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58 ans, 6 pieds sous terre

Illustration © Cyprien Luraghi – ICYP – 2017Il ne m’en reste que trois, les autres ont disparu dans le cambriolage du garage chez la mater, il y a très longtemps. Toutes les photos de la famille étaient dans une vieille boîte à biscuits en tôle peinte. Ces cons de cambrioleurs l’ont emportée avec tout le reste. Elle a dû finir à la décharge. Celle-ci était dans le portefeuille du paternel quand il est mort à 58 ans, en 86. Elle constitue mon seul héritage ; je n’aurais voulu rien d’autre et il n’y avait pas tellement plus quoi qu’il en soit. Je ne sais plus où j’ai fourré l’original, donc c’est à partir d’un très vieux scan de piètre qualité que j’ai composé l’illustration de ce billet, en tritouillant un peu pour compenser.

Le vieux, sa religion c’était le travail. Chaque matin avant de partir brasser béton et carrelage, il ouvrait en grand la porte de notre chambre en gueulant debout, tas de feignants. C’était pas méchant : un simple réflexe paternel sans doute hérité du sien. Des tas de paternels faisaient pareil à cette époque. C’était normal. Le boulot était sacré, alors il avait ses formules rituelles. La caractéristiques des croyants est d’invoquer des entités fantasmatiques qui ne répondent jamais présent. En bon disciple, mon pater ne fut pas déçu : non seulement son dieu Travail le récompensait en le payant au lance-pierre tout en entretenant chez lui la gale du ciment et un terrible lumbago. Et, gros lot : un splendide cancer de la plèvre répondant au joli nom de mésothéliome. Dû à l’amiante que le vieux avait respiré à pleins poumons pendant toutes les années où il avait maçonné les hauts-fourneaux à la chamotte. En Lorraine et dans le Nord dans les années 60. La bête avait pris tout son temps, rongeant lentement tout son dedans, le laissant sur le flanc la cinquantaine à peine sonnée.

Entre le vieux et moi ça n’avait pas toujours été rose ( cf le billet « La fuite » ), mais la religion Travail n’avait rien à voir là-dedans. C’était bien plus grave et profond. Un jour je conterai tout ça en mode roman icy-même. Pourtant, le sachant au bout du rouleau, j’allais lui rendre visite au sanatorium dans les Vosges entre chaque voyage en Asie[1] ; pour partie parce que mon cœur n’est pas de pierre, aussi parce que j’avais besoin de savoir pourquoi et puis il était fier de mon boulot de guide : voyager il en avait toujours rêvé et n’avait jamais pu. À cause de son con de dieu le tuant à la tâche.

S’il y a une seule chose que le paternel m’aura appris, c’est que le travail est une maladie mortelle. Une malédiction. Un ennemi de l’humanité. Une servitude dégradante. Une humiliation abjecte. Une injure glavioteuse à la face de notre espèce de grands singes langoureux. Une insulte de harengère claquant aux oreilles de l’Humanité. Un malencontreux dérapage historique. Nos seuls efforts devraient tendre à l’éradication de ce maudit travail. S’ils avaient été entrepris par nos aïeux ingrats et irresponsables, ça ferait belle heurette qu’on se la coulerait douce. Le passé ne se refaisant pas et le Tao étant intemporel, il est grand temps d’inciter nos contemporains à se sortir les doigts du cul, à s’extraire de leur bulle afin d’œuvrer à ce qu’on se coince la bulle en beauté pour les siècles des siècles. Ne plus en foutre une rame, but ultime de l’évolution.

C’est par le non-faire
que l’on gagne l’univers.
Celui qui veut faire
ne peut gagner l’univers.

 (Tao-tö king – XLVIII)

Autrefois, dans les temps sauvages, le droit à la paresse était pure utopie. Maintenant rien ne serait plus facile à réaliser, pour peu que l’on en ait vraiment envie. Sinon avant-hier j’ai eu 59 ans et j’emmerde les pissenlits par la racine en attendant la retraite, paisiblement.

*

…E la nave va, olé !

  1. J’étais guide de voyages et de trek, pour ceux qui sauraient pas. []
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La malédiction de l’Inutile

Photo © Pierre Auclerc animée par Cyp Luraghi 2010

« Va expliquer ça à des imbéciles de toutes obédiences et des crétins de droite, tout comme le fait qu’en Occident, les trois quarts des boulots, autant dans le public que dans le privé, sont inutiles ou même dangereux.
Bon  courage… »

Numerosix, commentaire 52295

 Il fallait gratter… sujets récurrents sur l’Ici-Blog : le grattement, le grattage et la grattouille.

Mais là il fallait gratter pour se désemplir la panse, faute de quoi : couic. Avec à bouffer tout de même en fin de compte : des pissenlits par la racine.

C’était du temps où les robots n’existaient pas ; là on pourrait se tourner les pouces et la Machine tournerait malgré tout. Mais c’est sans compter sur le lourd passé de superstitions sadiques attachées au grattage. Le travail, c’est sacré.

Pourtant c’est une calamité. Aimer gratter : je laisse ça aux taupes ; n’oublions pas que nous sommes le peuple singe et que notre sang est lascif, langoureux, badin, folichon et délicieusement fainéant.

Le pire, c’est de se faire chier au boulot parce qu’on sait pertinemment que l’on ne sert à rien. C’est très fréquent. Des pans entiers des classes laborieuses s’emmerdent en comptant les minutes qui les séparent de la retraite. Ça tapote mollement sur les forums de l’internet ; ça se fait les ongles et toutes sortes de distractions sans lesquelles la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue.

L’erreur commune, c’est de croire qu’en ayant tombé le crin des primates, nous soyons une autre créature. Notre ingéniosité cependant a fait qu’au cours de âges tous les efforts ont toujours été tendus pour améliorer notre pauvre sort et faire en sorte de produire plus pour turbiner moins. Mais l’idée géniale de départ s’est perdue en cours de route ; des prophètes sinistres ont tout foutu par terre en proclamant haut et fort qu’on allait en chier des ronds de chapeau à perpète. Et qu’après la perpète, il y aurait encore une autre perpète, avec carotte ou bâton selon Ci et Ça.

Le but d’une société humaine est de se libérer de la malédiction biblique du travail, de la souffrance et de l’oppression. Pas de faire péniblement semblant à cent sous de l’heure.

Les Lumières sont devenues flammèches d’où n’émanent plus que suie.

Mais la Déconnologie Pilotique est là à se gratter d’aise car elle a son prophète barbu qui lui montre le chemin de la Rienfoutance, alors c’est désormais certain : grâce à Lui, nous conquerrons l’Inutile !

Je le laisse donc conclure ce billet qu’il avait si bien entamé :

[à toi, Numebert]

«Est ce que je vous ai trompé ? Est ce que je vous ai induit en erreur depuis plus de deux ans sur la Rue avec mes 11954 commentaires ?
NON ! Je vous ai montré le chemin ..

Alors ? »

Numerosix, commentaire 53685, à minuit vingt.

 

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gratte gratte

Autoscan © Cyprien Luraghi 2003Relever les manches, se prendre une pelle, un râteau ou un manche tout court ou y aller franco avec les ongles.

Fouir profondément ou se curer le nez du bout d’un doigt inquisiteur, celui-là même qui désigne à la vindicte populaire et met si promptement à l’Index .Empoigner ou se manualiser ; mettre la main à la pâte quand ce n’est pas au panier. Coller des taloches, des mandales et des torgnoles et foutre des gnons ; serrer la pogne. Graisser la patte au moment opportun.

Mais ne jamais lâcher prise, jamais.

Et se gratter : quoi de plus humain qu’un bon grattage intérieur, les phalanges plantées dans l’os occipital au delà des dures-mères ?

Gratter pour bourrer le frigo en allant au charbon, c’est malédiction ceci dit : cette impression pénible d’avoir perdu la haute main sur soi, et plus d’emprise. En nous grattant bien nous trouverons sûrement mille manières de venir à bout de ce fléau qui nous bouffe la vie et ronge la peau des extrémités.

L’Humanité devrait se gratter de concert en concentrant tous ses efforts à la jugulation de cette pandémie de grippe stakhanoviste, meurtrière de l’art de vivre les doigts de pieds en éventail.

Le travail libère. Mon cul !

 

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