N’avoir dieux pour personne

 

J’ai des tas de petits rituels quotidiens et antiques : genre faire glisser le sucre sur le manche de la petite cuiller comme sur un toboggan et apprécier brièvement sa plongée dans le café. Fredonner Les copains d’abord dans la baignoire. Toutes variétés de minuscules cérémonials, fidèles compagnons chopés en route comme des cirons sur la croûte d’un vieux frometon, qui donnent haut goût au doucereux lait emprésuré  Sinon il pourrait arriver je ne sais pas quoi de pas bien, ou pis : rien du tout. Alors rien de tel que ces mini tiques-tics, qui rythment l’existence et sont les portillons du rêve tout éveillé. 

Un truc que je trouve formidable chez les hindous, c’est que le rituel prime sur tout le reste : il est même de leurs écoles de pensée athéistes, ne dédaignant nullement les rites domestiques : lares et pénates ont leurs autels bien en place au logis de ces fidèles incroyants. Ainsi à leur manière qui est un peu mienne à force de temps passé au pays safran, j’allume un bâtonnet de bon encens quand un proche s’éteint ou quand la chance nous a souri. C’est objectivement inutile, mais ça enjolive le réel et le pare délicatement d’une soie et d’un parfum nécessaires. Sinon il serait blafard et insipide comme fromage fondu ; ce qu’il est pour tant de malheureux adorateurs d’objets que rien ne contente jamais. 

Des fois je me demande si ce ne sont pas eux, les fétichistes : ceux qui ne jurent que par leurs grands ni dieux ni maîtres. Avec leur boulet en fonte au bout d’une chaîne à la cheville, indignés sous le joug d’une croyance irraisonnée en une sorte d’absolutisme rationnel fantasmé. Aussi décervelés que les gros beaufs superstitieux ne foutant jamais les pieds à l’église autrement que pour y faire baptiser leur progéniture ou convoler en justes noces, ils sont. 

Il me semble bien que le piéton offrant pieusement un fruit de son champ au petit dieu éléphantin dodu plein de bras le soir venu, est moins stupidement dévot que bien des ratiocinateurs et autres enculeurs de puces électroniques dernier cri. 

E la nave va… 

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