La belle famille

À un moment donné, il faut savoir s’arrêter : le tirage de cette photographie est dans un état si pitoyable que sa restauration pourrait prendre des mois, encore. J’ai fait ça tranquillement, à l’atelier, pendant les temps morts : ceux que prennent les ordinateurs en réparation à effectuer des tâches rébarbatives et interminables : récupération du contenu des disques durs moribonds, par exemple. C’est une des spécialités de la maison : aller ranimer les faibles échos magnétiques des fichiers disparus, effacés par erreur ou volontairement et les restituer au client moyennant finances. Méticuleux et méditatif : taf ingrat et gratifiant à la fois. 

Derrières les froids octets des mémoires informatiques défaillantes ou des grains de nitrate d’argent d’une photographie amochée, il y a la vie, increvable. Un jour une cliente britannique était arrivée en pleurs avec son portable sous le bras : son salaud de mec avait bousillé toutes ses images : étant un peu de la partie, il s’était acharné à détruire méthodiquement la photothèque de sa compagne suite à une scène : tout flanqué à la poubelle et puis vidé icelle et enfin piétiné le tout en formatant le disque lentement. Mais il en faut bien plus pour anéantir le ferromagnétisme de ces engins. J’étais parvenu à lui sauver les trois-quarts de ses 3000 clichés ; mieux que rien. Avec son sourire retrouvé et son chèque encaissé, la satisfaction était bien réciproque. Il y a des jours où le métier n’est pas que grincements de dents jusqu’à pas d’heure dans les cliquetis obstinés de ces mécaniques délicates et si revêches. 

À un moment donné il faut savoir s’arrêter : j’aurais pu pousser le vice jusqu’à lisser la moindre pétouille, et raccommoder le tout au pixel près sur le Gimp, mais le plus gros est fait : il a fallu tout d’abord nettoyer une crasse de soixante ans sur le papier : chiures de mouches, gras de mille doigts et d’huile de friture, et puis ce maudit ruban adhésif jauni et incrusté dans la fibre, qui la barrait sur toute la largeur : y aller au tampon imbibé d’une petite sauce maison[1] : le vieux scotch est la terreur du restaurateur. Mais je l’ai eue, l’image. Et la voilà restituée, visible et montrable : ses déchirures, balafres et manques ont été comblés, et les dix-neuf visages sont là et bien là comme au bon vieux temps. Pousser plus à neuf aurait été vain. 

À un moment donné il faut savoir s’arrêter : pour Madeleine ce fut à quarante-huit ans, après avoir enfanté vingt-cinq fois de suite[2] ; la belle famille. Décorée par le Président Auriol et inscrite au Livre des records : le petit paradis de la notoriété pour une vie d’enfer. Le vieux n’était pas des plus faciles à ce qu’il se dit dans ma belle famille. Et entretenir une telle brochette, c’est oxydant à la longue. 

À un moment donné il faut savoir s’arrêter : pour moi ce fut à quatorze ans, en larguant ma pas belle famille pour me lancer dans le monde seul : le paradis, c’est les autres. 

Ce billet est dédié à la mémoire de mon beau-père Roger − mai 1929 – décembre 2011− qui épousa la jeune fille à lunettes debout de la photo en 1952.[3]  . 

E la nave va…

  1. Une part d’alcool isopropylique pour une part d’eau… et selon les supports et les circonstances, quelques gouttes d’adjuvants divers dont j’ai le secret. []
  2. Elle n’a pas eu de jumeaux. []
  3. La bise à ma belle-mère ;-) []
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