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Goût de bambou

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2013

Tapi au jardin sous l’ombrée c’est l’attente tendue. Et la pousse craquant écorce, jaillissant lancée à la branchure crevant droit au ciel dressée et dardant à mesure.

« Maître, vous n’avez pas notre bambou de montagne, le seul peut-être qui sera rustique » 

C’est ainsi que dans le troisième quart du siècle avant-dernier une brochette de nobles nippons avait offert dans la hâte du grand départ, quelques pieds de ce bambou au bon docteur Hénon. Lequel s’empressa de ramener ça par vapeur à hélice à son copain Houzeau et sa secte missionnaire du bambou mirifique. Poussant sauvage par chez nous maintenant, un peu partout et jusque dans le jardin d’Annie et chaque année au printemps on se fait quelques fricassées de leurs turions au wok, comme au pays.  

Jean Houzeau de Lehaie - CC Wikipédia

Jean Houzeau de Lehaie – CC Wikipédia

Quand j’écris un billet c’est souvent de la grande improvisation ; autrefois parce qu’il fallait pondre vite, avant le seuil fatidique des 600 commentaires qui faisait ramer le blog. Depuis les améliorations techniques de l’Icyp ce n’est plus une nécessité mais le pli est pris : je cherche une illustration et brode des phrases en dessous après avoir bien rêvassé et épluché des mots bruts. Et toujours je fais des découvertes palpitantes en cours de route. Comme maintenant, où partant des bambous bordant les rives de la basse vallée du Lot et garnissant mon assiette. Et là je tombe sur la biographie d’un Jean Houzeau de Lehaie, inconnu au bataillon. À qui je dois le plaisir de ma portion d’Asie toute fraîche dans l’estomac, chaque printemps. Un comme on n’en fait plus : un qui donnait sans compter sans esprit de retour, pour la beauté de la science et le bien-être général. Comme son copain Hénon, il ne se contentait pas de classifier des plantes comme le font les vieux garçons maniaques. Il les distribuaient gratuitement, leurs bambous, convaincus que ces plantes fabuleuses venues du bout du monde, amélioreraient le sort de leurs compatriotes. Ce en quoi ils n’ont pas eu tort, tant les usages et les vertus du bambou sont nombreux. 

Et en poussant la recherche à peine plus loin, j’ai découvert sans surprise, que ceux de la bande à Houzeau frayaient avec des anarchistes et autres communards de leur temps, et en particulier le bienveillant géographe Élisée Reclus, avec lequel ils partageaient bien des valeurs : défense des Noirs aux USA, anti-esclavagisme et compagnie. 

C’est ce type de grands et bons esprits qui manque le plus de nos jours, où le progrès humain est devenu le monopole d’organismes pesants et sans âme. L’humanitaire est un business comme un autre : il n’y a plus d’idéal ni d’utopie. Et pourtant : la sève du monde cherche à s’élever au dessus des sombres horizons hostiles et la jeunesse ne rêve plus que d’avoir le droit de rêver à un monde meilleur que celui, sinistre, que les salauds finis menant le monde à sa perte leur promettent comme des matons menaçant du mitard les taulards récalcitrants. 

Qui propagera les bambous inconnus du nouveau siècle ? 

 E la nave va…

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Marcel Charlemagne

Aérogramme de 1980 - © Cyprien Luraghi

 

J’étais enfin à Pondichéry. À cause du nom, et d’une émission de télévision vue à douze ans : elle s’intitulait « India 70 », dont je n’ai pas retrouvé trace sur l’internet. Et puis aussi trois ans plus tard « Auroville 73 », que vous pouvez visionner juste en dessous :

 

Cliquez dans l’image pour ouvrir la vidéo.

Ça dure une heure dix-huit…

C’est donc à la télévision que je dois mon désir de l’Inde, à douze ans. Je ne m’explique toujours pas pourquoi, mais cette première émission m’avait fasciné. Seul dans la salle à manger, je l’avais écoutée en sourdine parce que le vieux se serait inévitablement foutu en rogne et aurait éteint la boîte à images. Et la vieille se serait moquée : « c’est quoi encore que ce merdique ? »… Ce merdique : c’est son expression favorite. Tout est merdique à ses yeux. Tout ce qui sort de l’ordinaire. Et quand ça arrive, elle fait semblant de ne rien voir. Elle a une absence. Le paternel, c’est le pinard qui parle. Violemment ; du rouge qui éclabousse. Je profitais des rares moments de solitude pour m’abreuver d’autre chose qu’Intervilles, les matches de catch dont raffolait le vieux, et ses putains d’émissions d’accordéon qu’il me forçait à regarder en lui tenant compagnie.

Maintenant, je n’ai plus la télévision depuis très longtemps ; mais c’est elle qui a été ma seule possibilité d’évasion pendant ma jeunesse. Et la minuscule bibliothèque de l’école primaire, où j’étais le seul et unique emprunteur.

Avec cette émission sur l’Inde, j’avais découvert non seulement le pays, mais bien d’autres choses que je ne pouvais pas comprendre à l’époque : le mysticisme et l’utopie. Les seules images dont je me souvienne encore sont celles d’un homme au longs cheveux blancs, de dos, vêtu d’une toge blanche, avançant lentement dans un paysage indéterminé.

À partir ce ce moment, l’Inde a fait partie de moi. Il n’y a pas de mots pour dire cela, ou alors un amour d’enfant. Simple, fort et vibrant ; frissonnant parce qu’on est face à l’inconnu.

***

C’est Marcel Charlemagne qui m’a ouvert la porte des Indes, à Pondichéry en 1977.

Moi je déboulais ; à peine sorti de l’avion je n’avais rien compris, sinon le souffle chaud et cette odeur de terre qui imprègne tout, se faufile vaille que vaille entre les fumées noires des véhicules affolants, les remugles d’égouts et de pneus cramés.

Donc j’avais fui Delhi et enquillé le train jusqu’à Vrindavan, lieu de naissance de Krishna où j’allai rendre visite à un vieux compagnon de route – Christian – qui s’était fait tondre par amour du dieu bleu et sautillait maintenant dans les rues, l’air béat, en jouant des cymbalettes avec ses potes. Quelques jours plus tard leur grand gourou mourait ; j’y étais ; un truc assez fou que je vous raconterai une autre fois. Pour faire bref, le vieux s’est étouffé dans son vomi et il ne fallait surtout par que ça se sache, car l’âme d’un gourou se doit de sortir par le haut du crâne, signe indubitable de sa « réalisation », et preuve qu’il échappe désormais au cycle des réincarnations… alors que par la bouche… et dans le vomi… c’est le ticket de retour sur terre assuré. Mauvais. Chut !

Après ce spectacle désolant, je mis fin à ma crise mystique, entamée quelques années plus tôt avec deux amis : Demian West et Roland Perret. Fallait plus me parler de gourous, ni de bondieuseries, et encore moins d’astrologie et de miracles de mes couilles.

Mais Pondichéry était au programme, et le programme, c’est le programme : je devais aller voir de près cette Auroville entrevue quelques années plus tôt dans la lucarne à blaireaux.

***

Quel flip, Pondichéry. Tout est ashram. Tout lui appartient ; et des gens compassés vous toisent comme si vous étiez gueux. L’ashram est tentaculaire : on s’y approvisionne, on y dort dans ses hôtels, on s’y vêt… mais on n’y rigole pas des masses.

C’est à la cantine de l’ashram que j’ai rencontré Marcel Charlemagne. Un indien très noir aux longs dreadlocks tout blancs, habillé de couleur safran, avec un trident de Shiva à la main, l’air hilare. je n’ai aucune photo de lui, mais il ressemblait assez à celui ci :

 

© Le Net

 

Chose surprenante, il s’exprimait dans un Français parfait, très classique… Deux minutes plus tard, nous étions de bons amis et il m’invitait chez lui. J’y suis resté plusieurs mois. Le paradis au numéro 24 de la rue Labourdonnais ; dans sa vieille maison bâtie au XVIIème siècle sur un plan de villa romaine ; vestibule et atrium.

***

Marcel avait perdu sa femme – l’amour de sa vie – quelques années plus tôt. De vieille famille pondichérienne convertie au catholicisme au temps de Dupleix, il était redevenu hindou, au grand dam de son entourage. Mais il s’en foutait, comme il se fichait bien des quolibets des calamiteux ashramites[1] qui le raillaient sur ses façons exubérantes. Il avait du Raimu en lui, mon Marcel.

Mais là, vous ne m’en voudrez pas : il est tard et je suis méchamment sur les rotules. Si vous avez envie d’en savoir plus sur ce personnage extraordinaire et oublié, et Auroville, et les utopies, je veux bien le faire… mais dans les commentaires, entre les batailles de polochons et les lancers de menhirs. Ça aurait plu au petit père Charlemagne !

Allez hop.

 

 

  1. Un autre genre de quicouinistes ; ces gens-là sont partout. []
Publié dans Déconnologie, Humain, Inde | Autres mots-clefs : , , , , , | 163 commentaires
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