Procrasti Nation

© Cyprien Luraghi 2007

 

 

Dernières nouvelles du Royaume…

 

 

C’est vraiment le cas de le dire : si tout va comme ça doit, la monarchie devrait être abolie demain, 28 mai 2008, soit le 15 Jestha 2065 de l’ère Vikram Sambat.

Déjà, le roi déchu doit quitter son palais, et c’est toute une affaire. Ce vieux salaud traîne des pieds. Ensuite, il faudrait que le Népal ne soit pas le Népal. C’est-à-dire qu’il faudrait renoncer à la procrastination, qui est un art de vivre pratiqué par des millions de Népalais depuis toujours.

Tu vas toujours trouver un bon motif pour remettre à demain : la météo qui ne va pas (sauf que là, il n’y aura pas une goutte d’eau pour les jours à venir), ou bien une conjonction astrale qui aura fait plisser le front d’un astrologue, ce qui est nettement plus probable. Ou alors y a panne d’électricité, du coup y a pas de sono non plus ; alors rien.

On a tout le temps d’entrer en république, après tout. C’est comme se plonger dans l’eau fraîche : faut se mouiller progressivement, sinon tu crains la congestion. Les partis pilotiques doivent s’entendre en premier lieu, et ce n’est pas une mince affaire…

Pour résumer, le 10 avril dernier, les népalais ont voté pour élire les députés de leur nouvelle assemblée constituante, et les maoïstes ont largement emporté le morceau avec un tiers des sièges, en créant une énorme surprise. Et encore, s’il n’y avait pas eu de proportionnelle, ils auraient la majorité absolue. Les Népalais ont voté avant tout contre la corruption, qui est une plaie purulente au pays. C’est pire que partout ailleurs… en Asie ; parce qu’en Europe, la France est quand même la plus fortiche en corruptologie, ex-æquo avec la Roumanie.

La crise des ordures de Naples, c’est minable : à Katmandou, elle dure depuis toujours… enfin, depuis le grand boum qui a fait basculer ce petit pays médiéval et gracieux dans la tornade démentielle de la modernité. Et toute la crasse qui va avec ; et les bienfaits, un petit peu. Vraiment tout petit peu.

Parce que rien ne fonctionne correctement, dans le royaume. À Katmandou c’est effroyable, et dans le reste du pays les gens se démerdent comme ils peuvent. La nouvelle république a du pain sur la planche, mais pas de riz dans ses greniers. Avec le changement climatique, c’est canicule et sécheresse depuis des mois. Y a pas d’eau. Y en a de moins en moins : les glaciers fondent beaucoup plus vite que prévu par les plus pessimistes, et les orages sont de plus en plus violents, quand il y en a.

Peut-être c’est pour ça qu’ils ne se speedent pas. Ils attendent tout en sachant bien au fond d’eux-mêmes que rien ne changera vraiment… même avec les maos.

Prachanda a de fortes chances d’être désigné premier président de la nouvelle république et il est en pleines tractations avec un tas de monde… dont l’ambassadeur américain, qui s’est rendu en visite non-officielle à sa résidence. Il se susurre qu’il lui a proposé des moyens considérables pour l’aider à maintenir l’ordre dans le pays, en échange de l’assurance d’un comportement démocratique de sa part en tant que nouveau dirigeant…

C’est que les maos traînent derrière eux une sale réputation : enlèvements, tortures et exécutions sommaires, pendant treize années de guérilla. Mauvaises habitudes dont ils ont bien du mal à se départir, hélas : tout récemment encore, c’est un homme d’affaires proche de Prachanda qui s’est fait assassiner dans des circonstances pour le moins louches. une histoire de gros sous pas nette. Le cadavre vient tout juste d’être retrouvé.

Les jeunes maos de base, clones des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle chinoise, sément la terreur un peu partout dans le pays : le YCL (Youth Communist League) échappe totalement au contrôle de Prachanda et Bhattarai (l’idéologue) ; pour la première fois, leurs effigies ont été brûlées dans une manifestation à Kathmandou, la semaine dernière.

C’est une période de flottement béat : les Népalais vivent dans une sorte de coma gazeux depuis la révolution victorieuse d’avril 2006. Trop de douleur finit par abrutir.

Demain sera une journée déterminante.
Je vous tiendrais au jus, bien sûr.
Et posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

 

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