LE BEL ÂGE

Jagat - Népal - © Cyprien Luraghi 1985 - cliquer pour agrandir.Jagat - Népal - CC Philippe Dulauroy 2005 - Cliquer pour agrandir.

« Brahma Satyam Jagat Mithya, jivo Brahmaiva naparah »

Brahman est la seule vérité, le monde est irréel, et il n’y a finalement pas de différence entre Brahman et l’individu-soi. (Shankaracharya)

Jagat[1] : le monde, en sanscrit. Tout petit univers comme une escale pour petit prince. Un pont, quatre baraques et tout à droite de l’image, bien planqué : un moulin à bras sous la roche où j’allais passer la soirée et étaler mon sac à viande pour la nuit à chaque fois que je passais là il y a très longtemps, guidant un groupe de randonneurs sur le désormais célèbre trek autour du massif des Annapurnas : le Grand tour des Annap’s,[2] comme on dit. Les porteurs roupillaient dans la grangette adjacente après s’être tapé la cloche d’une montagne de riz et tapé le carton en sirotant du tord-boyaux maison distillé par la dame qui se bidonne sur la photographie :

Deux cent étrangers passaient là tous les ans au début des années quatre-vingt. 25000 quand Philippe a pris sa photographie panoramique vingt ans plus tard. Aujourd’hui le hameau a été éventré par une route en construction, qui ne sera probablement jamais achevée ; lisez l’excellent billet de blog de Pierre Martin, dans lequel vous trouverez le lien vers un diaporama édifiant : CLIC.

Le progrès est en marche, camarades contemporains : il ne sait pas où il va, mais c’est allègrement qu’il fonce dans le grand n’importe quoi, lequel est partie obligée du Brahman[3] : foutue impermanence quand tu nous tiens, tu ne fais pas semblant : c’est pas de la gnognote !

J’éprouve comme un doute : il me faudrait revenir à Jagat et y passer quelques nuits à nouveau, et rester là tout observant comme un crapaud : impassible et tout ouïe, sans ciller ; éponge. Mais même pas besoin : d’ici je sais déjà sans être devin le moins du monde. Tout est tellement prévisible dans ces petits bouts d’univers. Comme dans des boîtes de Petri : les germes croissent sur le bouillon de culture et puis tout finit en eau de boudin ; c’est inévitable.

À moins de ne faire que passer, porté par le vent ou une paire de godasses. Parce qu’à Jagat c’est foutu déjà. Il ne reste plus que quelques grains de nitrate d’argent sur des pellicules pour ramener le sel de la vie à la surface, à l’instar du paludier recueillant la fleur des œillets.

Et ce qui est à Jagat est partout ailleurs : il y a pénurie de sel, vraiment.

1985 – 2005 : vingt ans. Le bel âge.

E la nave va…

  1. Se prononce « djagatt ». []
  2. « The toilet paper trek » en angliche. []
  3. Le grand Tout avec Nanabozo dedans. []
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