Les masses blobulaires

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mine de rien, j’observe. Au retour je me repasse les scènes afin de mieux les disséquer et en tirer des conclusions. Qui se distilleront en billets d’humeur. Faire gaffe quand même, où on met le museau. Quand je pars en goguette le furtif se conjugue à l’impératif, plus encore que pour l’anthropologue aventuré aux Andaman. En silence je me faufile dans les venelles obscures de l’internet, tout à l’ouïe, aux vibrisses et à l’œil nyctalope; indétectable. Et là je me délecte ou bien ça me débecte, c’est selon. Vingt-deux ans que j’arpente. Les premiers temps il n’y avait pas des masses de monde et puis ça s’est peuplé encore plus vite que la planète Terre. Tout était déjà dans l’œuf : guerres de clans, débats chiants comme la mort entre péteux psychorigides, histrions mythomanes, officines de propagandes mortifères, victimes imaginaires, créatures lubriques, traqueurs masqués de proies faciles, et compagnie… et aussi heureusement, de bien braves gens. Et des saltimbanques et autres funambules du bout des doigts, dont je suis, qui d’entrée de jeu avaient troqué machine à écrire et papier, pour l’inégalable plaisir d’écrivailler en ligne et à l’œil − en l’ouvrant bien et le bon. Car nous autres scribouillous, observons tout lors de nos maraudes et puis rapportons ce tout dans les règles de l’art. Ce qui ne nous rapporte pas un rond ni la moindre once de gloire. On s’éclate le beignet à faire ça, voilà tout. Nous ne sommes pas des masses, quelques dizaines tout au plus dans ce pays. Peut-être moins encore. Léonel Houssam, Bénédicte Desforges, Yves Pagès, Alina Reyes et j’en passe. Mes compagnons inconnus, chacun chez soi à son écritoire et dehors chacun sillonnant son petit territoire. Zieutant qui passe et ce qui s’y passe. Le monde neuf en gésine épuisant l’agonie du vieux cadavérique, agité de soubresauts désespérés; ce populo soulevé enfin, pour qui l’espoir est un luxe bourgeois. Et n’a rien à perdre, n’ayant ni n’étant rien. C’est ce que nous contons, chacun liant sa sauce à sa manière propre. Au diapason de l’air du temps et des vents mauvais ou bien doux. Un vent chasse l’autre, un an aussi. Aux bonnes gens je souhaite bon vent et bonne année. Aux salauds, rien que du malheur. E la nave va !

*

Ce billet est dédié à la mémoire du plus grand écrivain du siècle, Edgar Hilsenrath, qui vient d’écraser son dernier mégot.

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