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Queue de poisson

Illustration : écolier népalais inconnu - tritouillage : Cyprien Luraghi © ICYP 2015Les années 10 sont au frileux, au replié, au nombril, au clavier possédé, à l’héroïque en chambre. Pendant cette décennie, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Et ce sera et c’est déjà. Tout est interprété de traviole par bêtise ou à mauvais dessein, ou bien les deux car malveillance et suffisance sont les deux mamelles de la démence. Cette dernière est hautement contagieuse et se répand comme le virus de la peste dans le populo, qui s’empresse de la fourguer à tout son voisinage en expectorant son insanité à l’entour. Par le truchement de la nouvelle atmosphère insufflée par les frustes mentors de la Révolution numérique.

Quand l’irréel devient la réalité communément partagée il y a comme qui dirait, un sérieux problème. Dans les années 10 il est admis que les hallus émanant des écrans constituent le monde réel. Quand la majorité des éléments de la société le pense, alors ça devient la norme. Ces visions communes sont celles de la banalité policée, puisque tout un chacun vit plus que jamais sous les regards et que singes que nous sommes au fond, fonctionnons toujours par mimétisme. Ainsi baignés dans le flux, la tendance naturelle sera d’aller à l’archétype primitif, simple, aisément partageable, engendrant le moins de conflits possibles au détriment du sel spécifique à chacun.

Ainsi donc l’homme se doit d’être idéal et la femme à son égal avec un e final pour marquer le coup. Comme c’est impossible, il convient de se confectionner un costume de scène et de l’enfiler avant de monter sur les planches. Car tout un chacun est devenu comédien de nos jours. S’exposant au monde entier, il faut incarner la norme devenue folle du mieux que l’on peut. C’est donc l’exacerbation de cette norme hallucinée qui est à l’œuvre actuellement. Le metteur en scène c’est les autres, dont il s’agit de guetter les moindres signes pour agir à leur instar. Ces signes sont des ordres. L’ordre exige que certains incarnent tel ou tel archétype de manière caricaturale. Ils sont agréés par l’ensemble. Ils se doivent d’être agréables. Calamistrés côté mecs et nanas pomponnées, un poil rebelle pour instiller le frisson aventureux aux hamsters de clapiers. Ils sont le rêve commun : lanceurs d’alertes et victimes calibrées sont les héros médiocres d’une époque misérable. Grappillage et appropriation à tous les étages : à défaut de savoir créer sans prothèse à puces électroniques avec sa seule cervelle, ça copie et ça colle à tout va. Et puis ça agglutine et ça mixe.

Et puis la peur de ne pas être. La terreur du vide. L’horreur de se sentir à la fois possédé et dépossédé. De son terroir et de sa nature féminine ou masculine, etc. L’effroi devant cette tâche irréalisable de devoir être à la fois conformiste et remarquable à tout prix. Alors ça se colle des étiquettes valorisantes un peu partout au petit bonheur la chance.

C’est l’insipide modernité d’un monde de fous ordinaires qui voit des bites là où il n’y a que des petits poissons bien gentils.

…e la nave va..

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Mystique gazeuse

Un ami que son épouse venait de plaquer après vingt ans de vie intensément commune pour un gourou lubrique, me demandait cet été : dis Cyp, pourquoi passé les quarante ans certaines femmes deviennent soudain mystiques gazeuses ? Je dois dire que son ex n’y avait pas été avec le dos de la petite cuiller : d’un coup d’un seul elle avait eu des visions mariales et dans la foulée s’était prise pour Marie Madeleine et son gourou métamorphosé en Jésus sexuel.

Je n’avais pas su quoi lui répondre sur le coup. Surtout qu’il était arrivé la même chose à la femme d’un de ses copains, quarantenaire elle aussi. Après deux saisons à potasser le sujet à fond les ballons en épluchant de vieux traités d’aliénistes sur le site de la BNF, j’en étais venu à la conclusion que l’équivalent du démon de midi pour les femmes pouvait être appelé démon de Jésus. Ça me faisait une belle jambe.

C’est l’époque qui veut ça et ça ne touche pas que les épouses quadragénaires des copains ni les femmes tout court, et ça ne se manifeste pas systématiquement de la même manière. Mais ça commence toujours un peu pareil : par des petits flips irraisonnés concomitants à un rut embrasant. Le tout débouchant sur une gazéification cérébrale engendrant visions marialoïdes et adhésion immédiate au premier gourou de passage. On retrouve cet état mystico-gazeux aussi bien chez les électrosensibles que les évangéliques et autres frappés charismatiques, kévins jihadistes acnéiques, soraliens adorateurs du grand Canapé rouge, sectateurs de l’Église de Googologie etc. et tout le kit qui va avec. Et même plus.

Tout ces mécanismes subtils que rien ne peut expliquer, ou qui lorsqu’ils le sont par la Science jargonnante, ne s’impriment pas sur les circuits de l’auditeur, faisant ainsi de lui un bon candidat à l’angoisse de l’inexpliqué. Favorisant ainsi le sentiment d’infériorité du client et puis sa soumission au supérieur planqué dans l’inexpliqué, l’implosion lente en soi et l’épaississement d’épiderme en carapace. Du dehors le jour ne se fait plus pour lui : tout alors provient de son dedans, sons et lumières, et d’un judas déformant il perçoit seulement son supérieur luisant à l’extérieur. Et là le sexe entre dans la danse et alors achtung.

Le spectacle vaut le coup d’œil, il convient juste de l’observer à bonne distance pour ne pas se laisser happer dans ce vortex.

Le mieux est d’en rire. On n’a jamais fait que ça icy, alors il n’y a pas de raison pour que ça ne continue pas.

[à suivre]

…e la nave va..

Notes :

  • Ceci est un « billet liseuse » qui s’écrit au jour le jour jusqu’à ce que j’en aie marre et passe au suivant.
  • De mai à décembre, l’Icyp a été totalement invisible à la surface du Web. Pendant ce temps la grande table en bois d’arbre de la Déconnologie n’a cessé d’alimenter les discussions et les estomacs de notre sacrée bande de joyeux convives.
  • De très nombreux billets ont été basculés en privé et ne sont donc plus accessibles qu’aux déconnologues inscrits sur l’Icyp.
  • Suite à la grosse panne de serveur récemment, il est possible que quelques fonctions déconnent encore un peu : patience, ça bosse dans la salle des machines.
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Ci et Ça

 

L’acte de chair. Il n’y a plus tellement autre chose que cette chose. Purement matérielle. Congrès d’organes reproducteurs. Bon plaisir à la clé. Fétiches et fantasmes déclencheurs : mécanique huilée. Lubrifiée au gel à l’eau, de nos jours. À cause du caoutchouc intermédiaire empêchant toute osmose. 

Émetteurs, récepteurs : les corps. Mais pas sur le modèle électronique. Pour nous autres, créatures charnelles, c’est mystère et boule de gomme et les débats feront rage longtemps, entre ceux qui pensent que la matière nous constituant est le support de la pensée, et ceux qui entrevoient un dessein planqué derrière cette usine à gaz, et la manipulant. 

Ne sachant pas, je me contente d’admirer cet aimable méli-mélo, jouissant de son plus merveilleux produit : le bel amour. Pas celui pour son soi : aucun intérêt. Celui pour qui n’est pas ce soi. Justement. Celui qui fait que soudain, le nouveau monde. Avec tout plein de galaxies au loin, scintillantes. 

Le reste alors devient de peu d’importance tant c’est pénétrant, et alors tellement doux. Que peu importe ce que disent les gens qui n’en ont pas, en se foutant la peignée sur les forums de l’internet parlant d’amour. Et alors les guerres de tranchées sur la couleur de la layette et l’efficacité du dernier sextoy, si vous saviez comment on s’en bat l’œil, mon amour et ma pomme… 

E la nave va… pour tous les amoureux du monde.

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DAME NATURE

 

Chez la femme, l’insatisfaction n’est même pas une nature : elle précède l’Être…

(bon on va arrêter on risque de passer pour des phallocrates, et c’est pas vrai du tout)

Homère sur le fil de discussion précédent.

***

 E la nave va…

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Fucking class hero

 

Il n’y a pas que le cul dans la vie. Mais un peu pas mal tout de même. Sans sexe, que serions-nous sinon des espèces de tristes myxomycètes ? Sans sexe, pas de déconnologie : au grand dam des biomormons − ces saloperies de puritains des temps modernes − les grosses blagues de cul nous font rire grassement. Le cul est un des ciments liant ces êtres si différents les uns des autres que nous sommes. Et il est aussi à l’origine des toutes premières discussions de joyeux drilles partant en vrille qui nous caractérisent et que le monde entier nous envie − nous jalouse : je le dis tout net. 

Or donc tout a démarré en 82 quand les DNA avaient lancé l’expérience Grétel : l’ancêtre du Minitel. C’était gratuit et réservé à quelques dizaines d’utilisateurs, dont une vieille copine − pseudonyme : Gnominette − qu’était en manque de mec. Ce réseau expérimental n’avait pas été conçu pour la discussion, mais un bidouilleur ingénieux eut vite fait de trouver le moyen d’arranger ça : le premier forum de discussion venait de naître. Et dans la foulée le premier pseudonyme olé-olé apparut : « Peggy la cochonne ». Le succès des messageries roses a culminé avec le célèbre 3615 ULLA à partir de 1988 : une usine à pognon. 

Aux USA, les premiers groupes de discussion de Usenet balbutiaient, à la même époque. Mais le concept était autrement plus affriolant que celui du Minitel : gratuit, totalement décentralisé et sans modérateurs. Les premières années les forums étaient purement techniques : échanges entre profs de facs et informaticiens principalement. Et puis des étudiants ont commencé à y accéder[1] et là tout a basculé. 

Au commencement Dieu créa les étudiants en rut et les ordinateurs, et Il les connecta entre eux…

Il y eut trois groupes de discussion débridées initiaux : alt.sex, alt.sex.stories et enfin : alt.sex.bondage. C’est sur ce dernier que les premiers déconnologues distingués − nos vénérables ancêtres − ont commencé à sévir et à TOUT inventer. Le hors-sujet d’abord, sans lequel nous ne serions pas : en effet ce groupe était dédié au BDSM[2] sujet maintenant facile à aborder, mais qui ne l’était pas du tout à l’époque. Donc tomber la cravache cravate et causer de frichti était aussi salutaire que quand nous autres sur l’Icyp, passons de débats philosophico-politiques à la recette du poulet aux asperges.

Et puis le plaisir d’écrire en ligne, de bien tourner ses phrases, de faire des bons mots ou des calembours débiles, de publier des histoires réelles ou inventées : plusieurs grandes plumes s’y sont affûtées, dont celles d’Elf Sternberg [3] et Mary Anne Mohanraj[4] : l’internet, c’est l’écriture comme je dis souvent. Et quelques autres tout aussi douées, restant anonymes… dont les fameuses Saltgirl et STella. Saltgirl a été la première à parler ouvertement sur le réseau, de sa sexualité très particulière en termes directs et crus, en s’affichant souvent avec son vrai nom, prenant des risques considérables dans une Amérique puritaine. Et STella a tout simplement inventé le raout déconnologue : ça s’appelait un burger munch, néologisme plus tard abrégé en munch [5] : une réunion de joyeux convives autour d’une tablée de hamburgers mitonnés, au resto du coin. Dans ces raouts ça ne causait pas spécialement de cul, bien au contraire : c’était une manière de prolonger les papotages du forum et de se claquer la bise pour de la vraie. 

Pour qu’un forum pulse, il faut tout ça et encore et surtout : que les gens y soient les plus divers possibles. Ce qui était le cas de celui dont je cause : il y avait des intellectuels, des midinettes, des gros ploucs, des dandys, des scientifiques, des patrons de grosses boîtes, des petits employés, des chômeurs, des super branchés sadomasos californiens et des infirmières collet monté de l’Indiana. Des vieux, des jeunes, des fauchés et des rupins. Des républicains, des démocrates et des gauchistes dépenaillés. Pas de fachos : ces gens-là n’étant pas des bons vivants. Et un mécano : le leur s’appelait Michael et arrangeait le coup quand le serveur déconnait, ou que quelqu’un galérait pour publier un texte un peu trop long. Plus c’est mélangé, mieux ça marche : règle numéro un. 

Les trolls n’existaient pas encore, et personne ne cherchait alors à péter plus haut que son cul comme ça se fait de nos jours sur tous les grands forums : il n’y avait que 2300 commentaires par jour, publiés sur la planète entière en 1989, émanant de quelques centaines de personnes. C’était bon enfant et pourtant les sujets abordés étaient profonds et graves, bien souvent… entre les parties de rigolade salvatrices. 

23 ans plus tard je suis assez fier que l’Icyp soit ce qu’il est : un des bons fruits de cette bonne graine. J’y suis pour pas grand-chose, n’ayant fait que respecter mon credo personnel d’électron libre en mettant mes petites idées à l’œuvre sur le terrain, comme toujours. Alors bien sûr c’est différent : tout le monde ne fout pas les pieds sur l’Icyp, c’est clair. Je bloque le portillon d’entrée comme bon me semble. On n’est plus au siècle dernier : il suffit de voir ce que sont devenus ces antiques forums de Usenet que je cite dans ce billet, pour se rendre à l’évidence : c’est pourri de spam et c’est la foire aux trolls depuis au moins quinze ans. Ici n’entrent que des gens bienveillants et bons vivants, ne cherchant pas noise à leur prochain, lui fut-il opposé en tout ou quasi : c’est le seul et unique critère. Une fois dans la salle : « fays ce que vouldras »… et pour celles et ceux qui penseraient connement que ça voudrait dire que l’Icyp est un forum libre et sans borne, qu’ils se détrompent vite en lisant lentement comme on déguste un grand cru, les chapitres dans lesquels Rabelais parle de l’abbaye de Thélème. N’entre pas qui veut. 

***

Et il y eut l’Infirmière Jones − Nurse Jones − et plus rien ne fut comme avant. Elle a été la première à réaliser ce qui allait se passer… enfin : elle s’est légèrement gourée tout de même, l’internet en gésine n’allait pas devenir que l’instrument de la thérapie planétaire dont elle rêvait, hélas. J’ai passé pas mal d’heures la nuit dernière à retrouver ce commentaire… culte :

26 octobre 1991
Sujet : N’est-ce pas curieux

De l’Infirmière Jones :

Jadis, avant d’avoir lu Saltgirl, je pensais être une perverse solitaire isolée. Puis j’ai lu ASB[6] et découvert qu’en fin de compte je n’étais pas si malsaine que ça. En fait j’ai même été choquée et (si j’ose) : débectée par certains commentaires.

N’est-ce pas curieux que désormais je sois devenue désireuse de tolérer − voire de comprendre − les perversions des autres, de manière à trouver un foyer pour mes propres perversions. Pensez-vous qu’il soit possible que l’idée sous-tendant les discussions du type de celles d’ASB ou genre, soient les prémisses de quelque chose de gigantesque ? D’une thérapie de la tolérance pour le monde entier ? Si une pedzouille prude/perverse du Midwest telle que moi est devenue capable d’apprendre la tolérance, alors peut-être qu’un jour des milliers d’autres personnes, apprendront à leur tour qu’elles ont leur place dans le monde en parlant − sous anonymat pour certaines − au reste du vaste monde, ainsi.
Quelqu’un devrait se soucier de sauvegarder tout ce qui se dit ici. 

Imaginez : vous pourriez avoir été ici alors que Freud, Darwin ou Einstein étaient en train de faire des expériences et d’être à l’origine d’une IDÉE GÉNIALE. Le concept de thérapie planétaire est fabuleux. Si ça devait arriver un jour, quelqu’un écrirait un bouquin sur comment tout ça avait démarré, à tous les coups…

Désolé, c’est vendredi soir et il est bien tard, et comme toutes les fins de semaine j’ai tendance à faire de la philosophie à trois balles.

L’Infirmière (C’est qui c’te dame toute vêtue de blanc/Libère mon peuple[7] ) Jones

Tout y est dit, je trouve ;-)

Et dans la foulée, je remets en ligne son récit autobiographique − le plus ancien jamais publié sur ce support flambant neuf − : La Liste. Je l’avais traduit il y a douze ans. C’est… chaud chaud chaud… et très marrant, vous verrez : il faut faire un réel effort pour se plonger dedans mais vous ne regretterez pas  :  CLIC !

Sur des idées de Marina, Mon-Al et Paul Durand, dans les commentaires du précédent billet : CLIC

E la nave va !
  1. Depuis leurs facs : les ordinateurs coûtaient une fortune. []
  2. Acronyme inventé sur alt.sex.bondage en 1991. []
  3. Auteur de SF et de romans érotiques. []
  4. Une des auteures de romans et nouvelles érotiques les plus célèbres mondialement. []
  5. Se prononce « meunnche » : onomatopée reproduisant le bruit de la mastication d’un hamburger. []
  6. Le newsgroup alt.sex.bondage []
  7. Parodie du gospel song « let my people go ». []
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