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KI KI SO SO LHA GYALO !

 

Trop tard : c’est pas d’heure. Avant l’heure : il n’y a pas d’heure. 

Il y a le chemin tracé et celui qui reste à parcourir, quelle que soit la voie empruntée. Souvent je compare l’Icyp à un petit navire fendant les flots de l’océan Octétique en solitaire, loin de la flotte amirale et des flottilles. Mais je ne suis un terrien et c’est sur mes deux pinces que dans une vie précédente je fendais les vagues rocheuses des montagnes de l’Himalaya.

Remonter la vallée, franchir le col et redescendre la suivante jusqu’au prochain pertuis ; s’exposer au danger car si les monstres abyssaux n’existent pas que dans l’esprit des marins, les démons de la tempête ne sont pas chimériques dans la tête du montagnard : ils prélèvent leur quota de vivants et les envoient bouffer les pissenlits par la racine régulièrement. 

C’est pourquoi il convient de ne pas fanfaronner face aux éléments naturels : ils sont considérablement plus puissants que nous autres, misérables voyageurs. 

Il aura fallu cinq ans pour remonter cette vallée sinistre peuplée d’aborigènes hostiles et odieux : demain j’ignore ce qui m’attend sur l’autre versant. En attendant je profite de mon petit bonheur : passé le dernier raidillon dans les éboulis noirs, le replat herbu est agréable à la semelle de mes croquenots et le sac paraît soudain plus léger, comme l’air ténu dans lequel baigne le torrent déboulant. 

Comme à chaque sommet de col, je pousse la beuglante joyeuse : KI KI SO SO LHA GYALO ![1]

Demain ce sera le premier alpage, et le premier lait de la première dzomo[2] et puis après la première pause : en route.

E la nave va…

  1. En Tibétain : « Les dieux ont vaincu ! » []
  2. Hybride yak-vache, cf Wikipédia []
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Bodhnath 2007

© Cyprien Luraghi 1987

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieux pote Iman Singh Gurung, mort sous une avalanche dans l’expédition qu’il dirigeait avec le regretté Daniel Stoltzenberg, l’an dernier.

 

23 mars

Une heure moins le quart. Khangsar guest house.
Olive ronfle tranquillou. On vient de s’écouter quatre épisodes de Signé Furax.

Bodhnath, dans l’après-midi.

Il n’y a plus aucune interruption entre la capitale et les cités satellites.
La ville englobe tout maintenant.
Je papote avec la fille qui vend les tickets pour l’entrée au stupa (grand dôme bouddhiste) ; j’ai habité ici longtemps, tu sais… Alors vas-y, t’as pas besoin de payer. Je te disais pas ça pour pas payer, didi…[1] Je sais.

Un grand sourire.

Les Tibétains font leur ronde comme toujours, depuis la nuit des temps.
Viens Olive, on se pose sur un banc, on regarde ; c’est pas fatiguant, inutile d’arpenter ; vois ça : c’est le Tibet qui tourne autour du grand monument blanc.

Une clope. Deux. Un pépé ridulé nous regarde. On a un teint ni jaune ni tanné, et les yeux débridés. Il n’en a jamais vu des comme nous. Grand sourire placide, pattes d’oie épanouies. Décidément le monde a fait de drôles d’hommes, dit son visage entier. On doit venir d’un coin perdu du haut plateau, certainement. Ou bien nous sommes des Indiens, va savoir.
Deux yeux, deux jambes et deux bras : c’est un humain. On pourrait être noirs ou verts, c’est idem : quand on gratte la peau le sang est vermeil chez tout le monde.

Ainsi se dit le Tibétain, qui aime tout son monde.
S’il rencontrait un médusaire saturnien, il trouverait tout de même ses plissures amicales : le Tibétain aime la vie dans tout le vaste univers, sans distinction aucune.

S’il rit de toi, c’est que tu as une bonne bouille ; il ne peut pas penser à mal.

Ils sont mille et bien plus, à faire un tour ou cent huit,[2] à enquiller la rotation dévotionnelle autour du monticule chaulé de frais.

***

Nous allons faire un tour dans le faubourg où, vingt ans plus tôt, je vivais avec Deborah, une californienne naïvement dévote, totalement encolifichée d’amulettes bondieuses, comme en arborent les grenouilles bénitières locales. Sauf que là, sur une perche blondasse, ben ça fait con. Et ça l’est. Je dis pas ça pour toi et tes consœurs dorées du capillaire, Nono :-)
Un grand lama suivi de moines confits d’admiration, se retourne et me fixe soudain ; la force d’inertie de mon pas bufflesque et chaloupé de vieux trekkeur m’éloigne inexorablement de lui ; c’est cent mètres plus loin qu’un souvenir m’advient : c’est Untel Rimpotché, grand maître vénéré, avec qui je me cuitais en douce dans ce temps révolu. J’étais alors le seul Occidental du coin à n’être point bouddhiste, et ça lui plaisait bien. Comme en plus je ne considère pas du tout les bonshommes par leur rang, ma force en gueule le changeait nettement, de la routine des blancs bouddhous tremblant devant un grand gourou. On causait de pleins de trucs assez philosophiques, mais comme je suis un plouc de base nullement érudit, j’avais bien l’impression qu’il tombait un carcan : celui d’une religion moins connasse que les autres, mais sur laquelle des ères monacales ont plombé la plus adamantine des sciences du concept.

− Cyprien, quand même : à Bodhnath, y a une force spéciale…

Olivier vient d’entrer au Népal.
Il a touché son cœur du bout du doigt.
Et on s’est terminés au cyber de Freak Street, à écrire des douceurs à nos douces.

***

Annapurna Hotel

On a changé de camp de base ; du quartier nord et hyper speed, nous sommes revenus au coeur de la vieille cité, là où tout a commencé, dans les années soixante. 300 roupies la double (3 zeuros), petit patio et trocbar pépère, riz népalo, nounouilles chinoises ; tout est simple, chouette et gentil. Et souriant, boudi ! J’avais oublié ça : qu’est-ce qu’on est sinistrés du zygomo, la-bas chez nous. Ça fait du bien, ces gens qu’ont la banane.

Sinon, aujourd’hui c’est aussi panne de jus, mais là c’est d’hydrocarbures qu’il s’agit. Il y a eu des émeutes dans la plaine du Téraï (une trentaine de morts) et les soixante-six camions chargés d’acheminer la précieuse denrée vers la Vallée sont coincés. Seules deux pompes restent ouvertes. Quatre litres par véhicule, et basta ; un jour d’attente au minimum. Pour nous c’est cool : sans les bagnoles tout redevient charmant ; les marchés aux légumes s’installent au beau milieu de la chaussée et les piétons sont ravis. Virez les caisses et tout sera mignon à nouveau. D’ailleurs c’est prévu : Ashok m’a dit qu’avec le nouveau gouvernement, un plan de circulation draconien est prévu. Y a pas que nous qui souffrons de cette pollution démentielle : les Katmandouites respireront à nouveau, enfin. Donc tout n’est pas perdu.

  1. Familier : « grande sœur » en népalais. []
  2. Nombre sacré pour les hindous et les bouddhistes. []
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