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Pom ! Pom !

Images CC Wikimedia Commons - Tritouillage © Cyp 2010

Tout nous y mène tout droit : en fixant le soleil levant on y est rendus en moins de dix mille bornes. La Sibérie nous tend les bras, camarades !

Vous êtes virés d’un forum sinistre par un fruste Community Manager pour avoir osé péter de joie au nez des fâcheux fachos et des chiennes de garde dégoulinants de fiel ? En Sibérie !

Or la Sibérie de l’internet, c’est Ici et pas ailleurs. C’est toujours Ici qu’on atterrit pour entretenir le feu sacré de la Papote, notre sainte patronne. Ici l’Icibérie : le Pitcairn de l’internet ; son Verkhoïansk.

Au début de l’année prochaine, notre missus dominicus Tjeri partira la traverser à pinces : du Poitou à Vladivostok avec ses bottes et sa bouillotte en caoutchouc made in China. Tjeri, c’est notre cosmonaute à nous : il va au pays des yakoutes et des mammouthesses agralantes[1] , des poteaux électro-soviétiques sauvages. Sa trajectoire frôlera Verkhoïansk[2] et il captera pour nous les ondes bénéfiques de ce lieu marqué par la Déconnologie depuis bien avant la congélation massive des mammouths.

Si nous insistons beaucoup, il nous ramènera peut-être un poil de mammouthesse : je vous invite donc à me rejoindre dans ma bande de pom-pom boys and girls à demi-vahinés et à entonner des marches vigoureusement cadencées tous ensemble pour le porter jusqu’à son but, qui est désormais le nôtre aussi. Avouez qu’un poil de mammouthesse de Verkhoïansk ça ferait classe, Ici. Nous l’enchâsserions dans le métal précieux en grande pompe, marmonnant des formules abstruses. On ferait tourner l’encens et les verres de pinard.

La Sibérie c’est l’avenir : y a plus que là qu’on est peinards : moins cinquante-cinq au dehors et plus vingt-cinq dans la bicoque en bois brut posée sur le permafrost. Et personne pour faire chier à des centaines de verstes à la ronde

Or donc : je décrète et édite qu’à partir de désormais, l’Ici-Blog est jumelé avec Verkhoïansk et que Tjeri y est notre ambassadeur. Il s’y rendra à la force de ses mollets ; c’est comme ça et pas autrement !

E la nave va…

 

  1. Mot poitevin qu’on ne trouve qu’Ici et qui ne nécessite pas de traduction, tant son sens est clair. []
  2. Tjeri sera à 675 bornes au sud : une paille vu la taille de la contrée. []
Publié dans Billet Express, Déconnologie | Autres mots-clefs : , , , , , , , , , , , , | 685 commentaires

Sauvage à cœur

Léopard - Inde - Khanna (Madhya Pradesh) 1998 - © Cyp LuraghiQuand tu as vu le sauvage de très près, rien n’est plus pareil.

Pour ceux qui se font manger c’est drôlement vrai, et pour ceux qui sont restés à la juste distance ça l’est tout aussi bien ; un souffle passe qui te remet dans le chemin creux de ce qui est notre tréfonds vibratile, aussi constitutionnel que les amines de notre plus  intime chimie.

Une fois rejoint, le sauvage t’accompagne au fil du temps restant sans te lâcher d’un pas. Tu es cuit pour le civilisé et ce n’est pas si mal ; comme un chat de gouttière qui pique à l’occasion dans la gamelle du gros matou chaponné.

***

Bien sûr ce n’est plus possible de vivre avec ces chats ; ni le sauvage léopard qui fait regimber le grand éléphant sous le crochet du cornac moustachu, ni celui des appartements douillets abondamment garnis de croquettes.

Alors ce sont errance et ruses de Sioux qui t’attendent dans cet entre-deux, pour le restant de tes petits soleils ; plongé dans un monde où ces deux se côtoient et s’ignorent tu gardes tes distances et te tiens, funambule sur un fil les reliant ; ne surtout pas tomber.

***

Le voyageur fait ça : s’élancer et rebondir de sauvage en civilisé. Il n’est jamais rivé, même s’il en a tout l’air depuis des générations. Je m’en rends compte depuis quelques après-midis passées en compagnie de Djames qui bien que manouche, a nettement moins de bornes au compteur que moi et partage pourtant le même frisson quand nous parlons de nos ailleurs de rêve à l’atelier, au milieu des machines désossées et des écrans scintillants.

Là, nous sommes au cœur de notre craton antique dans la jungle indienne qui nous attire comme un aimant géant et deux léopards rôdent à l’entour. Et quand un client survient nous faisons comme si de rien n’était.

Au dessus de nos têtes les deux matous de la maison roupillent sur le canapé à côté des pots de plantes tropicales attendant sagement leur grande sortie de printemps sur la terrasse.

 

Publié dans Binosophie, Humain, Inde | Autres mots-clefs : , , , , , , , , , | 740 commentaires

Marche Mars

© Cyprien Luraghi 1986 - Zanskar

 

Il y a le pilonnement des pas, depuis soixante jours, qui me fait résonner la pierre et l’os crânien. 

Un matin, au départ, j’ai trouvé un caillou de quatre centimètres au milieu d’un petit cratère frais de la nuit.

Je l’ai mis dans le sac.

À Photoksar, j’ai croisé à midi l’ami Föllmi
qui déjeunait avec son groupe de trekkeurs suisses
alors que j’arrivais du sud
suivi d’une quatorzaine de Gaulois.

Vous n’imaginez pas ce qu’on a bu : tout l’arak aigrelet du patelin.
C’était ma troisième traversée de cet été
Olivier en avait plein les naseaux
et je piaffais de sentir l’écurie.

Plus que trois, quatre cols, la longue route, l’avion, rendre les comptes et le matériel à l’agence parisienne, dormir, fêter, se replier seul quatre jours à la Ramounette,[1] reprendre le taxi jusqu’à Vieussac, puis le car, le train jusqu’à Paris, récupérer passeport et visa, les billets d’avion et le budget du groupe suivant, Air India jusqu’à Delhi, Royal Nepal Airlines pour Katmandou. Et deux tours des Annapurnas, et si ça se trouve, un mini trek dans le désert du Thar au Rajasthan. Jusqu’à Noël.

***

Je me sens bête de somme, parfois ; le temps m’inquiète un peu, dans deux semaines c’est la neige. Une poudre quasi carbonique, sable-plume.

Le sol n’a pas de peau, c’est sécheresse maintenant, bien qu’il n’y ait nulle poussière ; l’air entre au soufflet dans ma poitrine et le cœur bat jusqu’au tympans ; j’arpente une fois de plus le flanc d’un mont rugueux, sur des strates aiguisées entre lesquelles se fraye le chemin.

Je pensais au petit père Föllmi, tiens, sur ma draille haut-perchée…
Paire de pochtrons qu’on est…
Qu’est-ce qu’on s’était mis, quand même !
Anesthésié jusqu’à mes doigts de pieds
pouffant de rire
et trottinant dans la descente
joyeux de voir dessous les roches mauves
le vert des carrés d’orge
le blanc micassé des maisons
des filets d’eau partout, partout
et puis les gens que j’aime tant.

***

Quand l’étape est aisée, ce qui est rare, je me laisse dépasser l’air de rien par le groupe. Je leur laisse une avance d’une demi-heure. Je roule et fume une cigarette sur un rocher ; je ne bouge pas d’un poil. Les mules sont encore loin derrière. Je suis tout seul. Plus aucun être vivant perceptible à des miles à la ronde. Juste en dessous, la planète pousse de toutes ses forces ; ici je vois la montagne en gésine.

Je goûte à l’ivresse de l’arak, ébloui de cette grandeur, et quand je lève les yeux à l’horizon, je sais au ciel de caramel rosat imprégnant ma rétine, être seul habitant de ma planète Mars.

Il faut de ces moments, sinon je virerai bredin.
Tout le reste du temps, c’est la foule. 

  1. Ma première bicoque dans le Lot. J’aurais l’occasion d’en reparler. En attendant lisez le billet « Pour des nèfles » []
Publié dans Binosophie, Himal, Humain, Inde | Autres mots-clefs : , , , , , , | 27 commentaires
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