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Scène de chasse au royaume

Népal 1990 - © Cyprien Luraghi

Pas de lathis[1]  à l’horizon : on pouvait parler. C’était en février 1990 tout à l’Occident du Népal et j’étais le seul étranger à quarante jours de marche à la ronde. Un roi régnait, aimé de ses sujets et son portrait en compagnie de la reine ou pas, ornait les murs de tous les établissements publics. Ou presque : dans le bouiboui du monsieur sur la photo, il ne figurait nulle part. Un dortoir à coolies accoté au moulbhatto[2] auprès de la rivière, au bas d’une vallée de misère, escale obligée entre deux bourgs à flanc de falaise. 

Tout allait bien à cette époque : les touristes blancs revenaient enchantés de leurs trois semaines de randonnée dans la moitié orientale du royaume, où les aborigènes pittoresques souriaient tout le temps. À l’Ouest la famine pouvait sévir tranquillement, loin des regards. Les cailloux dans les lentilles du cru m’y ont brisé quelques dents. Et, faute de combustible, tout voyageur y apprenait vite à croquer des nouilles crues ; heureux quand il en trouvait. 

La faim fait réfléchir. Qui dort dîne, c’est faux. La faim tiraille au cœur même de la nuit : impossible de fermer l’œil pour de bon, malheureux ventre creux sur sa natte. Un coolie mange trois fois par jour. Trois montagnes de riz arrosées d’un bouillon. Il porte lourd et mange son salaire. Mais il mange. Le paysan, lui, passe ses nuits à scruter le plafond à côté des jarres de grain qu’il devra donner au maître de la terre et de ses champs. 

L’aubergiste loge et nourrit les coolies qui, après s’être coltiné leurs soixante kilos de denrées à livrer aux épiceries, ronflent dur sous le toit. Un instituteur, furtif, vient se poser près des gamelles, frissonnant et se frottant les mains tendues vers les brandons. Il pose sa radio de poche à terre. 

La BBC annonce : « Hier, dans toute la vallée de Katmandou et dans les plaines du Téraï, d’immenses manifestations ont eu lieu, pour le rétablissement du pluripar­tisme au Népal. La police a ouvert le feu, tuant au moins douze personnes. La situation est très tendue dans tout le royaume… »

L’instituteur est en fuite : la chasse est ouverte et il est gibier déclaré nuisible par sa majesté. Les flics ont des instructions : ils ratissent et encagent dans les prisons délabrées des sous-préfectures ; tout ce qui pense : au trou. Sur tous les grands chemins c’est la battue. Le roi est aux abois. Mais ce soir on peut parler librement de la Révolution qui vient, et gronde comme le torrent à quelques pas. Entre rouges, traçant des plans sur la comète ; thé noir, escarbilles et tisons.

***

Maintenant. Le roi Birendra est mort il y a onze ans, assassiné par son fils au palais. Son abominable frangin lui a succédé, qui s’est fait détrôner par les maoïstes venus de l’Ouest lointain et famineux, renverser sa couronne en 2008 après treize ans de guérilla féroce. On ne meurt presque plus de faim dans l’ex royaume où c’est toujours un joyeux bordel pas possible depuis la nuit des temps. Les instituteurs peuvent se balader sans crainte d’être foutus au gnouf. Les maoïstes au pouvoir ne sont plus des maoïstes. Les lathis des flics s’abattent toujours de la même manière sur les côtelettes des manifestants. Qui grondent contre l’inflation galopante et les robinets d’où nulle eau ne s’écoule. Tout le monde peut faire grève librement. Et regarder les émissions à la con de la télé poubelle du cru. Et s’exciter comme des puces sur les forums de l’internet en rêvant d’une autre révolution qu’ils ne feront jamais ailleurs que dans leurs têtes.

Exactement comme ici. Partout. Pareil. Ou quasi.

E la nave va…

À lire sur l’Ici-Blog, deux billets se déroulant à la même époque et au même endroit : Noble gueux. Gueux noble.

  1. Se prononce « latté » : la longue matraque en bambou des flics népalais et indiens ; par extension le flic lui-même. []
  2. Un chemin-racine = un grand chemin. []
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Emblèmes

© le Net

 

Comme l’écrivait Olive dans son commentaire au précédent billet, le roi s’est barré du palais en béton rose de Katmandou, qui a été transformé en musée. Ça devrait s’ouvrir au public dans trois mois. Ça va être vite plié : y a pas grand-chose à voir là-dedans. Vous pensez bien que le ci-devant Gyanendra a largement eu le temps de faire le vide avant de décaniller.

On aurait aperçu cinq camions lourdement chargés quittant nuitamment le palais, peu de temps avant la proclamation de la république…

L’ex-roi s’est fendu d’une bizarre conférence de presse le jour ultime, dans un hall bondé de journalistes tassés comme des harengs et atrocement bruyants. Assis à sa petite table devant une forêt de micros, il a monologué à haute voix dans le boucan pendant vingt bonnes minutes, se justifiant des accusations qui lui sont faites (à tort, à mon avis) d’avoir ourdi le massacre du palais en 2001, où son frère Birendra, le roi d’alors, s’était fait assassiner au pistolet-mitrailleur par son propre fils, le prince Dipendra, qui avait pété un câble pour le cœur d’une belle indienne que ses parents lui refusaient d’épouser. Et puis il s’est excusé du tort qu’il aurait pu, lui et son entourage, causer involontairement au peuple népalais. Faux-cul de merde, là. Il s’est levé sans laisser le temps aux journalistes de lui poser des questions, et puis il est sorti par la petite porte de droite, et trois heures après la Mercedes royale franchissait une dernière fois les hautes grilles de ce lieu moche. Le laid palais des népalais.

Aujourd’hui, on a hissé le drapeau lune et soleil sur le grand mât et dévoilé la banderole du nouveau musée national.

 

On a aussi redécouvert, couverte de poussière et de rouille, la première voiture automobile qui ait jamais roulé dans la Vallée : celle qu’Adolf Hitler avait offerte au grand-père de Gyanendra, le roi Tribhuvan, en 1940, et qui fut hissée ici à dos de porteurs et en pièces détachées au prix d’efforts surhumains, et ne roula pour ainsi dire jamais, vu qu’à la première panne, le manque de pièces détachée la condamna au garage. Elle devrait être bientôt confiée à une équipe de restaurateurs et constituer une des pièces maîtresses du musée… avec le sceptre et la couronne, que Gyanendra a rendu au nouveau gouvernement au tout dernier moment. Ce qui fit courir un milliard de rumeurs supplémentaires dans la vallée aux mille échos…

Katmandou est une île, sauf qu’au lieu d’océan c’est de montagnes qu’elle est ceinte.

 

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Jolie môme !

© Philippe Héron 1992 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE

Photo Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR

 

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Procrasti Nation

© Cyprien Luraghi 2007

 

 

Dernières nouvelles du Royaume…

 

 

C’est vraiment le cas de le dire : si tout va comme ça doit, la monarchie devrait être abolie demain, 28 mai 2008, soit le 15 Jestha 2065 de l’ère Vikram Sambat.

Déjà, le roi déchu doit quitter son palais, et c’est toute une affaire. Ce vieux salaud traîne des pieds. Ensuite, il faudrait que le Népal ne soit pas le Népal. C’est-à-dire qu’il faudrait renoncer à la procrastination, qui est un art de vivre pratiqué par des millions de Népalais depuis toujours.

Tu vas toujours trouver un bon motif pour remettre à demain : la météo qui ne va pas (sauf que là, il n’y aura pas une goutte d’eau pour les jours à venir), ou bien une conjonction astrale qui aura fait plisser le front d’un astrologue, ce qui est nettement plus probable. Ou alors y a panne d’électricité, du coup y a pas de sono non plus ; alors rien.

On a tout le temps d’entrer en république, après tout. C’est comme se plonger dans l’eau fraîche : faut se mouiller progressivement, sinon tu crains la congestion. Les partis pilotiques doivent s’entendre en premier lieu, et ce n’est pas une mince affaire…

Pour résumer, le 10 avril dernier, les népalais ont voté pour élire les députés de leur nouvelle assemblée constituante, et les maoïstes ont largement emporté le morceau avec un tiers des sièges, en créant une énorme surprise. Et encore, s’il n’y avait pas eu de proportionnelle, ils auraient la majorité absolue. Les Népalais ont voté avant tout contre la corruption, qui est une plaie purulente au pays. C’est pire que partout ailleurs… en Asie ; parce qu’en Europe, la France est quand même la plus fortiche en corruptologie, ex-æquo avec la Roumanie.

La crise des ordures de Naples, c’est minable : à Katmandou, elle dure depuis toujours… enfin, depuis le grand boum qui a fait basculer ce petit pays médiéval et gracieux dans la tornade démentielle de la modernité. Et toute la crasse qui va avec ; et les bienfaits, un petit peu. Vraiment tout petit peu.

Parce que rien ne fonctionne correctement, dans le royaume. À Katmandou c’est effroyable, et dans le reste du pays les gens se démerdent comme ils peuvent. La nouvelle république a du pain sur la planche, mais pas de riz dans ses greniers. Avec le changement climatique, c’est canicule et sécheresse depuis des mois. Y a pas d’eau. Y en a de moins en moins : les glaciers fondent beaucoup plus vite que prévu par les plus pessimistes, et les orages sont de plus en plus violents, quand il y en a.

Peut-être c’est pour ça qu’ils ne se speedent pas. Ils attendent tout en sachant bien au fond d’eux-mêmes que rien ne changera vraiment… même avec les maos.

Prachanda a de fortes chances d’être désigné premier président de la nouvelle république et il est en pleines tractations avec un tas de monde… dont l’ambassadeur américain, qui s’est rendu en visite non-officielle à sa résidence. Il se susurre qu’il lui a proposé des moyens considérables pour l’aider à maintenir l’ordre dans le pays, en échange de l’assurance d’un comportement démocratique de sa part en tant que nouveau dirigeant…

C’est que les maos traînent derrière eux une sale réputation : enlèvements, tortures et exécutions sommaires, pendant treize années de guérilla. Mauvaises habitudes dont ils ont bien du mal à se départir, hélas : tout récemment encore, c’est un homme d’affaires proche de Prachanda qui s’est fait assassiner dans des circonstances pour le moins louches. une histoire de gros sous pas nette. Le cadavre vient tout juste d’être retrouvé.

Les jeunes maos de base, clones des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle chinoise, sément la terreur un peu partout dans le pays : le YCL (Youth Communist League) échappe totalement au contrôle de Prachanda et Bhattarai (l’idéologue) ; pour la première fois, leurs effigies ont été brûlées dans une manifestation à Kathmandou, la semaine dernière.

C’est une période de flottement béat : les Népalais vivent dans une sorte de coma gazeux depuis la révolution victorieuse d’avril 2006. Trop de douleur finit par abrutir.

Demain sera une journée déterminante.
Je vous tiendrais au jus, bien sûr.
Et posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

 

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Même combat

© Cyprien Luraghi 1990

Fait unique dans l’Histoire, le peuple népalais a élu une Assemblée Constituante à majorité maoïste il y a quelques jours, signant la fin d’une dictature immonde et l’avènement d’une république dont il attend qu’elle le sorte de sa misère extrême.

Maoïsme = Pol Pot ou répression sanglante des Tibétains.

Pas sûr du tout, au Népal.

Je vous invite à suivre le fil de discussion suivant l’article que j’ai publié sur rue89 il y a quelques jours, histoire de voir les choses différemment : CLIQUEZ ICI POUR VOUS Y RENDRE

Et à ce soir pour le quarantième épisode de Ver de Notaire.

 

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