Lotus lotois

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Je suis d’un monde qui n’existe plus. Un monde de zones blanches sur le planisphère, qui faisaient rêver comme les garçons d’alors rêvaient de princesse charmante et les filles du prince au bois dormant. Dans ce monde mort, bien vivant à l’époque, je rêvais de sagesse orientale et de paix intérieure. J’en avais bien besoin après avoir fui l’océan des tempêtes familiales et été balloté ensuite sur la mer démontée des cruautés adultines. J’ai donc, dès que ce fut possible, attrapé le bon vent et filé vers l’Orient. En 1976, à dix-huit ans tout ronds. Moins sage et paisible que l’Inde, c’est dur à trouver. Il n’y a que vacarme et surexcitation criarde, dans ce vaste pays. La plupart des gourous du cru sont intéressés par nos roupies, tout comme l’est le pauvre populo puisque c’est chose connue que moins on a de blé, plus on en parle. Ainsi au bout de quelques jours à peine, j’avais enterré mon fantasme mystico-gazeux à deux balles et fait une croix dessus. Rien n’était perdu toutefois car pour une raison inconnue, j’étais tombé en amour avec ce pays de dingue et ses chaleureux habitants. Quelques années plus tard, vivant et travaillant au Népal, j’avais fini par trouver ce que je recherchais depuis si longtemps ; non pas la chimérique sérénité bouddhique, mais des îlots paisibles dans des hameaux perdus au fin fond de vallées perdues. Où le temps semblait figé dans un Moyen-(im)Âge d’Épinal. J’y passai quelques hivers, n’ayant pas la moindre envie d’en décoller. Pourtant il le fallait bien : boulot, renouvellement de visa, rentrer en triste France pour rendre les comptes à la boîte et repartir avec un groupe de touristes à guider, etc. 

Mon flip à l’époque était de rentrer à Paris et en sortant du taxi, de voir un tas de décombres à la place de notre vieil immeuble au fond d’une cité ouvrière ouvrant dans la rue de Charonne,[1] dont j’ai déjà parlé dans pas mal de billets icy. l’impasse était promise à la démolition et en ce temps-là, pas de téléphone à longue distance et encore moins d’internet au pays des yétis : on y était à peu près coupés du reste du monde ; d’où l’angoisse. C’est en discutant avec Solange que la solution était venue. Elle était la permanente à Katmandou d’une petite association d’aide humanitaire gérant quelques dispensaires et formant des sages-femmes népalaises dans les vallées, pour laquelle je transbahutais des caisses de médocs et d’équipement avec mes groupes de trek et au fil des ans on était devenus de bons amis. 

− Cyp, j’ai une idée : j’ai une bicoque dans le Lot, pas loin de Puycity et comme je suis ici pour une paire d’années encore, t’as qu’à aller t’y installer, le temps que tu te trouves une location dans le coin. La clé est derrière le volet de gauche, tu feras comme chez toi. Je te fais le plan, et tu en profiteras pour aller saluer mes copains dans le coin. 

Le plan de Solange  − les lieux et les noms des gens ont étés gommés à dessein :        

© ICYP 2018

Ce printemps de 1985 j’étais rentré passer quelques semaines en France. Comme Roger[2] s’était installé dans le Périgord à une centaine de bornes du patelin de Solange, j’avais pris le pouce[3] et achevé les dix derniers kilomètres à pinces dans la nuit jusqu’à sa cagna. Où nous nous prîmes une gentille biture en échangeant nos nouvelles. Quand Roger sans prévenir comme à son habitude étrange lorsqu’une idée le frappe, se figea, les yeux comme des soucoupes :

− Cyp : Paris, Charonne, dis-toi bien que c’est fini. Fais une croix dessus. Tu restes ici, tu vis ici maintenant. Je déconne pas : demain on va aller voir l’escroc qui vend des mobs à Grabougnac-le-Poussy[4] et tu vas t’en acheter une − et le casque qui va avec − et tu fileras directement dans le Lot. Tu poseras ton sac chez Solange et de là t’iras prospecter : c’est pas les ruinasses à louer qui manquent dans le secteur,[5] tu verras.

Après avoir chaussé ma gueule de bois dans le casque au lendemain, j’enfourchais mon nouveau destrier − un Ciao Vespa d’occase à pas cher avec du gros kilométrage au compteur − et, à fond les gamelles dans les descentes et douze à l’heure dans les montées, j’enquillais sur le maigre goudron duquel émanait le pétrichor suite à l’averse matinale : déjà ça me plaisait, et puis qu’il n’y ait ni plat ni ligne droite, ça aussi. Quel ennui sans virages ni montagnes russes pour agrémenter un trajet. C’est le corps vibrionnant au diapason du moulin, que je m’arrêtais au premier hameau indiqué sur le plan de Solange, chez un couple de ses amis qui, bien accueillants et ravis d’avoir de ses nouvelles, m’invitèrent à rester dîner et passer la nuit. Je n’ai pas eu à chercher plus loin : on était en avril et dès juillet, ils allaient s’expatrier en Australie, où du boulot les attendait. La maison serait donc à louer et comme le vieux propriétaire préférait des nouveaux locataires recommandés, ça tombait à pic pour ma pomme. S’ils n’avaient pas encore trouvé de successeur, c’était à cause de la condition sine qua non : il fallait s’engager à prendre soin de leur antique clébarde, Dolly,[6]  dix-sept ans, arthritique et puant comme cent diables. J’ai dit topons là sans hésiter. L’été venu, après avoir rapatrié les deux malles de voyage constituant tous mes biens matériels, je leur ai souhaité bon vent et voilà : j’étais Lotois, cong. 

Parfois il convient de suivre le courant sans se poser de questions, et d’avoir oreille attentive et bon vouloir. Roger avait beau être fou à lier, ce soir-là son injonction était pure sagesse. Comme ce fut sage de ne pas me pincer le nez en reniflant la pestilence de la vieille Dolly affalée sur le lino. Là, tout devient naturellement magique et le positif s’emboîte dans le positif pour son plus grand bonheur. Le pétrichor y est sans doute aussi pour quelque chose : ses molécules complexes et subtiles apportant la touche psychotrope nécessaire à l’abolition du stress à la con, qui généralement fait que tout foire lamentablement, au lieu de se passer en beauté, comme une lettre le fait à la poste. Devenir Lotois c’est simple comme bonjour quand on ne se barricade pas dans des pensées rongeantes. Maintenant ça fait bien trente-trois ans que je vis ici et pas un seul jour je ne l’ai regretté. C’est trop bien, le Lot. C’est un peu comme l’Asie de mes fantasmes à deux balles d’il y a tant de temps. Ceci dit ça manque de foule bariolée et de monde tout court. C’est l’époque qui veut ça : le monde s’est barré dans les grandes villes. Pas que dans le Lot : partout ailleurs sur la planète. De manière massive comme jamais auparavant dans l’Histoire. Je suis dans un monde qui n’existe plus, les doigts sur le clavier, tard dans la nuit, au loin du loin du loin c’est l’orage ; j’entrevois le monde existant s’agglutiner, érigeant ses monstrueuses termitières gris ciment afin de s’entasser dedans. J’observe, comme méditant… 

E la nave va…

  1. Cliquez sur le mot-clé « Charonne » au pied du billet. []
  2. Le peintre fou furieux devenu un des personnages principaux de mon vieux roman « Coup de rouge », en libre téléchargement au format epub, au pied de ce vieux billet : CLIC []
  3. Fait de l’auto-stop. []
  4. Nom modifié pour préserver la délicate intimité de ce trou à ploucs. []
  5. Ça a bien changé depuis… []
  6. Un autre personnage marquant de « Coup de rouge » []
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