Archives par tag : Rêvasserie

Trop de mots nuisent

Photographie © Pierre Auclerc-galland - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Certains matins en préparant le café avant d’ouvrir l’ordinateur, les yeux pas en face des trous, je me fais des petites angoisses ridicules qui s’évanouissent dès les premières gorgées. Le flip le plus récurrent étant : l’Icyp a disparu. Serveur en panne aux petites heures. Ou bien : il n’y a plus personne icy. Zéro commentaire. Le désert. Et puis non : il y a eu des dizaines de commentaires cette nuit, comme toujours depuis dix ans. Un peu plus ou un peu moins, selon des tas de critères impalpables − temps qu’il fait, phases de la lune, vacances, lundis morositeux… 

Pourquoi ça marche ? Mystère et boule de gomme. Pourquoi ce site paumé au fin fond de l’internet reste allumé comme une increvable loupiote avec une bande d’allumés y papotant jusqu’à pas d’heure et plus soif, tout le temps ? Alors que je ne fais que conter le temps qui passe, prendre le long temps nécessaire à tritouiller des illustrations reflétant l’air du temps, puis rêvasser longtemps encore avant d’aligner les premières lettres… Et pondre des historiettes, brosser des petits portraits de gens de bien ou de salauds finis. Ou simplement dire avec les doigts la poésie de l’instant donné.

*

Pourtant elle est morte et enterrée, la grande époque des sites persos au tournant du siècle, et pareil pour les années glorieuses de la blogosphère : dorénavant les masses populaires pianotent penchées sur leurs appareils de poche et s’étalent sur les grands réseaux. Et je ne peux plus comme autrefois décrire ce que je vois autour de moi : depuis de longues années ce luxe ne m’est plus permis, pour une raison qu’il n’est pas encore temps d’exposer. Je pourrais bien sûr coucher tout ce qui me pèse sur papier comme je l’ai tant fait avant l’avènement d’internet. Écrire des livres, donc. Mais ça fait trop longtemps que je ne l’ai pas fait et je ne me vois plus écrire au kilomètre en ne fermant l’œil que quelques heures dans la nuit. J’ai pris l’habitude de faire court. 

Bref : le petit nid de la Déconnologie est bel et bien vivant au mitan de la Toile. Inutile d’en rajouter car comme le dit le titre du billet − qui est une de mes devises : trop de mots nuisent… …e la nave va…

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La philosophie dans le pondoir

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Autrefois, la république s’arrêtait à la porte des boîtes. Maintenant la république est une boîte comme les autres. Avec des petits cadres nolifes psychorétrécis. Le XXIème siècle sera petit comptable ou ne sera pas. Les technorats sont au pouvoir, rutilants comme des savonnettes, canines vampires scintillant sous les leds. Cœur creux comme callebasses et blabla lénifiant. Ça plaît un temps comme tout objet jetable. Attendons donc la date de péremption de ces yaourts à masques de cire : ça ne saurait trop tarder, je le vois dans ma poule de cristal.[1] 

Sinon il paraît que des tas de gens gobent n’importe quoi, de nos jours. Des flopées d’études américaines et de sondages commerciaux le disent, et la presse catapulte la nouvelle en haut de page. Comme s’il n’y avait jamais eu des masses considérables de décervelés pour croire à toutes sortes de bobards, de tous temps. Car la fameuse nature humaine est une mixture d’animalité réflexe, de réflexion bordélique et d’intuitions souvent foireuses. C’est ce qui fait aussi le charme de notre espèce désespérante : les robots sont encore bien plus cons que nous, qui ne font que brasser de l’octet en fonction de la situation afin de réagir en conséquence. Le coté positif de nos lupanars intérieurs leur interdit de devenir des poètes, des artistes fabuleux de toutes sortes et ils sont condamnés à ne devenir au mieux que des présidents géniaux à QI hypertrophiés comme il s’en trouve actuellement des deux côtés de l’Atlantique. Dans des genres assez différents il faut dire. Mais au fond, en y réfléchissant bien, c’est kif kif bourricot. 

Le génie à gros QI est à portée de clic et de tout un chacun : il suffit de se proclamer tel sur le réseau et grâce à la crédulité et au mimétisme animal, des gogos vont le croire. Tenez, moi qui ne suis qu’un modeste génie à QI médiocre, je n’ai que fort peu de crédit auprès du troupeau. Jamais je ne serai un berger populaire. C’est terrible. Et de réaliser ça à la veille de mon entrée dans la liquide sénescence,[2] ça me fout le bourdon. Partout où se pose mon regard, je ne vois que des djinns malintentionnés et autres monstrounets œuvrant à ma minabilisation, et ce jusqu’à dans mon assiette. 

Mais qui dit djinns, dit scirocco et vent d’autan : ça sent déjà l’printemps, les aminches ;-)

…e la nave va… !

  1. Seul le kondukator cosmoplanétaire de l’Icyp est fourni avec une poule de cristal, dans laquelle il voit des choses improbables mais d’un hyperréalisme confondant. []
  2. © Léo Ferré dans « Il n’y a plus rien ». []
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Mâle à l’aise

Illustration © Paul Grély 1961 - fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Des enfançons confectionnent nos joujoux dans les pays de misère exotique. Dans l’empire du Milieu les meilleurs artisans bouchers garnissent leur étal de viande humaine au Palais et les puissances étrangères s’extasient devant leur boutique. Et ici, quand je me promène dans une ville, je vois une personne sur trois à peu près penchée sur l’écran de son joujou, écouteurs plantés dans les conduits auditifs. Bizarre. Les propriétaires de ces jouets s’en servent pour plaindre les petits enfants esclaves lointains et fustiger les bouchers de viande humaine lointains. Les instruments de communication rapide ont le don de rapprocher les gens, il paraît. C’est du moins ce qui se dit par le truchement de ces appareils infantiles et ressassé à l’envi sur le réseau. Perdu dans le flux. Noyé dans la masse. Aplati sous la vague de babioles américaines. Ainsi le babil bat son plein et l’insignifiance peut à loisir masquer cette vilaine signifiance qu’il convient de ne pas côtoyer tant elle est cruelle. Faute de pouvoir extirper les bouchers lointains, autant faire joujou à la chasse aux sorcières. Comme il n’y en avait plus à cramer sur le vieux continent, c’est d’Outre-Atlantique que la mode nous en est revenue, depuis McCarthy. Et ma foi la mode a pris ici, si j’en crois ce que j’observe depuis mon petit pondoir à billets. De nos jours la sorcière est un sorcier. 

De nos jours il ne faut pas trop en demander. Les créateurs sont rangés au placard à balais. Faute de création, l’inversion fait l’affaire. Sorcière, sorcier. L’amalgame a le vent en poupe aussi : de l’exécration collective d’un Emmanuel Goldstein à celle d’un Weinstein et de tout ce qui y ressemble peu ou prou, il n’y a qu’un pas à franchir. Tout tout petit pas. Vite franchi. Sans peine et sans remord. Il suffit de caresser le petit joujou sinoricain du bout des doigts, depuis sa bubulle. Ni vu ni connu, mais lu. C’est l’essentiel : participer à la pâte universelle. 

Enfin bon, je devrais m’en foutre encore plus de tout ça. Déjà que je m’en fous pas mal de cette guerre des pustules. Aussi absurde que les guerres picrocholines et qui, à leur instar présente tout de même l’avantage d’alimenter la discussion et de provoquer l’hilarité générale de tous les sexes bien conformés et confondus. J’avoue qu’il m’est plus facile de rire comme une baleine des superficialités ridicules émises par les grognasses mal embouchées, que du mauvais sort réservé à des pans entiers de l’humanité juvénile et lointaine. 

e la nave va…

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Feu de tout bois

Illustration © Cyprien Luraghi 1990 - 2017 - ICYP

Depuis tout petit j’ai détesté Johnny. Quant à l’inévitable Ormesson j’en parle même pas : dès qu’il radinait sa fraise à la radio, je coupais le son. Le vieux poste à transistor à côté du lit a maintes fois échappé à l’écrasement contre le mur et ce matin encore en l’ouvrant : y avait l’insupportable Augustin Trapenard qui parlait de Johnny. Au réveil c’est brutal alors je me suis dit chouette, enfin je tiens le sujet du nouveau billet. Ça faisait quatre jours que l’illustration était amoureusement tritouillée et calée sur le marbre et rien, néant, page blanche. Et soudain, le jour de la Saint Nicolas, deux macchabées tout frais d’un coup d’un seul. Que demande le peuple ?

Les idoles ne sont pas mes idoles. L’esprit humain est ainsi fait qu’en bon animal, il a besoin de se projeter sur des idoles en plâtre, en bois ou en chair et en os pour trouver un sens à sa vie. L’esprit humain a le don d’animer l’inanimé. On appelle ça l’animisme. Ou la religion, c’est selon. Je ne dois pas avoir l’esprit humain et finalement c’est pas plus mal quand je vois toutes les saloperies dont le genre humain est capable. 

Détruire les icônes est une perte de temps : le temps se charge de faire le job inéluctablement, rongeant le bois dont sont faits les idoles, usant la pierre, effaçant les pigments, anéantissant la mémoire à coup sûr. Irrémédiablement. Ou diablement pour ceux qui croient à ces conneries. Ce qui n’est pas mon cas. Car je crois à rien en bon anihiliste. Il y a juste le fil du temps à dérouler et à suivre comme un fil d’Ariane dans un labyrinthe obscur, avec quelques loupiotes croisées en chemin de temps à autre : les amis, la petite famille, les biens veillants, les bons vivants. Et c’est tout. Rien de plus. E la nave va.

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Le vrai du faux

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Plus mortellement mort que Puycity en novembre, c’est dur à trouver. Bon, il y a bien les grues cendrées en goguette qui survolent le bourg en poussant leurs cris préhistoriques, mais c’est tout. Et c’est ainsi dans les trente-cinq mille villages de ce pays. Un ami népalais à qui je faisais visiter la France profonde s’était exclamé, désespéré, au bout de quelques centaines de bourgs traversés : « Ils sont où, les gens ? ». 

Aujourd’hui depuis la fenêtre de la cuisine je n’ai vu passer que le voisin d’en face, dans la venelle. Et pas un chat. Même l’Apache, pourtant dehors par tous les temps, n’est pas allé jeter sa canne dans le fleuve. Le roi-requin a enfilé son masque le plus grave pour l’anniversaire de la boucherie de 14-18. La veille encore il fricotait avec le génocideur des Yéménites, arborant son masque joyeux. Comme ses prédécesseurs. Ici, on refourgue la mort moyennant espèces sonnantes et trébuchantes à tous les fléaux de l’humanité. Avec des sourires humanistes et des pudeurs de jouvencelles. Il est de bon ton de se réclamer de Montaigne et compagnie, ici. Et de faire la leçon en encaissant le fric, discréto. La mort est bénéfique à l’économie. Elle permet l’entretien de la démocratie. 

Il n’y a personne dans les rues parce qu’il n’y a rien à y faire. Le monde est dans les grands hangars servant de magasins dans les périphéries. Le monde pousse son Caddie dans les rayons. Le monde compare les prix à l’aide de petits appareils à écrans incorporés. Le monde écoute de la musique avec des écouteurs vissés dans les oreilles. Le monde se côtoie, le monde s’ignore. Le monde est partout pareil de par le monde. Le monde vit reclus au milieu de la foule. 

Ça ne me dérange pas que ce soit ainsi. Si ça me dérangeait ce serait juste un peu plus pénible à vivre. Alors que là, je suis tranquille-pépère à aligner les mots sur mon petit écran. À raconter des petits riens faute de mieux. À des gens vivants. Il en reste, heureusement… 

…e la nave va…

 

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