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Gâcher le plaisir

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

En avril 87 j’accompagne un groupe de randonneurs autour des Annapurnas avec mon copain Padam pour guide népalais. 24 jours de Paris à Paris, 21 jours de marche, 380 et quelques bornes. En ce temps-là c’était la balade la plus courue au pays. En 81 j’avais été un des premiers à boucler la boucle avec un groupe, la vallée de la Marsyangdi étant restée longtemps interdite aux étrangers. Ça démarre en basse altitude dans les rizières et les bananiers et progressivement on déboule dans une contrée tibétaine pour gravir ensuite un haut col et redescendre la grande vallée de la Kali Gandaki. C’était assez sauvage encore. Puis ça s’est construit très vite comme au Far West américain. Et enfin, bien des années après avoir posé mon sac à dos par terre pour de bon, le serpent d’une route carrossable a achevé le sauvage. 17 fois j’ai franchi ce col en tant que guide, et quelques autres fois avec des amis. 

Tout roule et la vie est belle, le groupe est très agréable et l’équipe népalaise − comme d’ordinaire au printemps où c’est calme[1] − est une bande de vieux potes. Il fait beau, il fait très chaud, du moins jusqu’au col de Thorong, qui est tout de même à 5400 mètres. La neige est bien dure ce jour-là, et quand nous décollons du pied de sa montée, à mille mètres plus bas et deux heures du mat’, nous sommes très déterrés, frigorifiés et asphyxiés ; heureux aussi : il fait grand bleu et la lune brille entre les fesses géantes du grand val neigeux. Il fait moins vingt-cinq et la petite brise qui dégouline du sommet sur nos couennes suantes encore de la mauvaise nuit passée à respirer du vide,[2] nous frigorifie à cœur. En trois minutes les doigts sont gourds, et à suivre péniblement les tout derniers pax [3] dans la montée, dans nos pieds comme du bois vibrent des fourmis surgelées.

Le soleil très chéri apparaît à six heures, juste sous le sommet. Ça va, y a pas eu à trimballer de pax défaillant sur nos dos − en se relayant à trois dix minutes chacun fissa fissa, ahanants −, et les porteurs ont la pêche. Je dépasse tout le monde et rejoins Padam au col pour attendre le groupe en se grillant une clope. Il y a déjà du monde, un groupe d’Allemands est affalé, culs froids posés sur les cailloux, haletants comme des mules, avant d’entamer la descente…

Je pars pisser à l’écart, je vise un gros rocher trente mètres en contrebas du replat… et je vois ÇA.

Sa hotte, posée à quelques mètres de son cadavre dur, contient des oignons et des paquets de biscuits.

Il est donc mort pour ça : transporter de la bouffe pour un groupe de touristes occidentaux. Pour soixante roupies par jour : une dizaine de francs d’alors, pas tripette même au Népal. Il faut savoir : dans les hautes vallées un repas pris dans une auberge coûtait trente roupies. La charge standard d’un porteur de trek est de trente-cinq kilos. 

Il est vêtu d’un pull minable, d’une veste de récupe en velours côtelé, d’un pantalon léger, d’une paire de chaussettes fines et de ballerines chinoises. Une paire de gants de laine lui ont été retirés avant sa mort. Un bonnet de laine, pas de lunettes de glacier. Il soufflait sur ses mains enflées pour tenter de les réchauffer : son geste est figé par le carcan de glace. Il est mort par le froid, par l’altitude, par la fatigue. Il est mort en tout cas.

− Oh ! Padam ! Ramène-toi !

− Maaa tchikné ![4] Putain mais c’est pas possible ! Mais qui c’est ces salauds qui l’ont laissé crever là !

Il n’est pas mort derrière ce rocher : il a été poussé là, à l’écart du chemin et hors de la vue. On le voit à la trace que son corps a laissé dans la neige. Il a été jeté comme une merde. 

On reste un temps, seuls, sans un mot, sans même le vent pour sécher nos larmes et notre rage. On s’en grille une, puis deux. Les autres arrivent doucement au sommet. Nul ne pipe mot. Inutile de rameuter les pax, ça ne les regarde que si peu, ils sont en vacances. On va pas leur gâcher le plaisir. Padam y va pour s’assurer que tout va bien. Il revient cinq minutes plus tard avec nos deux sacs.

− Cyp, faut qu’on lui tire son dernier portrait, au coolie gelé. Pentax et Olympus. Il faut montrer. Il nous faut aussi ramener le groupe à bon port. Nous ne leur disons rien ; le bruit ne circule que parmi les coolies. Il y a un porteur mort, au col… Ils l’ont abandonné… Ça va chier à Muktinath…[5] Saloperie de boulot…

Mille six cent mètres plus bas, à Muktinath. On pose le groupe au camp, on file au poste de police pour signaler l’accident. Il s’agit d’un groupe d’Américains qui a passé le col avant-hier. Ils ont repris l’avion à Jomosom, deux jours plus bas. Les flics enregistrent notre plainte, ils enverront une équipe pour ramener le pauvre homme dès l’aube. Ensuite il sera incinéré à Muktinath. L’aubergiste nous entretient du sardar[6] du groupe américain : un beau salaud, apparemment, qui s’est soigneusement tenu coi sur son crime. Quant à l’accompagnateur amerloque, on voyait bien que quelque chose le turlupinait, mais quoi. Y avait pas de raison : à part le vent glacial de ces derniers jours, rien à dire sur le Thorong : pas de danger à l’horizon… Un aubergiste nous assure qu’il était toujours fourré avec ses pax, jamais avec le staff népalais. Barré dans son trip montagne à la con, le mec, obnubilé par les performances de sa musculature. Comme tant d’autres guides. Le nez dans sa bière à soixante roupies − une journée de salaire d’un porteur. Tellement loin des gens du pays. Comme Papon : détaché. Faisant son job pour lequel il est payé, un point c’est tout. C’est quoi pour un comme lui, un porteur ? Un rien. Un moteur sur pattes avec un estomac à remplir de temps à autre − comme c’est dommage. Ces gens-là ça coltine, ça ne connaît que ça. C’est fait et conçu pour. Depuis toujours. 

© Cyprien Luraghi 2007 - ICYP

Padam et ma pomme à Katmandou en 2007

Des années plus tard je demande des nouvelles de cette affaire à Padam. Le guide américain a été interdit de séjour au Népal pendant un an. Et c’est tout. Ah si : le sardar népalais de ce groupe a été viré de sa boîte. Et rien de plus. Ce qui était arrivé ce jour-là n’est pas arrivé qu’à cause des Américains. Des coolies morts à la tâche il y en a eu un paquet, coltinant des charges pour des touristes de tous les pays riches. Pas que des morts : des tas de blessés aussi. Tenez, je me souviens bien de mon premier passage au col de Thorong, en 81. 

Parce que ce jour-là je n’avais pas de lunettes de glacier. Et puis que ce jour-là, tout à fait avant l’aube, au thé pris debout qui suivit le réveil, devant la flambée de genévriers, un porteur plus courageux que les autres m’avait dit : « Ho sahab, tu ne vas pas nous envoyer comme ça tout là-haut… On va mourir. On a des familles, on n’est pas là pour ça. Tu as vu comme ils sont habillés, tes touristes ? Et nous ? On n’a que les vêtements qu’on porte chez nous, et chez nous il ne gèle jamais… »

« − Et si moi je passe en étant habillé comme vous ?

« − Alors on te suit…

Ce jour-là je me suis gelé les deux lobes des oreilles ainsi qu’un petit orteil et que j’ai vu le monde en bleu pendant trois semaines… Ce même jour un jeune porteur est devenu aveugle. Ça avait duré trois jours, mais les vieux le savaient : ça lui passera ; des fois ça ne passe pas mais le plus souvent ça passe : dans trois ou quatre jours il y reverra… Ho barasahab ![7], quand même, quand on arrivera à Kagbeni sur la Kali Gandaki, tu pourras lui payer les services d’un sorcier guérisseur ?

Et ça avait marché. Après trois cent roupies d’invocations aux déités amies et d’imprécations vociférées du fond de la glotte à l’encontre des esprits du mal, le jeune homme avait retrouvé la vision.[8] Ho barasahab, maintenant je vois tout en bleu

Ah ben j’me sens moins seul, d’un coup…

Les touristes, eux, ils n’avaient rien vu. Putain c’qu’on en a chié, mais on l’a eu, ce col… Tiens Cyprien, passe-moi la bière et recommande-nous en d’autres… Elle est à combien, déjà, la bouteille ? Quoi ? Soixante roupies ? Mais ils se foutent vraiment de la gueule du monde !

Autour du fourneau en tôle, à la cuisine, je rejoins toute la bande. On se serre à croupetons, on capte la moindre calorie, on marmonne encore à propos du passage de ce foutu col. Plusieurs gelures, quelques yeux amochés. La routine. Allez, c’est ma tournée. Y a du raxi[9] chaud, frit dans le beurre et de la viande séchée. On se fait un rami ? Oh Djît ! Oh petit frère,[10] ne mets pas tes pieds gelés trop près du feu, sinon ils vont pourrir… Mais ça me fait mal ! C’est normal, petit frère : les premières fois ça fait très mal. Après ça se durcit, on s’habitue. Toi, pour tes yeux tu n’enlèves surtout pas ton bandeau. On te tiendra la main demain et après-demain. On te prendra ta charge : avec ce qu’ils bouffent, les touristes, y a plus lerche à charrier. Hein barasahab, tu vas pas nous renvoyer maintenant ? Hein, dis ?

Non, je vais pas vous renvoyer… mais si tu voyais le fond de caisse, mon ami… Allez, c’est ma tournée. Pour le sorcier aussi c’est ma tournée. Pour ses petits honoraires aussi, je raque. Et tout le reste qui va avec.

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

Quelques porteurs en 87 dans le massif des Annapurnas.

***

2018, hier. Olivier Cyran me dit que je devrais parler de tout ça sur l’Icyp. Je lui dis que je l’avais déjà fait en 2001 sur mon antique Sitacyp − ces pages sont hors ligne actuellement. Je rouvre ces archives et les relis. Putain que c’est loin, tout ça. Plus de trente ans qu’il est mort gelé, le porteur du col de Thorong. La mémoire de sa triste mort n’avait ému personne ou si peu. Tout le monde s’en fout : il y a tellement de morts. Dans les années 90, celle qui fut la première à parler de tourisme équitable − Dora Valayer − a relayé son histoire : la photo illustrant ce billet avait été affichée en grand à l’entrée d’un salon du tourisme berlinois. Elle et moi en avions parlé en public dans un salon de tourisme parisien, à la même époque. Devant une foule gênée, qui venait pour acheter des vacances exotiques. 

En ce temps-là on avait été deux en tout et pour tout en France à défendre la cause des misérables coolies népalais dans les boîtes de négriers qui nous employaient comme guides. Pas un de plus. Il y avait Denis et moi, point barre. Denis peut se regarder fièrement dans la glace et moi aussi. Les autres, je ne dis pas tout le mal que j’en pense : c’est préférable. Ils sont méprisables et le mépris est un faible mot pour les désigner. Ces lâches. Qui, pour la plupart se prétendaient super cools et de gauche tant qu’à faire. Ces colonialistes à la petite semaine, vivant dans un déni ouatiné. Denis et moi on passait pour des clowns dans les bureaux parisiens de nos négriers. Nous, on s’occupait des coolies. On avait constitué un stock de lunettes de glacier et de fringues chaudes qu’on leur prêtait le temps d’un trek, par exemple. Des choses simples. Efficaces. Avec les moyens du bord. Les moqueries des collègues, on s’en foutait bien. On était juste contents quand à l’arrivée d’un trek tout le monde était en bon état. Rien de plus. 

Pour ce billet je me suis servi de bouts de vieux textes qui ont été remaniés et accommodés à ma sauce actuelle. J’ai pris grand soin de tritouiller la photo afin de la faire apparaître moins cruelle qu’elle ne l’est, brute de décoffrage sur le vieux négatif − sachez simplement que la peau du malheureux coolie est recouverte de craquelures sanguinolentes. Je n’aime pas montrer la mort et encore moins l’exhiber à la Une. Mais parfois c’est nécessaire. Ce billet est dédié à Dora Valayer, Denis, Padam, tous les porteurs népalais morts au service des touristes et à tout ceux qui se défoncent la caisse dans l’indifférence repue pour que ce monde dégueulasse soit un peu moins inhumain. E la nave va !

  1. La grosse saison de trek est à l’automne au Népal. []
  2. À 5000 mètres d’altitude il y a environ deux fois moins d’oxygène dans l’air qu’au niveau de la mer. []
  3. Pax = passenger = client dans le jargon des agences de voyages. []
  4. Nique ta mère, en népalais : cette expression est aussi populaire que son équivalente française. []
  5. Le village-étape au pied de la descente du col. []
  6. Guide népalais. []
  7. Grand sahib. []
  8. L’ophtalmie des neiges passe toute seule au bout de quelques jours, mais le cinoche du sorcier rassure toujours le péquin. []
  9. Gnôle locale. []
  10. « Bhaï » = petit frère : en népalais tous les plus jeunes que soi sont appelés ainsi. []
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Dans le grand blanc

Benoît à l'atelier de Charonne - © Cyprien Luraghi 1985 - ICYP 2017

Automne 1980[1]

Retour de mon premier trek en tant que guide (lire ce billet).

J’ai un franc trente en poche et je triche dans le bus qui me ramène d’Orly, et je saute le portillon du métro dans la foulée. Je fonce dans le Marais à l’Aquarius.[2] Tout le monde est content de me revoir. C’est le coup de bourre et je file la main à la plonge ; on me donne à manger. J’ose pas leur dire mais je ne sais pas où dormir. Je tourne en rond avec mon sac à dos et finis par me retrouver à Bastille, où j’enfile le Faubourg puis la rue de Charonne. Les gens passent, aussi glacials que le temps l’est aujourd’hui. J’ai l’impression d’être en pays étranger, ou plus exactement étrange. J’hésite un temps au niveau du foyer de jeunes travailleurs où j’avais largué ma chambre juste avant le trek, puis je m’enfourne dans l’ascenseur. Au dixième étage je pourrai au moins étendre mon rouleau de mousse et me faire la nuit, vu qu’elle n’en finit plus de tomber. Devant la 1005, mon nid abandonné, j’étale ma mousse au fond du couloir. Je n’ai le temps de rien d’autre, la porte de la 1013 s’ouvre pour laisser passer mon ex voisin d’en face, que je connais à peine. Ça fait peu de temps qu’il est là. Je sais tout juste qu’il s’appelle Benoît et qu’il est bien parti pour aller aux douches tout au bout du couloir, serviette sous le bras et tongs aux pieds.

− Salut Benoît ! Je reviens du Népal et je vais roupiller dans le couloir. Demain je descends à Strasbourg en stop. Tu diras rien au gardien ? Fait pas bien chaud, dehors…
− T’as qu’à venir chez moi, en se poussant y aura bien assez de place.

Et je suis resté trois mois pleins. Et jamais reparti à Strasbourg.

Benoît sort tout juste du cocon familial et ça se sent : il n’est pas trop dégrossi. Ça lui fait un sacré contraste avec sa banlieue lorraine, et puis faut avouer que le foyer de Charonne, c’est plus ce que c’était. Ça s’y suicide allègrement, de nos jours. On y assiste à des scènes bizarres. Ainsi juste avant de partir il y a six semaines, en rentrant à trois heures du mat’, une jeune antillaise serpillant le plafond du couloir en chantant lentement, comme en rêve. Et la petite Jocelyne à l’éther, hésitant à sauter, debout et chancelante sur son rebord de fenêtre, au quatrième, cramponnant son coton imbibé. Assafa et bien d’autres réfugiés éthiopiens ayant pété les plombs depuis bien longtemps, il ne restait plus que le désespoir criant des Antillais en métropole. De minuscules chambrettes de neuf mètres carré, la taille d’une cellule, bourrées à mort de matos inutile et voyant. Télé géante surmontée d’un gros napperon de laine rose crochetée, et au choix par dessus : c’est nounours ou poupée. Bien rose la poupée et toujours blanc le nounours. Chaîne stéréo surdimensionnée, armoire à fringues de trois cent kilos, frigo joufflu. Rien de tout ce fourbi chez Benoît : c’est très austère bien au contraire.

L’horizon des murs peints coquille d’œuf satiné finit par porter sur le système, d’autant que Benoît bosse en intérim et que je me retrouve seul au long des jours. Et puis Benoît n’est pas loquace, c’est un Lorrain, un Vosgien presque, et ça se tait, ces gens-là.

Assafa en 78 au FJT de la rue de Charonne - © Cyp Luraghi(Assafa après une ixième tentative de suicide, en 78 au foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne.)

 

***

Printemps 2017

Benoît est passé à la maison trois fois en quelques semaines. Ça faisait bien douze ans qu’on ne s’était pas revus. La dernière fois en coup de vent. On n’avait plus grand-chose à se dire depuis longtemps. Des années on avait vécu et voyagé ensemble, nous deux. D’abord ces trois mois au foyer, puis huit autres au Népal et en Inde. Des années à l’atelier qu’on avait repris à Miguel et Maria[3] dans une cité ouvrière un peu plus haut dans la rue de Charonne,[4] et enfin dans le Lot à partir de 85. D’abord chez moi à la Ramounette, puis chez et avec Edith, quelques bornes plus loin.

Benoît et moi on a le même âge à peu près. Cinquante-neuf ans. Benoît, maintenant il ne sait plus très bien qui je suis, ni les autres, ni lui. Ni où il est. Il voulait me rencontrer à tout prix pour voir des vieilles photos du temps de Charonne et de la Ramounette. Voir les têtes des vieux copains, voir les lieux. Se souvenir. Tenter de se souvenir. Par moments ça lui revient. Il a ses jours avec et ses jours sans. La première fois qu’il est venu au début du printemps, c’était un jour sans. Il avait une de ces têtes : osseuse, les orbites comme enfoncées ainsi que les tempes, les joues, tout. Comme s’il était aspiré de l’intérieur. Mais c’était mon Benoît tout de même. Avec du kilométrage au compteur tout comme moi, mais pas que. Je le savais déjà par des amis. Ce jour-là il me l’a dit, à la table en bois d’arbre. Sourire en coin, un peu gêné mais déterminé. Cette phrase qu’il avait dû répéter déjà comme un mantra à bien d’autres que moi auparavant.

− Tu sais, j’ai Alzheimer.
− Je sais. Approche-toi de l’écran, je t’y ai calé plein de vieilles photos…
− Mmmmm… cette tête, elle me dit quelque chose… et cet endroit je l’ai déjà vu quelque part… Mmmmmm… Mmmmmm…

Au bout d’un petit quart d’heure j’ai rabattu le capot de l’ordinateur. Je venais de lui montrer une série de clichés peuplés de nos plus chers amis, avec lesquels on avait vécu des années : Rachid, Miguel, Maria, Victor et compagnie. Même l’atelier de Charonne − dont on voit un bout sur l’illustration de ce billet −, ça ne lui disait rien de précis. On a parlé d’autre chose. Tenté, du moins, parce que discuter avec un absent plein d’absences n’est pas une mince affaire. Il voulait parler du Népal aussi. Il avait dans l’idée d’y retourner un de ces quatre. Je ne l’ai pas contrarié. Après tout moi aussi je rêve d’y retourner vivre, sachant que ça ne se fera jamais. Benoît, lui, a le désir posé au dessus d’un grand blanc.

Trois jours plus tard Benoît entre à l’improviste. La porte était ouverte. C’était un jour avec et il se rappelait de tout un tas de vieux monde sur mes vieilles photos, soudain. Il avait l’air là, ce coup-ci. Et puis du bon monde est venu papoter à la cuisine, et puis il n’y avait plus de Benoît. Physiquement, s’entend : il avait disparu. Pour atterrir heureusement chez une voisine chez laquelle sa compagne Edith est venue le récupérer. Edith récupère souvent son bonhomme égaré un peu partout, et de plus en plus fréquemment depuis que le mal s’est déclaré, cinq ans plus tôt.

La dernière fois − et il n’y en aura sans doute pas de suivante −, il y avait encore moins de Benoît dans le Benoît. Il était ailleurs et d’ailleurs il était reparti très vite, arpentant le plancher comme un somnambule. Franchissant le seuil et s’évanouissant dans le grand blanc dehors. À tout jamais.

***

Tout tient à très peu de choses : un kilo de graisse pleine de flotte calée dans une boîte osseuse surplombant un empilement de vertèbres. Si tu tapes dessus un peu trop fort, il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Et si la chimie interne déconne, idem. Alors je comprends que des tas de gens préfèrent se bercer d’illusions et croire à des fadaises, imaginant des âmes immortelles, des mondes parallèles, des panthéons mirifiques, des paradis neuneus et des enfers super flippants. Croire à rien du tout, c’est difficilement supportable en n’admettant pas qu’on n’est soi-même qu’un drôle de petit funambule fugace et pis c’est tout…

Latcho drom, Benoît !

Le funambule Tibul -Jacques Faizant 1945 - DR

…et la nave va…

  1. Cette première partie est un extrait remanié datant de 2002 de mon premier site : le Sitacyp []
  2. Un resto végétarien tenu par des copains, qui depuis cette époque s’est déplacé du côté de l’Opéra. []
  3. Maria Cabral (sa page Wikipédia), dont je causerai dans d’autres billets à venir. []
  4. La Cité Delaunay, rasée en 86 et remplacée par un ensemble immobilier chic, laid et mort. []
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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
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ON SE BOUGE

Illustration originale : Cyp Luraghi, d'après une photographie de Paul Grély - 1972 © Fonds AuzanneauAvant toute grande migration, les bestioles se rassemblent et tiennent des espèces de conciliabules auxquels nous ne comprenons pas grand-chose. Seule une poignée de savants maigres et fort mal rétribués de leurs services par un gouvernement de pingres à culs gras y parvient.

Étant par nature du genre migrateur, il m’a paru bon de chercher un climat plus favorable et je l’ai trouvé : notre nouveau serveur est fin prêt à nous accueillir toutes et tous, indisciplinées disciplettes et mauvais sujets. Alors je décrète ouverte la conférences des drôles de zoziaux déconnologues, car il est temps qu’on cause d’une foule de détails concernant notre imminente nouvelle installation. 

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore on filera ici, sur l’ICYP : CLIC.

Depuis 2001 que j’écris en ligne, ce sera mon cinquième exode : du Sitacyp statique au Blogacyp sous Dotclear sur les serveurs gratuits de Free, puis vers le serveur actuel où je suis passé à WordPress. 

Cette fois-ci, il y aura deux changement majeurs : d’abord ça ira considérablement plus vite[1] et puis il surtout il s’agira d’un ensemble de blogs et de pages, avec un site central − l’Icyp − et des blogs connexes et interconnectés ou totalement indépendants. 

Comme l’affaire est rondement menée, la majorité des fonctions essentielles de l’Icyp est activée : on peut y déménager dans quelques jours, si l’envie nous prenait. 

J’ai besoin de vos idées : je n’ai pas douze bras ni six cerveaux et pas de QI de 250 non plus. Vous voyez ça comment ? qu’est-ce qui vous chanterait ? et cætera.

E la nave va…

[NVDF (Note Venue Du Futur) : la Grande Jonction entre l’Ici-Blog et l’Icyp s’est effectuée le 2 juin 2013 à 22h22]

[NVDF du 31 décembre 2013 : à 19h25, la Grande Fusion est achevée : tous les billets, les commentaires et les fichiers attachés du Blogacyp et de l’Ici-Blog ont été inclus dans l’Icyp. Un grand merci à Lady de Nantes, sans laquelle cette délicate manœuvre n’aurait pas été possible.]

 

  1. Le nouveau serveur est une vingtaine de fois plus puissant que l’actuel. []
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Exit le Blaireaupard !

© Cyprien Luraghi 1996

2 mai 1990

− Passe me voir maintenant. 

 J’étais rentré la veille d’une balade de dix mois à pinces à travers l’Himalaya et la cabine téléphonique parisienne en aluminium brossé était terriblement exotique, comme tout le reste d’ailleurs : les aborigènes feutrés et leurs célèbres regards furtifs ; les pages jaunes de l’annuaire, les platanes en cage.

La veille du retour, à Katmandou Bruno m’avait dit : t’as qu’à téléphoner à Arthaud : ils sont spécialisés dans le bouquin de voyage. Donc Arthaud. La dame au téléphone n’était pas aimable et me disait des choses bizarres : comme quoi j’aurais dû les contacter avant le départ pour proposer mon bouquin. Dans ces cas-là je n’insiste pas et raccroche le biniou en pleine conversation : pas de temps à perdre avec des pied-tendres. 

 A : pas des masses d’éditeurs en A. Mais Albin Michel. Le gars m’écoute jusqu’au bout et me dit : passe me voir maintenant.

C’est minuscule et plein de bouquins, son bureau. Au bout de dix minutes il m’invite à aller nous en jeter un au café du coin de l’avenue. Au bout de trois demis chacun il est partant et moi aussi. Moi au moins, j’avais un vrai voyage à raconter par écrit : pas une aventurette sexy ni un truc de mec super velu faisant l’homme-sandwich en haut de l’Everest pour ses sponsors. 

On se tape dans la main et on se dit à plus. 

***

Un an plus tard

Dis Cyp : faudrait que tu passes à Paris pour les corrections. 
− Ça va pas la tête, Sergio ? j’ai une gueule à monter à Paris, peut-être ? T’as qu’à descendre dans le Lot : y a de la place à la Ramounette tant que tu veux.
− Okay : je ramène un sac de couchage ?
− Ouais.

C’est là qu’on est devenus copains, Serge et moi. À nous fritter la gueule jusqu’à pas d’heure autour du feu de bois sur le pré, en sifflant des cubis de cahors et en tirant sur des pétards. À pinailler sur le moindre point-virgule : comme premier éditeur je pouvais pas tomber sur mieux que ce numéro-ci. Quel chieur ! Non mais il avait raison : un livre n’est pas un objet si banal. Ça prend des ans à se brasser lentement, et puis ça se distille, et ça s’épure. Pas besoin d’en faire des masses dans une vie : il y en a déjà tellement trop dans les librairies, qui partiront au pilon comme leurs commetteurs au cimetière : oubliés de tous à tout jamais. 

***

Sergio est mort d’un cancer généralisé en Thaïlande mardi dernier : Ly m’a appris ça tout à l’heure mais je le savais déjà parce que j’avais vu des mots-clés fatidiques apparaître dans les statistiques de l’Ici-Blog ces derniers jours : « Serge Bruna-Rosso décès Thaïlande ». Des gens qui tapaient ça sur Google et tombaient Ici. J’en avais causé une paire de fois dans les commentaires, de Serge, et sur le vieux Sitacyp qui n’existe plus. J’y disais des trucs pas tristes sur lui : la mélancolie ne l’étreignait pas, il faut dire ;-)

Ce n’est pas dans ce petit billet de rien du tout que je conterai par le menu tout ce qui s’est passé entre lui et moi − et nous − depuis son premier passage à la Ramounette : il faudrait un bouquin dodu et croustillant comme une miche de bon pain, pour ça. 

Son nom ne vous dit sans doute rien : il n’était pas connu du grand public… pourtant des centaines de milliers l’ont lu dans des romans à succès signés par d’autres. 

Je vous révélerai un petit secret tout de même ce soir : Serge se définissait comme hybride : mi blaireau, mi léopard. Tassopardo en italien-valise. Un blaireaupard en quelque sorte. 

Or donc : bon voyage au pays des morts, Sergio Tassopardo ! Le courage aux vivants : amis, famille, Tania et Paul !

E la nave va…

Publié dans Humain, Népal, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , | 646 commentaires
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