L’herbe à bleus

19 septembre 2001

Je suis d’humeur sombre, aujourd’hui. D’aucuns sont de fieffés salauds; ainsi vîmes nous ce matin un véhicule bleu se pointer sur le petit goudron, rempli de deux gendarmes, allant chez la voisine, notre Caroline préférée. Autant le dire tout net, puisque c’est accompli : Caroline plante de l’herbe. Enfin, de quoi faire son année. Une tisane fumable et voilà toute l’affaire. La Caroline fume depuis un sacré bail, et ainsi faisons nous, fort modérément. Nul crime à l’horizon, et si c’est un délit ce n’est qu’à cause de nos lois qui sont très en retard sur celles du reste de l’Europe. Les Suisses et les Hollandais ont le droit de planter, les Belges, les Allemands, les Anglais, les Italiens, etc. celui de consommer et de transporter avec eux une quantité raisonnable de la chose, mais en France c’est niet. Rien. Nous sommes cinq millions − au bas mot− de fumeurs adultes reconnus et nul d’entre nous n’a jamais braqué une grand-mère ou fait le moindre mal à autrui ; notre drogue chérie nous entraîne parfois à la somnolence et l’abruti tout jeune s’envoie souvent en l’air un tout petit peu trop… et pas qu’au joint, hélas… Ma bonne dame, de nos jours… D’aucuns m’ont affirmé que dans les raves lotoise ont trouvait même de l’opium local, c’est pour dire. Vingt pétards par jour c’est bien trop… mais ça ne dure pas. Avec l’âge on fume moins, le phénomène est bien connu.

Or donc la Caroline s’est tapé un réveil des plus sales : un du genre méchant, un dont on ne rêve même pas ; non que les gendarmes aient été de grosses brutes avec elle, non : ils faisaient leur boulot, point. On les appelle, ils viennent. Ils sont fort utiles aussi, je le reconnaîs bien volontiers. Mais là, nulle promotion brillante à l’horizon, point de prise glorieuse, juste trois pieds de beuh gentiment bichonnés et pas mûrs. De quoi passer deux ou trois ans peinard sans grever le budget, sans devoir recourir aux revendeurs miteux, pourvoyeurs d’un chichon d’infecte qualité.

Ce qui m’écœure, ce n’est pas tant la gendarmesque que la dénonciation dont la Caroline fut victime − et de ses proprios encore − qui ne sont qu’enculés (au gourdin clouté, si possible, et en remuant fort). Mais je vais raconter. J’ai la rage au cœur et la clope au bec, un verre de cahors à portée de main, le clavier scintille de tous ses feux. J’ai la tête qui tourne mais c’est légal. Merde.

Ce qui me cloue le jugement c’est qu’il ne fait aucun doute que la délation provient de ses propriétaires. Caroline loue une cagna merdique en pleine pampa lotoise, à deux pas de chez nous. Mille trois cent balles par mois : c’est peu me direz-vous… Certes, mais vous n’y vivriez pas. Pas de fosse septique, tout crache dans la nature, c’est ignoble ; aucune isolation, c’est glacial. Ses papons de logeurs viennent plusieurs fois l’an pour passer les vacances dans la grande maison qui jouxte sa cabane. Sous ses yeux médusés, chaque été, ils s’installent un confort dont elle ne bénéficiera jamais : tout est bien calfeutré, nickel, impec’… retapé tout à neuf. Quand elle ose leur demander de faire des travaux minimalistes et urgents, ils font la truite : ça leur glisse dessus ; sa cheminée n’a jamais fonctionné jusqu’à l’hiver dernier, Caroline vivant en permanence dans les vapeurs du poêle à mazout… et ce n’est qu’un minuscule exemple.

Ces gens-là, si on était en 42, ils nous dénonceraient à la Gestapo pour pouvoir piquer nos meubles peinardement. S’il est une pourriture, c’est bien celle-là. Alors voilà : ces gros beaufs, ces merdes à grosses cylindrées, ces abrutis du tube… et ben ces putes de non-êtres, ils se trouve qu’ils ont vu l’herbe à la Caroline au mois d’août : ils ne lui ont rien dit, ils se sont tout gardé pour eux, ils se sont fait des gorges chaudes de la Caroline. Faut pas que ça existe, une Caroline. Faut pas. Surtout pas. Enculés. Délateurs. Rentrés chez eux, à mille bornes au nord, ils ont levé le combiné, causé au chef de la brigade de Crassac, et hop. Et yop. J’ai le cœur en déroute… Et ce connard de Bush qui bêle sa haine, sa lourdeur, son américanité. OK Cyp, dodo. Il faut, et vite.

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