Archives par mois : septembre 2018

Bonjour les technorats !

Rupshu 1989 - photo et tritouillage © Cyprien Luraghi 1989 / 2018 - ICYP

Sur le sentier souvent j’étais tellement dans un paysage et ce paysage était tellement comme un rêve, que je me ressassais des vieilles histoires, sac au dos. C’était à Paris tout en haut de la rue de Charonne. En ce temps-là je vivais dans une cité ouvrière délabrée, promise à la démolition, avec deux bon amis : Rachid et Benoît, dont j’ai déjà pas mal parlé icy.[1] Derrière chez nous il y avait un grand terrain vague bordé de buissons bordéliques peuplés de chats sauvages, appréciés du voisinage pour leur efficacité à la chasse aux rats hantant les caves. Deux dames gantées de rose et en tabliers se chargeaient de les nourrir et les faire stériliser. Le centre du terrain était asphalté : les enfants du quartier venaient y taper dans le ballon et faire les andouilles. On ne se serait pas crus dans une ville. Les soirs d’été les pipistrelles venaient becter les moustiques autour de l’ampoule au plafond de notre grande pièce, fenêtres grandes ouvertes et seul le joli carillon de l’église du coin pour rompre le silence. Et la nuit les miaoulis déchirants des matous se collant la peignée pour une fumelle. Juste au loin en tendant bien l’oreille, le grondement sourd de la flotte automobile.

Et puis un matin un petit bulldozer au milieu du terrain. Avec un bonhomme ventripotent debout à côté, fumant sa clope avant d’attaquer sa journée. Un employé de la municipalité, débonnaire ; ce que nous sûmes vite fait Benoît, bibi et les dames des chats en allant l’interroger sur le pourquoi du comment. Or donc la municipalité avait décidé de tout raser : immeubles avoisinants et la petite jungle du terrain vague et ainsi le monsieur était chargé avec son bull, de tout foutre en l’air sur le terrain. Mais étant un brave type compatissant à notre malheur à venir, dont il n’était qu’un instrument involontaire, le pépère nous annonça qu’il allait faire la grève du zèle, n’ayant rien à perdre de toute façon : la retraite approchante et le poil dans la main faisant bon ménage. Or donc son bulldozer serait en panne illimitée dorénavant, et son gros pulvérisateur à désherbant ne contiendrait plus que de l’eau du robinet. Le subterfuge tarderait à être découvert, ses supérieurs étant retranchés dans leurs bunkers administratifs, loin du terrain. Ça nous laissait quelques mois de répit avant l’anéantissement. Le temps pour les dames gantées de récupérer un maximum de chats afin de les disséminer ailleurs, et à nous autres de préparer nos armes et bagages et de nous exiler dans des banlieues sordoches ou des plouquies riantes.

Histoire de marquer le coup, Benoît et moi on avait acheté un gros bidon de peinture noire et deux rouleaux : avec ça on avait été barbouiller en lettres de deux mètres de haut, un slogan géant sur le mur d’un grand atelier désaffecté au coin du boulevard, face à la sortie du métro : ADIEU LES CHATS, LES RATS, BONJOUR LES TECHNORATS. Ça ne servait à rien mais peu importe : la réalité réelle se devait d’être affichée en grand aux yeux de tous et puis c’était marrant de le faire. On s’était appliqués, en tout cas : ça avait de la gueule. C’était resté là des années, jusqu’à la démolition du grand atelier.

*

Il y a très longtemps que j’ai posé le sac à dos une bonne fois pour toutes. Je ne rêvasse plus sur les sentiers, quatre mille mètres au dessus du niveau de la mer, à de vieilles histoires parisiennes, happé par les paysages irréels de mondes lointains, tout au bout du monde. Il n’y a plus de bout du monde, de nos jours. Je ne transcris plus mes songes éveillés sur un petit carnet de notes le soir à la bougie sous la tente, mais directement sur l’internet, au clavier, calé sur ma chaise à la cuisine, et pourtant la sensation est même. Ce vieux slogan qu’on avait peint Benoît et moi, on pourrait le tartiner sur bien des murs, maintenant. Car les technorats courent les rues et tiennent fermement les rênes du pouvoir. Il n’est pas pire engeance, j’en suis fermement convaincu. En attendant la chute de leur règne abominable, je vous laisse en compagnie de Didier Super, qui en trois petites minutes à peine dans sa dernière vidéo, les décrit bien mieux que moi, à sa manière :

…e la nave va… !

  1. Cliquez sur le mot-clé « Charonne » au pied de l’article. []
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Les maux te manquent ?

Far West Nepal - © Cyprien Luraghi 1990/2018 - ICYP

« Vous avez besoin d’écrire ? »
« J’ai besoin d’écrire. »
« Est-ce important ? »
« C’est très important. »[1]

Ils ne veulent pas le bien des pauvres gens, ni la joie des fillettes. Le malheur et le désarroi accroissent leurs finances. C’était vrai tout à l’ouest du Népal il y a vingt-huit ans quand j’avais pris cette photo et ça l’est partout ailleurs aussi, de nos jours encore. Il eut fallu peu pour qu’elle vive heureuse, mais dans son pays sévissaient disette et sécheresse, et le gouvernement d’un méchant roi soucieux seulement de ses propres affaires en son palais. Il n’y avait rien à manger ni à acheter dans son pauvre pays, en ce temps. Ni à boire, ni à pouvoir se laver, et pas à se soigner non plus. La police elle-même, qui était partout, triait les cailloux dans le mauvais riz fourni à sa cantine et devait s’en contenter, s’estimant heureuse. Et vingt-huit ans plus tard c’est pareil, j’ai vu ça dans le journal et ouï les nouvelles fraîches colportées par mon ami Olive, qui y va une fois l’an. Il n’y a plus de méchant roi depuis longtemps, mais toujours d’aussi mauvais gouvernements. Et ce n’est pas près de changer, du moins pas en bien.

S’ils le voulaient tout irait mieux, mais ils ne veulent pas le bien des pauvres gens, pour commencer. Et pourtant tout part de là ; le bonheur, s’entend. Les pauvres gens ne sont pas uniformément aussi pauvres. Ici par exemple ils ont l’eau chaude au robinet, dans le meilleur des cas. Ils n’ont pas de cailloux dans leur riz, non plus. D’aucuns par contre dorment sous les ponts du métro parisien ou dans la boue glacée du Calaisis. D’autres encore nourrissent les poissons en Méditerranée. 

Alors le pauvre monde se console comme il le peut, avec un bracelet en toc pour la fillette de la photographie ou pour d’autres, d’une cigarette sous le crachin et dans l’océan d’hostilité glaçante des gens bien nés. Qui ne veulent pas le bien de ces pauvres gens. Pour leurs raisons à eux et à eux seuls.

E la nave va.[2]

  1. Edgar Hilsenrath – Fuck America []
  2. …et merci à t0rdrelordre pour le titre. []
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pas ci, pas ça

Photographie : Pierre Auclerc-Galland - tritouillage : Cyprien Luraghi © 2009/2018 - ICYP

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Procéder par élimination, non pas cela, ceci non plus, niet et neti-neti, virez-moi ces merdes, dégagez-les de l’horizon, elles encombrent les sens, et je ne veux pas ça non plus, merci bien, rien de rien me convient bien, et c’est là sans plus rien qu’alors ouvert au vent, sourire en coin d’œil, c’est relâche.

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…e la nave va…

Publié dans Billet Express, Tout court | Mots-clefs : , , , | 2432 commentaires
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