Fraternité grimaçante

Mr. Said Husain, magicien à Belur, Inde - © Cyp Luraghi 1993Souvent je pense à monsieur Saïd Husain, prestidigitateur-grimaçologue dans un patelin perdu au centre de l’Inde, quand je vois ce qui se passe autour de nous, où tout n’est que façade et faux-semblants.

Les touristes de passage s’amusent un brin à ses mimiques et lui jettent des piécettes.

Monsieur Husain est un homme très profond cependant : il ne faut pas se fier aux apparences ; les siens lui vouent le respect dû à un sage et c’est bien mérité. Après son petit numéro, je l’invitais à boire un thé, toujours, et nous fumions bidî sur bidî pendant des heures à philosopher sur les gens et la vie. Après tout, nous faisons un peu le même métier : distraire le badaud.

Les gens : c’est notre truc. Comment ils nous perçoivent uniquement en fonction de ce qu’ils entrevoient de nous : notre couche d’épiderme frappant leurs rétines importe plus que l’invisible et le dedans. Une fraternité unit de par le monde tous les grimaçologues : le monde peut bien se foutre de nos poires, nous rendons la pareille avec art et application et si pour se débarrasser de nous autres gêneurs, ils se délestent la conscience en nous lançant des cacahuètes, ils n’obtiennent de nous en retour que clopinettes : nous vivons, exclusifs, dans notre monde à nous, peu partageurs.

Les autres pensent être au spectacle en nous voyant, mais ils se trompent : nous sommes aux premières loges, dos et culs bien calés dans le velours. Le spectacle est partout, nous savons ça très bien, alors que le badaud n’interrompt sa morne flânerie qu’à des endroits précis où se concentre le Spectacle : salles polyvalentes et scènes diverses, estrades à politiciens, voire dans la rue ou sur des bancs. Mais pas n’importe où, comme nous les inconvenants, qui montrons nos faces tordues aux impassibles passants de glace et de béton.

« À vot’ bon cœur, m’sieurs-dames ! »

Mais ils n’ont pas de cœur, nous savons ça aussi. C’est juste une manière de dire.

 

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