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Rien de rien

© Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal

 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !
– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ? 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées. Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu,1 la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…

 

 

– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…
– Raconte. 

Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens. Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau. Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois. Marchand de chair humaine. 

– Et puis, Pasang ?
– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme. Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif. 

– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?
– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.  

© Olivier Tichané 2007

Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 

 

  1. Lire le billet lié. []
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Emblèmes

© le Net

 

Comme l’écrivait Olive dans son commentaire au précédent billet, le roi s’est barré du palais en béton rose de Katmandou, qui a été transformé en musée. Ça devrait s’ouvrir au public dans trois mois. Ça va être vite plié : y a pas grand-chose à voir là-dedans. Vous pensez bien que le ci-devant Gyanendra a largement eu le temps de faire le vide avant de décaniller.

On aurait aperçu cinq camions lourdement chargés quittant nuitamment le palais, peu de temps avant la proclamation de la république…

L’ex-roi s’est fendu d’une bizarre conférence de presse le jour ultime, dans un hall bondé de journalistes tassés comme des harengs et atrocement bruyants. Assis à sa petite table devant une forêt de micros, il a monologué à haute voix dans le boucan pendant vingt bonnes minutes, se justifiant des accusations qui lui sont faites (à tort, à mon avis) d’avoir ourdi le massacre du palais en 2001, où son frère Birendra, le roi d’alors, s’était fait assassiner au pistolet-mitrailleur par son propre fils, le prince Dipendra, qui avait pété un câble pour le cœur d’une belle indienne que ses parents lui refusaient d’épouser. Et puis il s’est excusé du tort qu’il aurait pu, lui et son entourage, causer involontairement au peuple népalais. Faux-cul de merde, là. Il s’est levé sans laisser le temps aux journalistes de lui poser des questions, et puis il est sorti par la petite porte de droite, et trois heures après la Mercedes royale franchissait une dernière fois les hautes grilles de ce lieu moche. Le laid palais des népalais.

Aujourd’hui, on a hissé le drapeau lune et soleil sur le grand mât et dévoilé la banderole du nouveau musée national.

 

On a aussi redécouvert, couverte de poussière et de rouille, la première voiture automobile qui ait jamais roulé dans la Vallée : celle qu’Adolf Hitler avait offerte au grand-père de Gyanendra, le roi Tribhuvan, en 1940, et qui fut hissée ici à dos de porteurs et en pièces détachées au prix d’efforts surhumains, et ne roula pour ainsi dire jamais, vu qu’à la première panne, le manque de pièces détachée la condamna au garage. Elle devrait être bientôt confiée à une équipe de restaurateurs et constituer une des pièces maîtresses du musée… avec le sceptre et la couronne, que Gyanendra a rendu au nouveau gouvernement au tout dernier moment. Ce qui fit courir un milliard de rumeurs supplémentaires dans la vallée aux mille échos…

Katmandou est une île, sauf qu’au lieu d’océan c’est de montagnes qu’elle est ceinte.

 

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Dernières Nouvelles du Royaume

Jangmu - © Cyprien Luraghi 2007

 

En 2065, soit au printemps qui va venir, le Népal deviendra une République et la monarchie sera abolie ; l’assemblée Constituante en a décidé ainsi avant-hier. C’est la bonne nouvelle.

***

La femme de mon très cher ami Pasang, chez qui nous avons passé un mois et demi au printemps, Zolive et moi, a quitté ce monde le dix-sept décembre. Je l’ai appris par un courriel lapidaire qui ne dit rien de la cause :

Sorrow !!!

Dear all,

I am writing you this mail on behalf of my father Pasang Sherpa. I would just like to inform you that our family is facing very difficult and painful time since we lost our beloved mother on 17th December.

Nima SHERPA and family

***

Je n’ai aucun mal à imaginer le choc. C’est une famille d’amour. J’ai connu Pasang et sa femme Jangmu en 1981, alors qu’ils étaient jeunes mariés et n’avaient encore que deux enfants, que j’ai fait sauter sur mes genoux, dans leur village perdu de la vallée de Rolwaling, Simigaon, où je passais pas mal de temps entre mes saisons de trek.

Depuis trois jours, je sens à nouveau que le Népal est loin, très loin. Je n’ai pas de nouvelles. C’est vide ; il n’y a personne de l’autre côté. Je tente de les entrevoir, dans la grande maison des faubourgs de Katmandou : la grande Phudrolma et l’autre fille que j’avais vu en coup de vent, les deux autres frangines : Paskima et Kanchi, et le Wang débonnaire, et le petit dernier, Purba, treize ans… et ce Nima, l’aîné, qui vit en France depuis dix ans, que je ne connais pas encore. Tous effondrés autour de ce vieil amoureux de Pasang… Et les voisins ; tout le quartier ; car la famille de Pasang n’est pas de celle qui laisse indifférent : des gens tout bonnement extraordinaires.

Jangmu, c’était une sœur pour moi ; une rigolote avec des moues incroyables.

Je suis malheureux, mais certainement pas autant qu’eux. C’est la mauvaise nouvelle. 

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Paire & Frères

© Cyprien Luraghi 2007

 

Avril 1990

Après cinquante et quelques cols, dix mois à fond de train sur les sentiers himalayens, trois mille et quelques kilomètres, il y eut une révolution. Les Népalais se rebellaient contre leur indigne souverain.  J’étais coincé à Katmandou. Couvre-feu, cadavres dans les rues.

J’achète des boucles d’oreilles pour Annie
dans le petit magasin bleu ; des pas chères
en argent tout de même
avec de grands anneaux incrustés
de minuscules coraux
et des turquoises,
des lapis lazuli.

C’est mon premier cadeau d’amour.

Trois ans plus tard,
les pierres s’étant desserties,
je passe en coup de vent
avec des touristes à mes basques
et je n’ai que le temps
de les redéposer
à la boutique du joaillier,
un monsieur chocolat,
sec et ridé, très mal rasé,
avec lequel je me mettais très mal
à la bouteille
d’arak mal distillé
méthylisé

Et puis je ne suis pas revenu les chercher
pendant très très longtemps
quasiment quatorze ans.

— Olive, attend, j’en ai pas pour longtemps, je vais chercher les boucles d’oreilles d’Annie…

Il me roule de grands yeux. Je lui avais raconté l’historiette, mais l’Asie étant magique, c’est pas très évident à gober pour un esprit pas introduit ici.

Deux hommes jeunes sont debout au comptoir, occupés à confectionner un collier paré d’énormes pierres d’ambre et de turquoises tourmentées, de rouleaux de coraux fossiles, pour des acheteurs tibétains.

Ce sont les fils, le vieux est mort il y a trois ans de ça, d’un coup comme ça, à cinquante-deux ans tout ronds.

L’aîné sourit avec les yeux tout embués ; je lui décris les boucles comme elle me remontent du fond de ma mémoire ; il s’empare d’un trousseau de clé, me montre un médaillon qui les relie de sa chaînette : il est gravé au nom d’un Allemand, qui l’a renvoyé par la poste aux deux frangins ; il s’agissait de l’un des tout premiers objets qu’ait jamais ciselé le père, à l’époque hippie…

Magasin bleu, deux coffres bleus ; celui de droite contient tout un fatras de bouts d’argent, et dans une poche en plastique, ce qui n’a jamais été réclamé par les clients…

Elles sont là. Toutes pliées, pas réparées.

Mais ils vont me faire ça,
parachever l’ouvrage
en prolongeant la main du père
par delà le bûcher.

Kati roupià, dhaï ?
— Non, c’est gratuit.
— C’est ton père que je paie, je lui ai commandé le travail, alors il faut payer.
— Donne-moi deux cent roupies, alors…

C’est rien du tout. 

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QUI EST EN CAGE ?

© Olivier Tichané 2007

 

On s’était hissés jusqu’à Swayambhunath, deux cent mètres au dessus du fond de la Vallée, après avoir traversé la zone des faubourgs de Katmandou, Olive et moi. Et nous crevions de faim, de soif ; alors on s’est posés dans un petit troquet, pour avaler un bol de nouilles, des raviolis à la vapeur, et siroter des nescafés…

D’un coup vinrent les singes, et comme par gros temps sur un navire, tout alla vite et bien huilé, avec un souffle de panique adrénaline ; celle qui fouette l’équipage à bien boucler les écoutilles en quatrième. Les deux loufiats filèrent droit aux portes grillagées, qu’ils claquèrent de concert. Les clients hérissés des poils des avants-bras et de la nuque, planquèrent leur progéniture en fourrant rapidou les gâteaux secs qui vont avec dans leurs besaces sous la table.

Olive ne fit rien, sinon écarquiller les yeux qu’il a déjà bien agrandis par ses carreaux d’hypermétrope. Le macaque rhésus lui était resté totalement inconnu jusqu’à ce jour de fin d’avril…

— Planque l’appareil-photo, bordel !
— Oung ?

Il était tout bonnement tétanisé par le plus large des sourires qu’un corps entier pût exprimer. Une des plus radieuses irradiations qu’il m’ait été donné d’observer de visu le fut à ce moment précis, et ce jour-là. Vous auriez dû voir ça. Olivier venait d’entrer en vibration diapasonique avec son totem animal, et c’était beau à voir.

J’ai une passion particulière pour les singes, que je considère simplement comme mes frères ; ce ne sont pas des animaux mais des humains tout court ; il n’y a pas de différence entre eux et nous ; ce sont nos grand-parents et nous leur devons tout. Nombre de peuples asiatiques l’ont bien compris, qui vivent avec eux et leur vouent un culte ; ils ont raison, même si ces antiques frérots sont impossibles à fréquenter, tant au logis qu’au quotidien.

Une dizaine d’entre eux a désescaladé la véranda, sans se presser, en nous dévisageant, l’œil gris brillant, le nez froncé, petites mains tendues pour chiper à travers les grilles, la tête dans le vide, les pieds au ciel. Un peu plus bas dans la clairière du bois sacré ils ont mangé des épluchures en nous montrant leurs culs ; on aurait dit une bande de keupons heureux en rut, pouilleux et lumineux, libres comme l’air.

C’est au moment de payer l’addition, que nous avons soudain réalisé qu’on était bien coincés, et qu’il faudrait attendre pour sortir au grand air le bon vouloir de cette troupe de créatures, chromosomiquement liées à l’espèce que nous clamons être l’humaine, mais qui ne l’est que peu ou prou.

Mais macache ou macaque, des nèfles et puis des cacahuètes. Et puis des grilles. 

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