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Dans le grand blanc

Benoît à l'atelier de Charonne - © Cyprien Luraghi 1985 - ICYP 2017

Automne 1980[1]

Retour de mon premier trek en tant que guide (lire ce billet).

J’ai un franc trente en poche et je triche dans le bus qui me ramène d’Orly, et je saute le portillon du métro dans la foulée. Je fonce dans le Marais à l’Aquarius.[2] Tout le monde est content de me revoir. C’est le coup de bourre et je file la main à la plonge ; on me donne à manger. J’ose pas leur dire mais je ne sais pas où dormir. Je tourne en rond avec mon sac à dos et finis par me retrouver à Bastille, où j’enfile le Faubourg puis la rue de Charonne. Les gens passent, aussi glacials que le temps l’est aujourd’hui. J’ai l’impression d’être en pays étranger, ou plus exactement étrange. J’hésite un temps au niveau du foyer de jeunes travailleurs où j’avais largué ma chambre juste avant le trek, puis je m’enfourne dans l’ascenseur. Au dixième étage je pourrai au moins étendre mon rouleau de mousse et me faire la nuit, vu qu’elle n’en finit plus de tomber. Devant la 1005, mon nid abandonné, j’étale ma mousse au fond du couloir. Je n’ai le temps de rien d’autre, la porte de la 1013 s’ouvre pour laisser passer mon ex voisin d’en face, que je connais à peine. Ça fait peu de temps qu’il est là. Je sais tout juste qu’il s’appelle Benoît et qu’il est bien parti pour aller aux douches tout au bout du couloir, serviette sous le bras et tongs aux pieds.

− Salut Benoît ! Je reviens du Népal et je vais roupiller dans le couloir. Demain je descends à Strasbourg en stop. Tu diras rien au gardien ? Fait pas bien chaud, dehors…
− T’as qu’à venir chez moi, en se poussant y aura bien assez de place.

Et je suis resté trois mois pleins. Et jamais reparti à Strasbourg.

Benoît sort tout juste du cocon familial et ça se sent : il n’est pas trop dégrossi. Ça lui fait un sacré contraste avec sa banlieue lorraine, et puis faut avouer que le foyer de Charonne, c’est plus ce que c’était. Ça s’y suicide allègrement, de nos jours. On y assiste à des scènes bizarres. Ainsi juste avant de partir il y a six semaines, en rentrant à trois heures du mat’, une jeune antillaise serpillant le plafond du couloir en chantant lentement, comme en rêve. Et la petite Jocelyne à l’éther, hésitant à sauter, debout et chancelante sur son rebord de fenêtre, au quatrième, cramponnant son coton imbibé. Assafa et bien d’autres réfugiés éthiopiens ayant pété les plombs depuis bien longtemps, il ne restait plus que le désespoir criant des Antillais en métropole. De minuscules chambrettes de neuf mètres carré, la taille d’une cellule, bourrées à mort de matos inutile et voyant. Télé géante surmontée d’un gros napperon de laine rose crochetée, et au choix par dessus : c’est nounours ou poupée. Bien rose la poupée et toujours blanc le nounours. Chaîne stéréo surdimensionnée, armoire à fringues de trois cent kilos, frigo joufflu. Rien de tout ce fourbi chez Benoît : c’est très austère bien au contraire.

L’horizon des murs peints coquille d’œuf satiné finit par porter sur le système, d’autant que Benoît bosse en intérim et que je me retrouve seul au long des jours. Et puis Benoît n’est pas loquace, c’est un Lorrain, un Vosgien presque, et ça se tait, ces gens-là.

Assafa en 78 au FJT de la rue de Charonne - © Cyp Luraghi(Assafa après une ixième tentative de suicide, en 78 au foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne.)

 

***

Printemps 2017

Benoît est passé à la maison trois fois en quelques semaines. Ça faisait bien douze ans qu’on ne s’était pas revus. La dernière fois en coup de vent. On n’avait plus grand-chose à se dire depuis longtemps. Des années on avait vécu et voyagé ensemble, nous deux. D’abord ces trois mois au foyer, puis huit autres au Népal et en Inde. Des années à l’atelier qu’on avait repris à Miguel et Maria[3] dans une cité ouvrière un peu plus haut dans la rue de Charonne,[4] et enfin dans le Lot à partir de 85. D’abord chez moi à la Ramounette, puis chez et avec Edith, quelques bornes plus loin.

Benoît et moi on a le même âge à peu près. Cinquante-neuf ans. Benoît, maintenant il ne sait plus très bien qui je suis, ni les autres, ni lui. Ni où il est. Il voulait me rencontrer à tout prix pour voir des vieilles photos du temps de Charonne et de la Ramounette. Voir les têtes des vieux copains, voir les lieux. Se souvenir. Tenter de se souvenir. Par moments ça lui revient. Il a ses jours avec et ses jours sans. La première fois qu’il est venu au début du printemps, c’était un jour sans. Il avait une de ces têtes : osseuse, les orbites comme enfoncées ainsi que les tempes, les joues, tout. Comme s’il était aspiré de l’intérieur. Mais c’était mon Benoît tout de même. Avec du kilométrage au compteur tout comme moi, mais pas que. Je le savais déjà par des amis. Ce jour-là il me l’a dit, à la table en bois d’arbre. Sourire en coin, un peu gêné mais déterminé. Cette phrase qu’il avait dû répéter déjà comme un mantra à bien d’autres que moi auparavant.

− Tu sais, j’ai Alzheimer.
− Je sais. Approche-toi de l’écran, je t’y ai calé plein de vieilles photos…
− Mmmmm… cette tête, elle me dit quelque chose… et cet endroit je l’ai déjà vu quelque part… Mmmmmm… Mmmmmm…

Au bout d’un petit quart d’heure j’ai rabattu le capot de l’ordinateur. Je venais de lui montrer une série de clichés peuplés de nos plus chers amis, avec lesquels on avait vécu des années : Rachid, Miguel, Maria, Victor et compagnie. Même l’atelier de Charonne − dont on voit un bout sur l’illustration de ce billet −, ça ne lui disait rien de précis. On a parlé d’autre chose. Tenté, du moins, parce que discuter avec un absent plein d’absences n’est pas une mince affaire. Il voulait parler du Népal aussi. Il avait dans l’idée d’y retourner un de ces quatre. Je ne l’ai pas contrarié. Après tout moi aussi je rêve d’y retourner vivre, sachant que ça ne se fera jamais. Benoît, lui, a le désir posé au dessus d’un grand blanc.

Trois jours plus tard Benoît entre à l’improviste. La porte était ouverte. C’était un jour avec et il se rappelait de tout un tas de vieux monde sur mes vieilles photos, soudain. Il avait l’air là, ce coup-ci. Et puis du bon monde est venu papoter à la cuisine, et puis il n’y avait plus de Benoît. Physiquement, s’entend : il avait disparu. Pour atterrir heureusement chez une voisine chez laquelle sa compagne Edith est venue le récupérer. Edith récupère souvent son bonhomme égaré un peu partout, et de plus en plus fréquemment depuis que le mal s’est déclaré, cinq ans plus tôt.

La dernière fois − et il n’y en aura sans doute pas de suivante −, il y avait encore moins de Benoît dans le Benoît. Il était ailleurs et d’ailleurs il était reparti très vite, arpentant le plancher comme un somnambule. Franchissant le seuil et s’évanouissant dans le grand blanc dehors. À tout jamais.

***

Tout tient à très peu de choses : un kilo de graisse pleine de flotte calée dans une boîte osseuse surplombant un empilement de vertèbres. Si tu tapes dessus un peu trop fort, il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Et si la chimie interne déconne, idem. Alors je comprends que des tas de gens préfèrent se bercer d’illusions et croire à des fadaises, imaginant des âmes immortelles, des mondes parallèles, des panthéons mirifiques, des paradis neuneus et des enfers super flippants. Croire à rien du tout, c’est difficilement supportable en n’admettant pas qu’on n’est soi-même qu’un drôle de petit funambule fugace et pis c’est tout…

Latcho drom, Benoît !

Le funambule Tibul -Jacques Faizant 1945 - DR

…et la nave va…

  1. Cette première partie est un extrait remanié datant de 2002 de mon premier site : le Sitacyp []
  2. Un resto végétarien tenu par des copains, qui depuis cette époque s’est déplacé du côté de l’Opéra. []
  3. Maria Cabral (sa page Wikipédia), dont je causerai dans d’autres billets à venir. []
  4. La Cité Delaunay, rasée en 86 et remplacée par un ensemble immobilier chic, laid et mort. []
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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
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