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Joséphine

© Cyprien Luraghi 2009 - Malmaison

 

(Suite du billet précédent)

Je vivais à l’orient comme tous ceux de ma race, alors : dans une cité ouvrière, impasse aux gros pavés bosselés tout en haut de la rue de Charonne.

L’ouest au loin, très vague ; des murs épais en moellons impeccablement équarris avec personne dans les rues, ou des grognasses à peau orange en fourrure, les cheveux faux blonds. Et des milords à face rosâtre, les yeux devants. Et des carrosses rutilants qui feulent du pneu de dieu.

Bon alors Pont de Neuilly ou de Saint-Cloud ? Effectivement, y a des belettes verticales qui arpentent ; des fouines, oui… et ça et là plantés, des pâtés de sobres logis pâles et bien tassés, pour le petit personnel ; les machinos de tout ce décorum.

C’est ainsi qu’est Rueil, pas Malmaison. C’est une voie étroite qui plonge à gauche du carrefour, sans prévenir, avec des hauts murs la bordant et des arbres derrière.  Une placette circulaire un peu plus loin avec deux lourds portails en retrait, face à face ; le château à main droite, invisible autant que la cagna d’Alain, et que lui même ce soir, parce qu’en gueulant au pied de la maison de maître, nous avons l’air manant, serf et bras ballants, à quémander l’ouverture au tout-puissant.

Bien entendu, nous n’avons pas de téléphone mobile car la vie est plus riche, sans tout ça. Il fait laiteux, les avions passent, il y a du gravier et des fourrés ; le temps qu’il faut pour faire se taire les acouphènes de la route et d’éteindre les traînées de phares en mosaïque sous les paupières, une poumonée d’air froid, et la lumière dans la grande cage d’escalier qui fait comme dans les films de Clouzot : une ombre désescaladante débouche par la porte d’acier latérale. Sauf que l’homme est gentil, même s’il n’est pas Alain, qui n’est pas là.

Le directeur – puisque c’est lui – nous fait entrer. On fait plouc, et des bruits de chaussures dans l’escalier, et on se pose ; et puis il survient, Alain.

***

Le conservateur en chef est en chaussettes sur le parquet, à siroter une marquise du Sénégal – liqueur de rhum aux herbes, qui dépote – en notre petite compagnie, au gosier sec.

Étrangement, nous ne parlons pas de Joséphine, ni de Napoléon, mais de coccinelles et de Zézetta, ce soir…

Copyleft Shanti Devi Luraghi 2009

Signe des grands bouleversements en cours sur notre pauvre globe en chaleur, l’invasion de coccinelles bariolées de cet hiver a de quoi inquiéter : elles sont absolument partout, infiltrées, tenaces, croustillantes sous le croc du chien ou la talonnette présidentielle ; bientôt elles nous pénétreront par les narines pour grignoter nos cervelets…

C’est Shanti qui les a repérées la première, dans notre bibliothèque à Puycity ; mais comme à notre ordinaire, nous n’avons accordé aucun crédit à ses affirmations totalement insensées : elle dit n’importe quoi en vrac depuis sa naissance. Pourtant, il a bien fallu se rendre à l’évidence : la bougresse avait vu juste et je la récompensai d’un généreux pansement après qu’elle m’eût exposé la pulpe de son index dévorée jusqu’à l’os par un de ces monstres chitineux : la sale bête pinçait encore la phalangette de ses atroces mandibules acérées, et ce n’est qu’en m’aidant d’une tenaille à carrelage que je parvins à sectionner le doigt de ma fifille adorée, mettant fin à ses souffrances et lui assurant ainsi une asepsie aux normes européennes… Ça te fera toujours un bout de moins à nourrir… lui dis-je pour la consoler. Pauvre choute…

Alain non plus n’y croyait pas, jusqu’à ce que Zézetta[1] lui colle le sac de l’aspirateur sous les bésicles : c’en était plein : des milliers, blotties en un tas consternant et se grimpant dessus et sans dessus-dessous de manière lubrique. Mais voilà : Zézetta aime trop les coquechinellches pour les occire, alors elle les mets dans une boîtche et les ramène à la maisonch et leur donne des miettches de gâteauch mais elles j’aiment pasch. Elle m’a dit ça le lendemain matin, l’air désolé. J’aurais dû lui dire qu’avec des bouts de viande, elle aurait eu plus de succès, mais je me suis abstenu, de peur qu’elle finisse dévorée par des coccinelles mutantes anthropophages.

Zézetta, ça fait trente ans qu’elle est en Fronche et elle vient de tout au nord du pays, des hautes terres où il fait froid ; elle n’est allée qu’une seule fois à Lisbonne, et à Rueil pour y faire trente ans de ménages. Quand un Français ne parle pas la langue, à l’étranger, il a pour habitude de gueuler de plus en plus fort, espérant vainement se faire mieux comprendre. Le Portugais, lui, tente son coup : il francise à l’arrache et ça passe ou ça casse. Faut la suivre, madame Zézetta. Un mot sur trois, mais on s’y fait.

En toute fin de soirée, alors que tout le monde en écrase dans les grands lits Empire, je sors mon attirail de geek et entreprends d’étudier de plus près quelques spécimens de ces bêtes dites à bon dieu, c’est-à-dire à rien de bon…

C’est bien ce que je pensais : après en avoir électrocuté une douzaine pour les faire se tenir tranquilles sous mon fer à souder, éclairées par le puissant faisceau de ma lampe parabolique frontale acétylénique à calebombe, j’eus le cœur net : il ne s’agissait pas là de nos bonne vieilles coccinelles à sept points proto-gauloises, mais de créatures exotiques et bigarrées à la complexion douteuse et au teint louche ; sans parler des points semant sans soin des carapaces négligées, et sentant des aisselles. Encore un coup des islamistes, me dis-je ; en effet, aucune d’entre elles n’était pourvue de Papiers Dûment Tamponnés. Encore un coup des éco-warriors du Green Block, me redis-je : sous prétexte de cultiver des rosiers et de la ganja bio en relâchant des larves de coccinelles pour bouffer les pucerons, ces babosses pourris projetaient tout bonnement la destruction par ingestion des Français par un savant calcul de croisements devant aboutir à des imagos hypervoraces, pourvus d’un odorat artificiel détectant le fumet d’un Français de taille moyenne à douze kilomètres. L’horreur.

Dans leurs plans machiavéliques concoctés à Tarnac,[2] ces hérésiarques avaient poussé le vice jusqu’à se servir d’innocentes créatures non-françaises – telle la pauvre Zézetta – pour propager encore plus grandement leurs sinistres élevages, profitant de la bonté naturelle qu’ont les Portugaises pour tout ce qui touche au bon dieu, bêtes incluses.

Vous pensez bien que je n’allais pas dire à madame Zézetta comment sauver ses coquechinellches de la famine.

Je me suis endormi paisiblement avec le sentiment joyeux d’avoir sauvé la France, rasséréné.

La suite plus tard.

 

  1. Sa femme de ménage portugaise. []
  2. La Mecque du terrorisme épicier. []
Publié dans Déconnologie, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , , , , , | 57 commentaires
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