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Une bonne tranche

Scan direct de Nono - Tritouillage : Cyp Luraghi © 2010

Vous m’en mettrez six : trois bien épaisses pour escalopes et trois fines fines à chiffonner sur du pain. De la blonde d’Aquitaine au petit gris du Poitou[1] : tous bien en chair.

Le vivant est une denrée : élevée, entretenue, profitable. Rien de tel que le vivant pour égayer les tristes soirées de novembre. Il donne envie de croquer dedans, comme dans un jambon ou du nougat.

Le vivant se recycle aussi, c’est bien pratique ; d’autant que son bilan carbone est très satisfaisant. Optimisé, pour bien dire. Une source inépuisable de biogaz − et pas que…

Cet animal peut déployer une fameuse énergie s’il est correctement stimulé, malgré sa mollesse apparente et son inclination à l’indolence − laquelle favorise toutefois ce discret embonpoint de bon aloi, persillant si joliment la fibre. Seul le capitalisme décomplexé sait exploiter convenablement cette denrée. Scientifiquement et de manière parfaitement rationnelle, avec courbes et camemberts irréfragables à l’appui. Le communisme ne sait pas faire et c’est encore pire lorsqu’il est décomplexé. Le bétail et eux, ça fait deux. Ils s’y prennent comme des glands, allant jusqu’à négliger le troupeau.

Alors que dans les contrées d’où je vous écris, le capitalisme a inventé les cuisines centralisées, dans lesquelles s’élaborent les rations contrôlées qui donneront le poil luisant et l’ouïe palpitante à toute la basse-cour.

Le plus fascinant chez ce vivant, c’est qu’outre ses qualités gustatives, il possède une particularité unique dans le règne animal : il se garde lui-même. La pyramide sociale semble fermement ancrée dans son génome. Tant mieux : ça fait des économies. Et comme l’économie est notre puissante déesse, qu’elle soit louée et qu’on lui sacrifie de la jeunesse vivement.

Ainsi les grands bourgeois vivent à l’ouest de leurs cités, en général. Ils sont très stricts avec les gens de l’est et les ponctionnent jusqu’à la moelle, leur laissant toutefois de quoi turbiner à plein régime. Les grands bourgeois de l’ouest pensent qu’ils sont très différents des petites gens de l’est, ce en quoi ils se trompent. Mais laissons-les croire ce qu’ils veulent : les oies seront bien gardées et nous pourrons piquer un petit roupillon réparateur pendant ce temps.

Après le gavage et les travaux de somme, l’abattage. Là, c’est plus délicat. Une fois de plus c’est la classe dirigeante de l’ouest qui se porte volontaire : la volonté de cette espèce de s’entre-exploiter est sidérante. À sept cent parsecs à la ronde il ne se trouve pas de cas pareil : afin de parachever la maturation de la chair ayant développé son arôme toute une vie de rude labeur durant, l’exploitant de l’ouest organise le recyclage des petites gens de l’est sous forme d’obsèques payables à tempérament : ainsi rien ne se crée, rien ne se perd et tout le tremblement.

Mais malgré nos études les plus poussées, le mystère reste entier quant à son but ultime.

Le plaisir de ratatiner son prochain, peut-être ?

 

  1. Le luma, donc… []
Publié dans Billet Express, Déconnologie, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , , , | 655 commentaires
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