Fruits et légumes

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Ce matin notre voisine Carmella a dit à Annie qu’elle avait vu passer des grues cendrées, signe indubitable de froid polaire imminent. Connaissant Carmella, qui n’y voit goutte du haut de son petit mètre cinquante et de son âge canonique, ça ne m’étonnerait pas qu’elle ait confondu avec une escadrille de cormorans. D’ailleurs Annie en a aperçu un vol en revenant à la maison. Pourtant sur le site de la météo ils disent que ça va cailler dans les jours à venir, mais c’est dur à croire tant il fait doux. À tel point que, moi le plus frileux du monde, j’ai tombé les lainages. Les légumes sont chers cette année, les fruits aussi : ils sont tout petits à cause du mauvais printemps et de la grande sécheresse ensuite. C’est dû au gros bordel dans le climat global. Je remercie le pétrole brut et le gaz naturel du fond du cœur : moi qui depuis tout petit ne déteste rien tant que la froidure, me voilà chauffé gratis par de simples courants d’air. Grâce à leur sacrifice altruiste dans les chaudières, les bagnoles et toutes sortes d’autres appareils, les hydrocarbures saoudiens, iraniens, américains et russes (entre autres) réchauffent agréablement la couenne de sept milliards de bipèdes. Avec un raisonnement d’une rigueur scientifique irréprochable, je me dis qu’il s’agit sans l’ombre d’un doute, d’un complot bienveillant ourdi par les dirigeants éclairés de ces contrées hautement civilisées. Un plan génial consistant à réchauffer l’atmosphère en entier afin, à terme, de diminuer drastiquement les dépenses énergétiques de manière automatique et prolongée. Car le jour béni où la Terre sera devenue un four, l’Humanité pourra enfin vivre toute nue dans le jardin édénique décrit dans les grimoires antiques rédigés sur des peaux de chèvres. Il y aura bien sûr des ruisseaux de lait et de miel, car l’eau du robinet se sera toute évaporée dans l’éther intersidéral et les pommes auront la taille des cerises. Faisons donc confiance à nos dirigeants car comme qui dirait, ils savent comment et où nous diriger, eux. Et ils y voient plus clair que notre bonne voisine Carmella. 

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…et la nave va… 

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