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On the route

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1993 - 2016

Patron, un trois cents bornes et grouille-toi. C’est un thé noir de chez noir, sucré à mort qui te tient droit pendant trois cent kilomètres sur les pires routes de l’Inde quand tu es camionneur ou chauffeur d’autocar. C’est ce que demande le Sikh ventripotent au regard noir qui vient d’entrer dans la gargotte en tôle, au bord de la Nationale. Et pour se manger les trois cents les doigts dans le nez, le camionneur ajoute quelques comprimés d’amphétamines, voire une boulinette d’opium. Sans compter le rhum distillé local. Mais pas le chauffeur d’autocar pour touristes étrangers : lui pour décrocher son taf il a dû prouver qu’en vingt-cinq ans de route aux manettes de toutes sortes de poids lourds, il n’a pas eu le moindre incident. C’étaient en tout cas les conditions d’embauche de l’agence de voyages de Monsieur Rama. Lui et moi on en a bouffé, de la route. Pendant des années avec autant de nids de poules que de mauvais macadam, et nos touristes bringuebalant à l’arrière de la cabine vitrée. Lui au volant et moi sur le capot-moteur, taillant la bavette dans le rugissement du diesel, ou restant cois, tout en éveil lorsque la circulation devenait complètement folle. En Inde l’an passé il y a eu deux cent mille morts sur la route. Des gros culs dans le décor toutes les cent bornes en moyenne, j’avais compté.

© Cyprien Luraghi - ICYP - 1993 - 2106

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Demain on monte à la capitale de la France : ici la route est nettement moins aventureuse mais tout aussi palpitante. Notre chauffeur sera légèrement plus hirsute que le vaillant Monsieur Rama. Mais il est tout aussi zen au volant de son petit bolide, bravant les intempéries prévues par la Météo. Et on va faire quoi à Paris ? Celles et ceux qui ont accès aux commentaires le savent déjà. Les lecteurs de passage devront poireauter un petit peu encore…

…E la nave va (sur quatre peuneus) !

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Dieu goudron

Transe Himalayenne 1989 - Inde - village dans l'Himachal Pradesh - © Cyprien Luraghi

La route. Il ne manque que la route. Avec elle ce serait vraiment le royaume des dieux sur Terre, notre village.

Ils disaient tous la même chose il y a vingt ans, partout là où il n’y avait pas de route, mais des grands chemins de six pieds de large ou des vires vertigineuses.

Quand on n’a pas, on rêve et l’objet du désir s’accroît en fantasmagorie.

C’est dur de marcher, de le devoir; on n’a pas d’autre choix que de chalouper sur ses deux cannes. Je me disais ça en quittant les villages où ils me disaient ça, tout au long du jour.

Je fermais les yeux pendant dix pas − la limite de mon pilote automatique − en me disant que dans vingt ans des pneus défonceraient le goudron là où mes semelles soulèvent la poussière.

Et maintenant, vingt ans plus tard je sais que ce village est relié comme des milliers d’autres par le ruban de goudron et que je n’y retournerai sans doute jamais. Et assis sur une chaise à la cuisine je ferme les yeux et ressens la scansion étouffée de mes dix pas à l’aveuglette sur le grand chemin. Et j’entends le rugissement des moteurs à explosion abolir le chant des petits oiseaux.

Je savais être à la fin d’un vieux monde et pas encore à l’aube d’un nouveau : l’entre-deux des bâtards.

***

Il y a neuf ans et demi je posais le premier pied sur l’internet,[1] qui n’était alors qu’un grand chemin fréquenté par les ploucs et les bandits.

Maintenant tout est goudronné et très correctement balisé, des milliards de personnes arpentent ce ruban lisse comme une cloche et résonnant tout pareillement : assis sur la chaise de la cuisine je ferme les yeux et tape quelques trois cent mots en silence.

Le vacarme d’une horde de connards à explosion couvre de son insipide modernité le soyeux babil de l’esprit.

***

Ma grève illimitée du commentaire se poursuit : le moral est au beau fixe et je tiens bon. Non mais !

 

  1. En ouvrant le Sitacyp. []
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La téléportation

© Cyprien Luraghi 2008 - Au Museum

On trouve à Paris à peu près les mêmes choses qu’ailleurs : après tout, l’œil de Gambetta est lui aussi plongé dans le formol, au musée de Cahors :

 

L'œil de Gambetta

 

Vous apprendrez tout à son propos ici : CLIC

 

Nul besoin d’aller à Paris pour voir du formol ; c’est ce que je me suis dit tous les jours précédent l’envoi de notre corps expéditionnaire familial dans notre coche hydropneumatique à huile minérale lourde. Comme avant tout voyage, je n’ai pas envie de partir et dans mon entourage, ça finit par se savoir : je grommelle crescendo à l’atelier et je m’applique à dénigrer la triste capitale française, en espérant que mon spleen de fruste cavernicole se communiquera à mes trois innocents trésors, qui n’éprouveront ainsi plus le désir d’aller perdre leur temps dans ce dédale d’artères glaçantes bordées de bâtiments pompeux ou tout connement quelconques.

Mais ça n’a pas marché : ils se sont foutus de moi et j’ai tombé les charentaises pour mon unique paire de godasses, qui sont comme neuves depuis deux ans. Dix ans que je n’y étais pas revenu, et vingt-quatre que je n’y vis plus.

Autoroute, maintenant. Nationale 20, fini. Zoum tout droit. Quand tu passes au niveau de Montluçon, tu plains lamorille en ton for intérieur : un pays de sauvages bourrus, austères et bien plus campés, râblés, que nos gascons secs (sauf les rugbymen non hormonés, qui sont nos sumotoris). Pas colorié, le parage…

Une pensée pour les Tarnacois qui se pèlent le jonc, sur leur sombre plateau, en traversant la Corrèze. Tarnac, ça claque comme des dents, ce nom de bled. Caille, caille…

Et ça défile : même pas la sensation de grimpette, avec le fumet d’huile chaude dans l’habitacle dans l’interminable côte à dix pour cent, en seconde rugissante et le bourdon dans les oreilles : tout velours de jous jours, ce qui est chiant à la longue. C’est ça : on vit dans une époque confortablement chiante.

Après Limoges, ça te taraude le mou encore pire : la ligne droite, pour un Lotois, c’est la mort. On n’a pas ça, par chez nous, ou juste un petit kilomètre rare. Alors nous souffrons des bras, Annie et moi à tour de rôle au volant. Un volant, c’est fait pour tourner, merde. C’est comme tenir une cannette de bière vide entre trois doigts, le bras bien tendu à l’horizontale. Faites le pari avec un copain naïf et vous gagnez à tous les coups : personne au monde ne peut tenir les dix minutes. Et les pieds immobiles, pareil : tu n’es plus qu’un modèle vivant posant pour un sculpteur sadique : ton corps exige la bougeotte et tu ne peux : devant ça file à toute blinde, et derrière ça te colle au cul, à des allures folles… Tu n’es que micro-mouvements. Tu te grattes, t’es mort ; et tu n’es qu’une vaste démangeaison, et ta clope s’éteint. Dix fois.

La Creuse. Je vivrais pas là, non. Ni en Sologne. Nulle part, et alors encore moins une fois franchie la Loire et passé au Nord. J’ai déjà donné, vous pensez bien ; on ne m’y reprendra plus ; déjà que je me les pèle dans le Lot, alors que c’est le Midi. Moins le quart, de Midi. Mais comment font-ils, les malheureux aborigènes, sous ces frimas humides ? Ils ont un truc secret, mais qu’ils se le gardent. Je veux finir mes jours en slip léopard et en tongs, ou en sarong. Les sabots de caoutchouc dans la glaise, j’en peux plus.

C’est tout droit partout, soudain, bien après Orléans. Toutes ces routes mènent bien, mais où ? Inutile de sortir la Michelin : elle a vingt ans. Rien n’existait, c’était simple ; on était prévenus : l’arrivée dans le Bassin Parisien faisait chaud au cœur et ravissait les yeux ; les viennoiseries des boulanges beauceronnes aux apprenties dodues parlant pointu évoquaient déjà celles en face des grandes avenues des hauts de Charonne.

Alors que là, faut choisir son panneau, et le bon. Et là, tu te souviens que tu es en France, et que la signalisation, en France, c’est vraiment n’importe quoi.

Tu sais pas, tu comptes uniquement sur la compassion des autres automobilistes qui, en te voyant immatriculé ’46’, se doutera bien que tu viens du tréfonds de la vieille nation, et consentira à ne pas te coller aux parechocs à 130 en te voyant hésiter devant cette forêt de panneaux abscons et criards.

J’ai dit à Annie (qui conduisait) : tu vas là : Paris Ouest, et tu te cales sur la file du milieu ; tu n’en décoinces pas. C’est Star Wars, le nuit tombe. Des éoliennes sur les doux plis de terre à blé ; et puis les lignes à très haute tension, courtes sur pattes et portant d’épais câbles, et qui convergent de tous les horizons vers là où nous allons ; les murs de plexiglass tagués ; l’orange des murs sous les tunnels. Et les fenêtres de ceux qui vivent juste au dessus leur enfer quotidien, dans des immeubles méchamment rectangulaires, vaguement beiges. Ou tout gris.

La suite plus tard.

 

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