Archives par tag : Shanti

Le jardin de la mort qui tue

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2016 (avec la participation de Shanti et Nono)

Coucou c’est moi, j’ai rien à dire et je suis sur Internet pour le dire : je suis l’égobèse. Une bulle de chiffons vide avec un vernis de paillettes. Un test épineux parfois aussi, selon l’humeur. Des comme moi il y en a des bataillons compacts côté jardin. J’ai une vie de bouse, un boulot chiant comme la mort ou l’ennui au chômage pour compagnon de mes jours mornes. Et des amis en toc. Je me pavane, calebasse. Solitaire j’attends, plantée là, les bras en croix. Qu’il se passe quelque chose enfin. Qu’on me voie, que la foule admire ma silhouette, qu’elle la craigne, la redoute. Plus que tout au monde.

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Et qu’elle s’apitoie sur mon sort, la foule des piafs et les myriades d’animalcules qui se rient de moi becquetant cerises en mai, patates en juillet, pile sous mon nez. Et le chat venant poser sa crotte à mes pieds. Enfin la légumiste qui m’arrache du sol aux intempéries pour me jeter au tas, tout au fond là où personne jamais ne vient et le temps passant qui me dissout dans le néant organique. Moi, l’éprouvantaille.

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 Internet est un jardin comme les autres. E la nave va.

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L’horizon des ondes

Illustration © Cyprien Luraghi - 1989 - 2015 - ICYP

Elle était adolescente, en pyjama et prête à aller au lit. Et là elle m’a dit : dis papa toi qui a beaucoup voyagé, en fait y a plus de zones blanches sur la planète. Non il n’y en a plus, c’est fini. Tout a été visité par des visiteurs de contrées lointaines. Les satellites se sont chargé du reste. Tout le monde sait tout sur tout le monde ou tout comme. Instantanément. Les recoins les plus mystérieux sont éclairés a giorno, même par les nuits sans lune. Le mystère lui-même a fondu sous ce flot de photons et autres particules rapides. Les zones blanches sont devenues des zones ordinaires. On ne peut plus dire fuyez, tout est découvert : il n’y a nulle part pour aller se réfugier à couvert. Les enfants ne peuvent plus rêver de devenir de grands découvreurs de terres inconnues comme des myriades de générations d’enfants d’avant. Il n’y a plus non plus le voyage dans le temps : c’est fini ça aussi. Pour ça il fallait arpenter longtemps les sentes périlleuses des contrées les plus reculées. Qui n’existent plus non plus. Là, on était au Moyen-Âge, d’un coup. Tout n’était que bois, laine brute et jute, suint et ferrures, feux de bois. C’était chaud et âcre et là, on était vraiment au bout du monde. Personne n’en savait rien à part nous, passagers de fortune d’un songe qui a soudain cessé. En pas trente ans. D’un coup d’un seul. Clac dans les doigts. Je l’avais écrit quelques années avant ta naissance, ma fille : …juste avant le nouveau siècle, avant que tout ne soit balayé par l’insipide modernité1 mais te fais pas de bile : les grandes découvertes et les voyages dans le temps ils sont dans nos zones blanches intérieures maintenant. Et celles-là, aucun explorateur n’y aura jamais accès. Aucune onde véloce ne colportera ses secrets. Le monde entier n’en saura rien. Jamais. Tu peux dormir tranquille.

Bonne nuit, ma bwanelle. Bonne nuit mon bwana.2

…E la nave va…

  1. Extrait de l’intro de Pistes Himalayennes. []
  2. Lire le billet lié « Wituel du soiw ». []
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Poire en forme de morceau

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 - ICYP

Adieu fraises et tomates, salut poireaux et poires. Équinoxe au menu, les amis. Et même mes ennemis : c’est l’automne pour tous, ici. C’est ainsi qu’avant-hier le rituel du décrochage du ruban à mouches de la cuisine a été effectué : peu de temps auparavant un messager ailé nous avait averti des frimas à venir en frappant des antennes au carreau, mendiant nos calories pour aller se réfugier au montant du vieux buffet, où il fait bon. Cette année c’est le mante Odilon1 qui s’y est collé, prenant la succession des mantes Serge et Caroline2 : “Mante au carreau, soupe aux poireaux” comme le dit si bien la sagesse populaire, qui ne court plus trop les rues de nos jours hélas. Tout fout le camp au profit de l’insensé des mondes virtuels : fantasmes massifs pas jojos à la une et déclinés à tous les temps, sur tous les tons et partout.

Partout ? Non ! Car un blog peuplé d’irréductibles Déconnologues résiste encore et toujours à l’envahisseur. Loin du merdier général. C’est icy que ça se passe, sans chichis ni prise de chou…

…e la nave va !

 

 

  1. C’est Shanti qui nomme les mantes, pérpétuant ainsi des rites millénaires sans le savoir. []
  2. Lire les billets liés. []
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Mythe au logis

© Annie, Shanti Devi et Cyprien Luraghi 2013

Fantômes, ovnis, esprits en conciliabules, complots, réseaux occultes. Anxiété, speed, flux continu torrentueux. Antenne oscillant fébrile, fil tremblant au vent coulis. Images en masse. Amplification de l’idéel tonitruant. Pulsations et fracas à l’huis du pavillon auriculaire. Prise de chou, palpitant à cent quarante. Foule de périls au portillon. Tourbillon vortex happant tout. Astéroïde inéluctable en chute libre. Sourde terreur de l’inconnu juste là, si soudain. Des inconnus envahissants aussi, aux mœurs aliènes. De tout : la peur en vrille au dedans. 

De tout ce qui est et de ce qui n’est pas, surtout, la peur. Le monde rondement gronde sur son axe révolutionnaire, meule broyant tout grain sans souci de l’agitation cérébrale : en rotation continuelle. Indifférent aux ectoplasmes de passage, total furtifs.

Petits éclairs au coin de l’imaginaire, lucioles et mosaïques scintillant sous les cils enlacés des yeux clos. Qu’il suffit d’ouvrir pour apercevoir que sous le drap c’est Shanti qui fait l’andouille pendant qu’au journal à la radio les horreurs du monde déferlent comme la mousson sur l’Inde en 2013. 

E la nave va…

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Couacs Machines

Illustration originale © Cyp Luraghi 2011 (intérieur d'un magnétophone Revox E36 de 1961, collection personnelle)

J’étais peinard dans mon petit atelier, à nettoyer les circuits imprimés d’un vieil amplificateur du début des années 80 et Shanti1 me regardait faire, il y a quelques années. 

— C’est marrant papa : on dirait des chemins dans la campagne sur une carte. 

Bien vu. Plus tôt encore ça ressemblait au fruit de l’accouplement hasardeux d’un vaisselier breton avec un métier à tisser Jacquard : l’esprit humain pénétrait lentement le bois du meuble après des millénaires de tâtonnements au ciseau et à la gouge. 

Maintenant c’est tout rectiligne, dans les machines à amplifier notre pensée. Fini le bois : c’est métal ou plastoc. Dedans, quand on observe les circuits au compte-fils, on voit de tristes nœuds autoroutiers menant à des buildings pas beaux. 

Ça va, ça vient, ça pulse ; ça ressemble à la vie mais sans les nôtres ça ne serait que mort. Pourtant une foule de gens pensent que les machines à brasser les électrons ont leur propre vie ; qu’elles sont des sortes de déesses idéales alors qu’elles ne sont que poupées. 

Leurs seuls mystères sont ceux que nous projetons et propulsons dans leurs circuits. Elles ne peuvent que se mettre en résonance et amplifier, comme un archet sur son violon. Si ton voisin joue du crin-crin, prie pour qu’il soit prompt à l’apprentissage et ait l’oreille musicale en harmonie avec ses mains, sinon deviens assassin ou déménage. 

Là, tout n’est plus qu’écho et tintamarre : on dirait un troupeau de poulets becquetant sur des claviers et des télécommandes,  frénétiques comme des pics verts. Tout le monde a des violons de nos jours ; des vaisseliers, des métiers à tisser et tant d’autres objets utiles encore et si peu savent s’en servir, que c’en est pitié. Regardez sur l’internet : ces dépêches d’agences de presses qu’on retrouve partout à la une des gazettes en ligne, agrémentées d’infographies débiles : zéro de chez zéro. Ces dizaines de millions de blogs qui se pompent l’un, l’autre comme des bouses malodorantes constellées de paillettes. 

Le jour où tout ce monde aura compris qu’il faut toute une vie pour garnir les étagères de son vaisselier, de longues années avant de faire résonner un violon harmonieusement et que programmer les cartes perforées d’un métier Jacquard requérait un savoir-faire prodigieux, les ordinateurs auront des dents. 

E la nave va…

  1. Notre fille. []
Publié dans Billet Express, Déconnologie, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , , , , , | 628 commentaires
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