Retaper le monde

Roue de Berliet - © Vincent Montagu (Sambucus) 2009Le moteur du monde est grippé : il faut le démonter pièce après pièce et puis le laisser tremper dans l’huile dégrippante ; remonter le tout et procéder à plusieurs essais avant qu’il ne consente enfin à tousser et cracher du pot, signe indubitable de sa santé de fer retrouvée.

Ensuite il faut mettre les mains dans le cambouis et le nettoyer, puis couronner l’ouvrage en oignant le moyeu de graisse fine. Il en va ainsi de nos sociétés humaines quand elles s’épavisent : pour les ravoir il faut les dépiauter jusqu’à l’os, et puis les reconstruire, sinon on n’ira nulle part sur des roulettes, mais péniblement dandinant sur nos deux pattes frêles.

Il en est qui font tourner la mécanique en faisant fi de l’entretien : alors elle casse, comme c’est le cas en ce moment : la Fistule Financière  appelée pudiquement La Crise s’insinue par une infime lézarde au travers du métal épais et le piston se coince ; la roue tourne un temps encore et puis s’immobilise et rouille à cœur.

Quand je pense qu’il y en a qui persistent à croire que ça peut rouler en l’état. Ils se gourent. Et d’autres qui tapent de toutes leurs forces sur la carrosserie morte. Ils la bossèlent et se fatiguent mais finiront le trajet à pied. Tout le monde à pinces, bande de singes !

***

Décortiquer méticuleusement et bien comprendre à quoi sert le moindre des rouages, d’abord. Après trempette antirouille, n’oubliez pas. Faut décrasser et s’en coller plein les pattes de dégueulasserie. Parce qu’une société ayant beaucoup roulé est dégueulasse. Obligé : elle ramasse de la merde en avançant. C’est sous la couche que c’est intéressant : ça brille et c’est beau.

Entre les deux, le cambouis : j’aime y attarder un doigt ; il est la quintessence du chemin parcouru par une vie de roue. J’aime égrener la rouille entre pouce et majeur : son fer péniblement extrait par des mineurs retourne à la terre d’où il vient. Je ne pense à rien d’autre, ce moment-là ; mes mains continuent machinalement à démonter, démonter encore. Je ne pense pas au temps que ça prendra : il n’y a pas méthode plus valable et je le sais. Rien de fondamental ne se fait rapidement. Les sept jours de la Genèse : foutaise.

Un jour, j’aurais remonté la trapanelle[1] et je fendrais le vent sur mon destrier en épatant la galerie de tous mes chromes rutilants.

 

  1. Une vieille bagnole ou mob pourrave. []
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