QUI EST EN CAGE ?

© Olivier Tichané 2007

 

On s’était hissés jusqu’à Swayambhunath, deux cent mètres au dessus du fond de la Vallée, après avoir traversé la zone des faubourgs de Katmandou, Olive et moi. Et nous crevions de faim, de soif ; alors on s’est posés dans un petit troquet, pour avaler un bol de nouilles, des raviolis à la vapeur, et siroter des nescafés…

D’un coup vinrent les singes, et comme par gros temps sur un navire, tout alla vite et bien huilé, avec un souffle de panique adrénaline ; celle qui fouette l’équipage à bien boucler les écoutilles en quatrième. Les deux loufiats filèrent droit aux portes grillagées, qu’ils claquèrent de concert. Les clients hérissés des poils des avants-bras et de la nuque, planquèrent leur progéniture en fourrant rapidou les gâteaux secs qui vont avec dans leurs besaces sous la table.

Olive ne fit rien, sinon écarquiller les yeux qu’il a déjà bien agrandis par ses carreaux d’hypermétrope. Le macaque rhésus lui était resté totalement inconnu jusqu’à ce jour de fin d’avril…

— Planque l’appareil-photo, bordel !
— Oung ?

Il était tout bonnement tétanisé par le plus large des sourires qu’un corps entier pût exprimer. Une des plus radieuses irradiations qu’il m’ait été donné d’observer de visu le fut à ce moment précis, et ce jour-là. Vous auriez dû voir ça. Olivier venait d’entrer en vibration diapasonique avec son totem animal, et c’était beau à voir.

J’ai une passion particulière pour les singes, que je considère simplement comme mes frères ; ce ne sont pas des animaux mais des humains tout court ; il n’y a pas de différence entre eux et nous ; ce sont nos grand-parents et nous leur devons tout. Nombre de peuples asiatiques l’ont bien compris, qui vivent avec eux et leur vouent un culte ; ils ont raison, même si ces antiques frérots sont impossibles à fréquenter, tant au logis qu’au quotidien.

Une dizaine d’entre eux a désescaladé la véranda, sans se presser, en nous dévisageant, l’œil gris brillant, le nez froncé, petites mains tendues pour chiper à travers les grilles, la tête dans le vide, les pieds au ciel. Un peu plus bas dans la clairière du bois sacré ils ont mangé des épluchures en nous montrant leurs culs ; on aurait dit une bande de keupons heureux en rut, pouilleux et lumineux, libres comme l’air.

C’est au moment de payer l’addition, que nous avons soudain réalisé qu’on était bien coincés, et qu’il faudrait attendre pour sortir au grand air le bon vouloir de cette troupe de créatures, chromosomiquement liées à l’espèce que nous clamons être l’humaine, mais qui ne l’est que peu ou prou.

Mais macache ou macaque, des nèfles et puis des cacahuètes. Et puis des grilles. 

Cet article a été publié dans Déconnologie, Népal avec les mots-clefs : , , , . Bookmarker le permalien. Les trackbacks sont fermés, mais vous pouvez laisser un commentaire.
  • Il faut être inscrit et connecté pour accéder au système de commentaires et aux parties privées de l'Icyp.

Aller à la barre d’outils