueulasseries que ces infâmes boubourges − dont beaucoup osent se prétendre de gauche ! − ont gerbées sur le populo en colère sur Internet ces dix-neuf dernières semaines. Ça ne s’oublie pas, ça. Ça ne se pardonne pas. La fracture est béante entre deux mondes : c’est cela que les Gilets m’auront appris. Elle ne se refermera jamais. Quoi qu’il advienne aujourd’hui et dans les temps à venir, plus rien ne sera jamais comme avant. Les masques sont tombés maintenant. Il était temps, plus que grand temps. E la nave va !

Également publié dans Humain, Pilotique | Mots-clefs : , , | 1147 commentaires

Le bureau sur les genoux

© Cyprien Luraghi 1983/2019 - ICYP

La veille j’avais passé un furieux savon à un des plus anciens disciples occidentaux du bouddhisme tibétain, Dharma Dan. Un hippie de la première heure venu ici comme chauffeur de l’un des tout premiers Magic Bus des sixties et qui s’était installé à Bodhnath, épousant une jeunette tibétaine sur le tard. Qu’il faisait trimer dans sa petite fabrique de tapis, pendant qu’il méditait sur la pousse de ses poils palmaires. Le truc chiant avec les convertis c’est qu’ils veulent à tout prix nous faire partager leur enthousiasme pour leurs croyances. À Bodhnath j’étais à coup sûr le seul mécréant à dix bornes à la ronde. C’était au printemps de 1983 et la plupart des habitants étaient des réfugiés de longue date du Tibet annexé en mode nazi par la Chine Pop. Or qui dit Tibet dit bouddhisme et tout ce monde en est, de manière naturelle. Jamais aucun d’entre eux n’avait entrepris de me convaincre des vertus de son credo : une idée aussi saugrenue ne les aurait pas même effleurés.

(Bodhnath en 2007 – on y aperçoit mon vieux frère Pasang Sherpa, ses deux filles et feue Zangmu – © ma pomme)

Je m’étais tiré de chez Dan en plein repas, comme il m’arrive de le faire de temps à autre quand les hôtes sont insupportables. Ce grand type osseux avec son chapeau de cowboy, ses bacchantes calamistrées, foutant ses pieds sur la table comme le font ces sauvages de Ricains, traitant sa femme comme une boniche, pérorant sur la disparition prochaine du Tantrisme en mode paranocalyptique et autres foutaises, m’avait foutu les boules et dans ce cas je me casse vite fait en gueulant fort, pour ne plus jamais revenir et ensuite tirer la gueule à vie au pnutre en question. Deborah[1] était lamaïste elle aussi. Elle idéalisait beaucoup et pouvait être assez gonflante quand elle basculait en mode évangélo neuneu. Connaissant son bonhomme, elle n’insistait pas trop et nous avions établi un modus vivendi à ce sujet. J’étais encore fumasse le lendemain devant la soupe aux nouilles au petit restaurant tibétain sans enseigne du vieux Katmandou où nous avions nos habitudes quand Tenzing y fit son apparition, casque de moto à la main. L’agence de trek népalaise pour laquelle il bossait l’avait envoyé à ma recherche : Roupy,[2]  le boss de l’agence française, avait oublié d’annuler un groupe trop peu nombreux dans les délais,[3] sans doute après avoir trop fumé de gros pétards. Ils sont quatre et déjà arrivés à Katmandou. Le trek part demain, pour le grand tour des Annapurnas[4] : trois semaines à crapahuter et franchir un haut col. Je dis oui. Besoin de fric, et puis ce bête sens du devoir aussi. Deborah sera de la partie : je payerai sa pension. Il est trois heures de l’après-midi et à trois heures du matin suivant, je prépare les bagages. À six heures on est dans le bus. On part pour trois semaines et il fait déjà froid en montagne. Trois gars et une fille. Une dame d’une cinquantaine d’années, fausse blonde. Deux types dans la trentaine qui ont l’air gentil, un monsieur dans la cinquantaine fort en gueule et en muscles. Le guide népalais a une drôle de bobine : inconnu au bataillon. Il pue la gnôle. Pendant tout le trek il n’a fait que picoler du matin au soir et n’en a pas branlé une. C’est donc moi qui me tape son boulot. En 2007 j’ai appris qu’il était mort, le foie explosé, sur un sentier paumé. Il est sympa comme une porte de taule, en prime. Et s’envoie en l’air toutes les nuits avec la cliente, qui a l’air ravie. Le temps est effroyable : dès la haute vallée tout est noyé dans le brouillard glacial et le passage du col de Thorong est des plus éprouvants : il fait moins trente, je me gèle un orteil et les porteurs n’avaient dû leur survie qu’à la générosité du vieux client qui leur avait payé quelques fringues, de quoi ne pas claquer de froid. Ayant été lui-même misérable dans sa jeunesse, il avait le cœur sur la main. L’agence de voyages parisienne avait acquis sa renommée en cassant les prix : c’était la première à faire ça et trente-cinq ans plus tard, tout le monde peut constater les ravages humains causés par cette politique désormais généralisée de discount. J’étais moi-même payé une misère, au noir et en roupies évidemment. Au début des années 80 il y avait trois pour cent de travailleurs précaires en France. Dix fois plus actuellement. Le budget alloué par l’agence pour les dépenses en cours de trek était minable, calculé à la tête de pipe, sachant qu’il est des frais incompressibles, aussi j’avais mis de ma poche pour pouvoir boucler la boucle. En cours de route, après avoir sympathisé avec une nana − Rita − celle-ci nous avait rejoints et c’est grâce à son écot que ce trek avait pu s’achever sans gouffre financier. Le guide népalais − le moustachu sur la photo − en profite pour passer la moitié de ses nuits en sa compagnie sous la guitoune : de minuit à deux heures avec la cliente et deux à trois avec Rita. Qui ne fermant plus l’œil, fatigue sérieusement et se traîne sur le chemin. Les porteurs la surnomment donc Tchiplikira (« la chenille », ce qui les fait bien rigoler). On termine sur les rotules, Deb’ et moi. Elle a été d’une aide précieuse tout au long du chemin, remontant le moral des uns et des autres, portant les sacs des épuisés, remplaçant elle aussi ce tocard hallucinant de guide népalais alcoolo grave et baiseur fou. Au retour à Katmandou, Roupy vient de débarquer de Paris. Il est totalement raide déf’ à toutes sortes de molécules louches en permanence et au bureau de l’agence locale, il décharge ses nerfs sur tout le monde. Quand je lui demande de me rembourser mes avances, il se met dans tous ses états : c’est soit il me rembourse et je me tire de la boîte, soit je mets de ma poche. Dans ces cas-là je ne ne fais ni une ni deux : je me lève et lui renverse le bureau sur les genoux. Le comptable me paye et je me tire pour de bon de cette boîte de négriers en crachant par terre, sans un regard en arrière. Je me suis encore foutu dans la merde. Mais bon : la servitude et moi ça fait deux. Les compromis et la diplomatie aussi. C’est le prix à payer pour rester libre et je me dis qu’après tout, avoir une vie aventureuse vaut bien mieux que devoir subir joug et routine. Quelque temps après cette scène, totalement fauché, sans billet de retour en France, avec un visa prêt à expirer, je rencontre Miss Gono dans une soirée : elle est Américaine, fille d’un des plus gros pontes du bouddhisme tibétain occidental et elle me propose un plan d’enfer pour faire de la thune. Je voulais en causer dans ce billet mais il est déjà bien long, donc ce sera pour un prochain. Patience. Sachez juste en attendant que Miss Gono doit son surnom au fait d’avoir refilé la chaude pisse à une tripotée de jeunes mâles tibétains, dont quelques lamas dévoyés. 

…et la nave va… ;-)

La suite de l’histoire c’est par ici : CLIC

  1. Ma compagne à cette époque, dont je parle dans plusieurs billets icy, dont celui-ci : CLIC et dans d’autres encore : cliquez sur ce mot-clé : CLIC. []
  2. Lire ce billet dont le présent est la suite et qui raconte ma première rencontre avec Roupy : CLIC. []
  3. À cette époque les agences de voyages françaises pouvaient annuler des départs de circuits, si le groupe comprenait moins de huit participants en les remboursant intégralement, dans un délai de trois semaines avant le départ. []
  4. Le trek actuellement le plus fréquenté, qui en 1983 ne l’était pas du tout : j’y avais guidé le deuxième groupe inaugural deux ans plus tôt. []
Également publié dans Humain, Népal | Mots-clefs : , , , , , | 963 commentaires

Béton d’hiver, béton de fer

Illustration © Cyprien Luraghi 1992/2019 - ICYP

Moi je fais l’Icyp. C’est inconcret, virtuel, inutile comme un livre improbable. Quotidien, aussi. Ça remonte a bien avant l’internet, à il y a cinquante ans au moins quand je griffonais déjà mes émois enfantins dans des cahiers de brouillon, à l’école. De ceux-là je n’ai plus trace, mais mes vieux carnets de notes des années soixante-dix à quatre-vingt-dix sont toujours dans la malle en tôle bleue, là-haut. J’en avais dactylographié une bonne partie avec ma première machine à écrire à disquettes il y a trente ans, le papier jaunissant, l’encre s’évanouissant. C’est ce matériau brut qui m’avait servi à écrire les premiers bouquins, puis à créer le Sitacyp au début du siècle. Ces derniers jours j’ai tout relu, pratiquement en continu. C’est des flashes, des instantanés, des images à la volée, des mots juxtaposés ravivant des ambiances, des scènes. Ça brosse en bref des figures aimées, des salauds détestés, des qui me détestent, des qui me jouent des tours pendables. Et rêvasseries langoureuses et coups de sang. La bonne et gente compagnie, aussi. Il n’y a pas tout : ceux qui notent tout en permanence, stylo au poing, ne vivent pas vraiment; pas plus que les toxicomanes au téléphone ambulant. Il n’y a pas la scène représentée dans l’illustration de ce billet, par exemple. 1992. On était allés faire les courses au Magmod à Strasbourg. L’ado faisait l’andouille alors clic clac kodak. On était chez Paulo et sa petite famille. Paulo c’est un gros fêtard à petite bedaine et moustaches, court sur pattes qui malgré sa gueule d’Arabe, en pince pour Le Pen. C’est sa façon à lui de penser complexe, parce que pour le reste il est un homme tout simple. Gentil, généreux, fou de sport mécanique, prompt à piquer un roupillon devant la télé après avoir éclusé quelques bocks de purin[1] bien tassés. Paulo dans sa jeunesse lointaine avait été parachutiste à l’armée et ce soir-là ça avait été d’une indubitable utilité. Soudain, du gros barouf sur le palier. Je file coller l’œil au judas et là je discerne dans la lueur morose, une énorme masse chevelue s’agitant en tous sens, et des bras armés de battes de base-ball frappant un corps hurlant, allongé, l’avant-bras replié sur son visage. Je gueule un coup et mon Paulo rapplique et ne fait ni une ni deux : s’armant du sabre de samouraï ridicule décorant son entrée, il ouvre la porte et poussant des cris gutturaux, frappe dur du plat de la lame sur les agresseuses. Qui sont trois. Femmes. Genre gitanes. Des Vannières comme ça se dit ici. Souvent employées à des fins d’intimidation par les petits caïds de la pègre locale. L’action se situe dans un ghetto périphérique où les bagnoles sont hautement inflammables. Où des minots de trois ans passent leurs journées à zoner devant les immeubles, le biberon bien calé dans la poche arrière, pampers au cul. Paulo, incarné en samouraï ventripotent, a fait son effet : les nanas se carapatent sans demander leur reste, après lui avoir balancé un gros jet de bombe lacrymo en pleine poire. Il finit la tête dans le lavabo, pestant comme un maudit. Nous on s’occupe de la créature agressée gisant sur le carrelage. C’est une jeune femme. Elle a des bleus partout et saigne un petit peu. Elle n’a rien de cassé, heureusement. On appelle le SAMU, qui rapplique illico ainsi que les flics. Après une rapide inspection, les yeux piquants, tout ce monde se tire sans rien de plus : ces scènes sont leur lot quotidien et ils n’en ont que faire. La porte de son appartement s’ouvre lentement : quatre enfants sont là. Deux grands, frère et sœur et deux petitous de deux ans : des jumeaux, frangin-frangine aussi. Livides. On la relève et on entre. Son histoire c’est qu’après s’être maquée avec un bandit défrayant régulièrement la chronique pour ses méfaits et l’avoir quitté parce qu’il la battait comme plâtre, celui-ci voulait lui piquer les jumeaux pour les expédier au delà de la Méditerranée. Les trois teignes à tignasses étaient envoyées pour les kidnapper. Pour la deuxième fois : le premier coup elle s’était retrouvée à l’hôpital, fracassée, et les petits n’avaient dû leur survie qu’à un voisin passant par là, claquant la porte au bon moment, enfants claquemurés au dedans. Depuis des mois elle et sa petite famille vivaient ansi, terrés, retranchés, la table basse du salon calant la clenche de la porte d’entrée, se relayant à l’œilleton jour et nuit. Elle pleurait beaucoup en contant son histoire, et rêvait de partir au loin dans un petit village perdu, à l’abri du cauchemar. Y dégoter un boulot quelconque, élever ses enfants paisiblement, rien de plus. Plus perdu que la Ramounette où je vivais alors, c’est dur à trouver. À mille et un kilomètres exactement de Strasbourg, tout en bas de la grande diagonale. Tout d’un coup je lui dis que son petit village de rêve, j’y vis, que je peux lui dénicher une bicoque à louer, me démerder pour que son affreux jojo ne puisse en aucune manière savoir où elle se sera planquée et que quand elle voudra je la crécherai à la maison elle et les siens, le temps qu’il faudra. Elle avait ses affaires et de la paperasse à plier, ce serait donc dans une paire de semaines. Nous avons donc topé là et de retour au pays, les y avons attendus de pied ferme. L’assistante sociale du secteur, mise au jus, avait bétonné leur anonymat et je n’avais eu aucune difficulté à lui trouver un appartement correct à pas cher au village. Ils sont arrivés par le train. Tous leurs bien tenaient dans huit sacs de sport. Ils sont restés quelques semaines chez nous, le temps de tout mettre en place, acheter de la vaisselle et quelques meubles chez Emmaüs. Et de se reposer de leurs péripéties, discutant jusqu’à pas d’heure autour de la table en bois d’arbre, de ci et ça, de tout et n’importe quoi. Ils nous voient vivre et on les voit vivre, sous le même toit. Bien que de mêmes origines, lumpens et gens de peu, nous sommes très différents. Nous lisons, ils télévisionnent. Nous éduquons nos enfants, ils les dressent. C’est pitié de voir cette maman hurler sur sa progéniture à tout bout de champ, et la battre méchamment parfois − si possible à notre insu. Le malaise n’a pas le temps de s’installer, heureusement. Tout est paré pour eux et ils s’en vont au bourg vivre leur vie, cinq kilomètres plus loin. Quelques mois plus tard ils nous tirent la gueule. Disent du mal de nous, aussi − tout finit par se savoir, dans nos plouquies. Et puis de moins en moins de leurs nouvelles − qui sont bonnes −, et puis plus rien jusqu’à ce jour où j’écris, maintenant, vingt-sept ans plus tard. De temps à autre je repense à cette histoire; de moins en moins souvent. J’ai beaucoup appris grâce à cet échantillon d’humanité : tout ce qui est à apprendre est bon à prendre. Tout apprentissage est le ciment soudant les grains de sable entre eux et comme disait le maçon paternel aux froids venus : « béton d’hiver, béton de fer ». Pourvu qu’ils aillent bien, ces rescapés d’un siècle mort et d’un monde inhumain. Que leurs vies soient aussi belles que les nôtres. E la nave va…

  1. Le Picon-bière. []
Également publié dans Humain | Mots-clefs : , , , , , , , , , | 2242 commentaires
Aller à la barre d’outils