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TOUT LE CONFORT

Illustration © Pierre Auclerc 2010

Voilà : c’est l’idéal qui nous est proposé. C’est à ça qu’il nous est demandé de nous intégrer. Ou plutôt : être digéré par. Intégrer de la bouffe c’est concevoir de la merde à la sortie, irréfragablement.

C’est la petite réflexion que je m’étais faite − et le sujet de ma méditation du jour − quand Djames m’avait sorti ça à l’atelier, il y a quelques mois : « Moi je veux bien m’intégrer, mais à quoi ? ».

Djames est gitan. On dit gitou dans le sud-ouest, comme on dit des gris pour les arabes. Enfin : ils disent ça, eux. Certains du cru et certains même qui n’en sont pas. Comme partout chez les sédentaires. Ceci dit je suis moi-même un sédentaire : devenu ainsi par la force des choses. Mais dans leurs charentaises mes arpions bouillonnent comme ceux de Djames dans ses baskets : on est voyageurs par nature, nous autres gigotos.

Bon : encore Djames je peux comprendre : il vit en caravane et la perspective prochaine d’aller s’installer en maison le séduit en même temps qu’elle lui file les foies et lui enfle les boules. Mais moi ? Je vis dans une maison en pierres et tout le reste qui va avec. Mieux : ma culture est française. Enfin : ma première culture. J’ai bien l’impression de l’avoir égarée sur la route, celle-là, et pour de bon. En principe pourtant je ne devrais pas me sentir intégrable, mais au contraire sentir en mon tréfonds palpiter la fibre intégrante exigeant son quota d’intégration. Comme un estomac affamé. Donnez-moi du bougnoul et du gitou à ingérer : j’ai faim, je suis français, bordel de merde !

Mais non. Rien ne se passe comme ça se devrait en telle circonstance. J’ai pas la fibre ad hoc. Quand je vois Djames, je n’ai pas spécialement les crocs. Il ne me fait pas baver du tout. C’est terrible de découvrir que ça fait 52 ans bien tassés que j’ai tout faux : en réalité je suis un intégrable, et non pas un intégrateur. Ô flip !

Il va falloir m’intégrer alors.

Oui : mais à quoi ?

E la nave va…

 

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Sacré Cul

Illustration © Pierre Auclerc 2010La première chose qui frappe le voyageur : ils exhibent un homme sanguinolent à demi-nu sur des poteaux à leurs carrefours, sans vergogne.

Chez eux ça ne choque personne ; tout le monde ou quasi comme pense que c’est normal ; c’est admis. Mais pas les films de boules à la télévision à cause des petits enfants. Les meurtres en série aux heures de grande écoute oui, par contre : l’apologie de la violence criminelle est constitutionnelle de leur fruste culture aborigène.

Ils sont très fiers de leurs racines tordues, les louangeurs du prophète cloué en slip .

Des résidus de l’empire romain ils ont raclé le pire : la violence d’état ; le culte du sang versé pour étancher la sordide  pépie populacière. Et ils y ont rajouté la contrainte des sexes. Pas idiot : tu serres le kiki des gens et ils banderont et mouilleront pour toi, et empliront ton escarcelle. C’est ainsi qu’ils tiennent leurs fidèles : par les organes.

Ce sexe de leur prophète cadavérique, dont on devine aisément la forme sous le linge ; et puis ces pâmoisons orgastiques de leurs saintes martyres embrochées par des taureaux démontés : cela seulement émeut et meut leur nature et suscite leur rut.[1]

Tant qu’à faire ils auraient eu mieux fait de rester carrément romains, je trouve. On n’aurait pas sous nos yeux innocents ces icônes pornographiques de tous ces martyrs et ces pénitents exhibés dans la sanie des siècles. Ces célicoles bandulatoires et ces pucelles ahanantes.

Leur bon dieu est malin, leur dieu est le malin ; tantôt nunuchon loukoum suave et de gros tantinets maquereau libidineux, patron de bar à putes exotiques amoral et cruel ; pas facile de s’y retrouver dans cet embrouillamini de contredites.

Enfin : le voyageur doit s’attendre à croiser d’étranges us occasionnant au populations locales d’affligeantes tribulations. Sinon il reste chez lui et n’est pas un voyageur. Le voyageur peut même s’essayer aux mœurs brutales de ces rustauds christophiles, histoire de ne pas mourir idiot.

Mais la fréquentation des créatures de sacristies, ça va bien un temps : le boudin à tous les repas et par tous les orifices, non merci.

***

[décollage de soucoupe volante en direction d’Alpha Centauri dans le lointain ; fumôt de soupe aux choux]

 

  1. Voix off de Frédéric Mitterrand. []
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Sauvage à cœur

Léopard - Inde - Khanna (Madhya Pradesh) 1998 - © Cyp LuraghiQuand tu as vu le sauvage de très près, rien n’est plus pareil.

Pour ceux qui se font manger c’est drôlement vrai, et pour ceux qui sont restés à la juste distance ça l’est tout aussi bien ; un souffle passe qui te remet dans le chemin creux de ce qui est notre tréfonds vibratile, aussi constitutionnel que les amines de notre plus  intime chimie.

Une fois rejoint, le sauvage t’accompagne au fil du temps restant sans te lâcher d’un pas. Tu es cuit pour le civilisé et ce n’est pas si mal ; comme un chat de gouttière qui pique à l’occasion dans la gamelle du gros matou chaponné.

***

Bien sûr ce n’est plus possible de vivre avec ces chats ; ni le sauvage léopard qui fait regimber le grand éléphant sous le crochet du cornac moustachu, ni celui des appartements douillets abondamment garnis de croquettes.

Alors ce sont errance et ruses de Sioux qui t’attendent dans cet entre-deux, pour le restant de tes petits soleils ; plongé dans un monde où ces deux se côtoient et s’ignorent tu gardes tes distances et te tiens, funambule sur un fil les reliant ; ne surtout pas tomber.

***

Le voyageur fait ça : s’élancer et rebondir de sauvage en civilisé. Il n’est jamais rivé, même s’il en a tout l’air depuis des générations. Je m’en rends compte depuis quelques après-midis passées en compagnie de Djames qui bien que manouche, a nettement moins de bornes au compteur que moi et partage pourtant le même frisson quand nous parlons de nos ailleurs de rêve à l’atelier, au milieu des machines désossées et des écrans scintillants.

Là, nous sommes au cœur de notre craton antique dans la jungle indienne qui nous attire comme un aimant géant et deux léopards rôdent à l’entour. Et quand un client survient nous faisons comme si de rien n’était.

Au dessus de nos têtes les deux matous de la maison roupillent sur le canapé à côté des pots de plantes tropicales attendant sagement leur grande sortie de printemps sur la terrasse.

 

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Libérons gnous !

Illustration © Cyprien Luraghi 2009

« À force de ne jamais réfléchir, on a un bonheur stupide.[1] »
Jean Cocteau

 

Penser ensemble c’est tout gnou, ou quasi-comme pour la plupart ; c’est aimer béatement en ribambelle, ou détester en gang… toujours les yeux tournés vers la scène ou l’estrade.

Le problème est l’esprit troupeau face au totem ; tout un chacun les yeux tournés vers l’objet adoré ou abhorré, et les oreilles tendues à l’extrême : se rassurer en entendant le son des autres ; flanc à flanc et cul à cul, bien grognants ou ronronnants.

Et s’il n’y avait plus de scène, plus de spectacle, plus de comédien à tomater ou applaudir ? Se ferait-on chier ?

Le voyageur solitaire, lui, n’a pas cette interrogation : il a vu toutes sortes de troupeaux, de hardes, de meutes et de peuplades et ne s’est attaché à aucun. Comme l’eau glissant sur les mucosités du poisson, il ne s’accroche à rien.

Pour voyager, l’échelle est kilométrique ; ou pas. Pas à pas à arpenter le globe, ou user le plancher d’une chambre de bonne ; ou ne pas se mouvoir la carcasse d’un seul pouce : la distance physique ne signe pas le voyageur. La distance, pourtant, lui est nécessaire.

Attention : le voyageur n’est proie ni prédateur : il est ailleurs en étant là, au beau milieu, tout dénué de peur et le ventre sans faim, et ses crocs bien rangés : il veille au grain et avance, avance.

Méfiance : le gnou qui s’aventure hors du troupeau a devant lui le vaste monde dangereux. Et joie ! s’il en réchappe, il sera le plus grand !

Ô moussafîrs assemblés dans l’Ici-Blog ! entonnons le chant du plus libéré d’entre gnous !

 

  1. Je viens d’écrire 197 mots et La Pensée Du Jour de l’ami Vincent (LPDJ) tombe sur mon téléscripteur : c’est parfait ; je la colle en exergue.  []
Publié dans Binosophie, Déconnologie, Édits Vespéraux | Autres mots-clefs : , , , , , | 451 commentaires
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