Archives par tag : Rêvasserie

Salut l’eumonde !

 

Népal - Bhaktapur - 1985 - © Cyprien Luraghi - ICYP

Le matin après avoir posé la cafetière sur le gaz, je soulève le capot du tout petit ordinateur de travail avec lequel je fais tout. Il se réveille immédiatement, tout vaillant. Plus que moi avant le café, en tout cas. Je file alors saluer notre joyeuse compagnie papotante dans les commentaires, icy-même. Depuis quelque temps la formule rituelle matutinale est le titre de ce billet. Ça m’est venu comme ça. L’eumonde est un peu comme le petit monde sur la photo juste au dessus : peuplé de marmaille folâtre aux aurores sur la placette de l’antique capitale d’un royaume miniature, dans la vallée de Katmandou. Les danseurs masqués en dieux et déesses sortent d’un temple en brique rouge, une à un, prestement. Chacun est aussi une planète de l’univers hindou. L’essaim des gamins les agace à petites tapes aux bras ou dans le dos et tout ça gazouille à l’unisson des passereaux. Si ce microcosme heureux était projeté à l’échelle planétaire, l’euphorie et la concorde régneraient. 

Mais ça n’est pas l’intérieur des choses. C’est voir leur surface en touriste. De nos jours les célébrations des neuf déesses à Bhaktapur ne sont plus qu’une attraction folklorique. En 1985 par contre, les gens du cru y croyaient toujours dur comme fer. Et ce qu’il y a derrière cette aimable saynète est terrifiant. Les lecteurs les plus courageux − et anglophones − s’en feront une idée en lisant cette archive : CLIC. Pour faire très court : les déités déambulantes sont les messagères de la mort ; quand les minots raillent et tapotent les danseurs les incarnant, ils provoquent leur propre mort. Si l’un des danseurs − en transes − les pourchasse en retour et parvient à les toucher, c’est un présage des plus funestes. La vie est un jeu mortel. D’autres rites très étranges façonnent ces festivités d’un bout à l’autre, étant le reflet d’époques reculées, qu’il est difficile d’appréhender en n’ayant pas vécu longtemps sur place avec les gens du cru, les Newars. Savoir tout de même que l’affaire se conclut quelques semaines plus tard lorsqu’une de ces déesses démoniaques arrache le cœur d’un porcelet avec ses ongles.

Tout, partout, tout le temps, est à l’instar de cette scène photographiée et de notre bonne devise icy-même : bidonnant et dramatique. C’est en narguant le Funeste d’une tape sur son épaule ou d’un pied de nez que l’on peut l’outrecuider et l’outrecuire ensuite et enfin l’ingérer afin que notre alchimie interne le transcende en rire salvateur, car comme le disait notre bon maître Rabelais « Mieulx est de ris que de larmes escripre ». E la nave va !

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Six sept de suite

Illustration © Cyprien Luraghi 2008/2018 - ICYP

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Sept cent soixante-dix-sept mille

Sept cent soixante-dix-septième

Commentaire en dix ans et des poussettes icy

Un incertain septain s’impose

Comme les martinets le soir au ciel d’été

Matés par le matou gris vautré

Sur la muraille

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(e la nave va)

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Capital et Cupidal


Illustration et tritouillage © Annie & Cyprien Luraghi - ICYP 2018

Je devrais pas faire l’andouille. Il se passe tellement de choses horribles de par le vaste monde. Je devrais mêler mes larmes et mes hurlements d’indignation à ceux des masses populeuses sur les réseaux. Je devrais. Faire comme tant d’autres. Comme ceux de mon espèce biologique : fonctionner par mimétisme afin d’éprouver les émotions adéquates agréées par la communauté. Vibrer à l’unisson du corps social.

Partager la parano générale, très peu pour moi. Je devrais pas à soixante ans en avoir douze dans ma tête, et pourtant. Entre intranquillité et insouciance j’ai longtemps funambulé et puis au bout du compte, cool bouboule. Des horreurs j’en ai dégusté tout mon soûl. De visu et vécu dans. J’en ai déjà contées pas mal dans des billets icy-même et il y en aura d’autres encore dans les temps à venir. En attendant je me bidonne. Le spectacle est irrésistiblement désopilant. Ces réfugiés qui crèvent comme des mouches en Méditerranée, et le présidicule de l’État de France recevant cordialement le boss des fascistes ritals au Palais, pendant que Bribri impératrice s’étale dans Gala. C’est vraiment dégueulasse. Et j’en passe : les titres des journaux défilent à toute berzingue, rapportant au quotidien les propos odieux de la misérable brochette de fumiers menant la barque au naufrage des uns, et au surengraissement des autres. Je devrais me foutre dans tous mes états, possédé par des envies de voir des têtes fichées au bout de piques. Je devrais. Puis j’imagine la scène : tant que ça reste au plan de l’image d’Épinal un peu floue, l’envie subsiste. Puis quand l’objectif se met au point, alors là soudain, demi-tour. Le sang appelle le sang, c’est bien connu et à part sous la forme de boudin, autant vous dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Donc ne pouvant rien changer à l’ordre des choses, je fais l’andouille plutôt que de sombrer dans le spleen. Il y a de quoi rire en effet, en lisant par exemple dans la presse népalaise que ce pays, un des plus pauvres du monde, fait bon accueil à toutes sortes de pauvres diables exilés, la mort aux trousses. Les Rohingyas, par exemple − article en anglais : CLIC. Alors que dans nos pays où coulent des rivières de lait et de miel, de puissants salauds sans amis les laissent couler à pic où errer de port en port. Plutôt que de rompre leur pain avec, joyeux et fiers.

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Le merdier actuel est dû au cupidalisme. À la différence du Capital tel que défini par Karl Marx et compagnie, le Cupidal ne concerne pas qu’une minorité endogamique pétée de thunes, mais l’écrabouillante majorité de notre espèce. Le cupidaliste est le trou noir des trous du cul, dont l’avidité dévorante finit inéluctablement par provoquer l’implosion : ne subsiste plus alors du cupidaliste qu’un petit agrégat concentré appelé ego, d’une densité aussi formidable que la naine blanche et l’amoralité gouvernementale. Contre ça nul ne peut rien et moi non plus. Déjà que le communisme n’est jamais venu à bout du grand capital, alors face au grand cupidal j’en parle même pas. Sans cupidal, pas de capital. C’est aussi simple que ça.

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Les ressorts les plus anciens du comique sont la chute des corps et la gestuelle du fou. Mais il en est d’autres : les gens qui se prennent au sérieux et ceux qui se la pètent, par exemple. Et là on est servis : rien n’est plus poilant que le concept de start-up nation, surtout quand il est émis par un pingouin empalé sur un manche à balai, à la bouche pleine de dents du plus bel émail. Les crocs rutilants du présidentifrice. On se moque volontiers du bouseux en chef taré des Américains et du vampire de son pauvre peuple Kim-il Dracula − la bouse humaine et l’asia-tique − : la mise en scène hallucinogène de leur sommet à Gniassagapour m’a autant fait pleurer de rire que celle du mariage d’Adolf et Eva dans le Führerbunker en 45. Mais nul besoin n’est d’aller au loin pour ce faire : on a tout ce qu’il nous faut en stock au pays, pour exercer nos muscles zygomatiques. Les salopards grotesques se pressent au portillon du palais des Bourbons. Ruffians et pouffiasses ridicules à la Cour. 

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La Moutche sur sa murette © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Je les pensais disparues, mais Annie les a retrouvées dans un carton l’autre jour, les oreilles de chat en poil de lapin qui nous avaient tant fait rigoler quand les enfants étaient petits. Ni une, ni deux : clic-clac-kodak avec notre rugissant totem népalais Léopardo. Ainsi attifé, la journée ne peut être que radieuse et les récits les plus sinistres des journaux se muent instantanément en fabliaux rabelaisiens de haute graisse. Les petits oiseaux s’égosillent dans les hortensias, le Grisou[1] glapit son amour pour la Moutche[2] qui n’en a rien a cirer, pionçant ferme sur la murette de la petite terrasse. Au loin le monde gronde comme le terrible orage de l’autre jour. Tout est calme, fors nos petits éclats de rire au moindre bon mot, ou doux… e la nave va…

  1. Un matou sauvage zonant dans le quartier en miaoulant. []
  2. Notre minette tricolore, réincarnation bluffante du Rantaplan de Lucky Luke. []
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Ne pas gâcher le plaisir

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Souvent c’est tentant de boucler la porte. Il y aurait de quoi, faut dire. Pourtant je n’arrive pas à m’y résoudre et ne le ferais sans l’ombre d’un doute jamais. Le pli est pris : une bonne fois pour toutes j’ai viré la gâche pour ne laisser que le pène dormant, histoire de faire illusion. Les maisons closes ne sont que de tristes lupanars où les ébats n’ont lieu que de manière mécanique. Fermer sa porte c’est la garantie de crever seul. Pourtant c’est la norme de finir claquemuré, de nos jours. Ou de se retrancher sans attendre la camarde. 

Quand même : l’idée de me reclure derrière des huis massifs bien verrouillés m’a parfois effleuré l’esprit. Parce qu’à laisser tout grand ouvert je me suis régulièrement fait couillonner. Elle est longue comme un jour sans pain, la liste des enfoirés ayant abusé de mon hospitalité et de ma confiance. Je ne la dresserai pas dans ce billet − format court oblige. Mais par exemple il y a eu quand on vivait à Paris il y a quarante ans, ce petit mec dont le visage faisait furieusement penser au petit cron qui gouverne le pays actuellement. Il en avait la mentalité aussi. Son papa était patron de presse. D’un torchon people disparu depuis longtemps. Fiston aimait s’encanailler[1] et c’est ainsi qu’il débarqua un soir dans notre chouette atelier[2] en compagnie de quelques punks à rats − c’était l’époque. Je revenais tout juste d’une saison à guider des treks dans l’Himalaya et les négriers qui m’employaient me payaient au lance-pierre, au schwartz et en chèques de voyages − afin que ça n’entre pas dans leur comptabilité véreuse. J’avais donc un chèque de cent dollars et rien de plus pour survivre en attendant le groupe de touristes suivant. C’est peu. Mais j’ai grande habitude de me contenter de peu depuis toujours. Les punks étaient repartis le lendemain et le petit mecton s’était incrusté quelques jours de plus. À nos frais, ça va de soi. Il avait du bagout − le même que celui du locataire actuel du Palais, d’ailleurs. Il nous soûlait littéralement de ses histoires : celles de sa famille pétée de thunes et de ses petits malheurs de gosse de riche. On l’écoutait gentiment parce que c’était exotique, ce qu’il nous racontait. Et puis parce que Rachid, Benoît et moi on n’était pas des méchants, qu’on aimait laisser entrer des inconnus chez nous et écouter leurs histoires. Le lendemain de son départ : plus de chèque. Il l’avait embarqué, ce petit fumier.[3] Moins de beurre dans les nouilles, du coup. 

Il y a quelque temps la mémoire de cet incident m’est revenue. J’ai tapé le nom du petit mec dans un moteur de recherche. Ça va bien pour lui. Il est gras comme une loche, pété de thunes comme son papa dont il a hérité de la fortune et son regard est toujours le même : celui du locataire du Palais. Pour lequel il a sans doute voté. 

Des histoires comme celle-là j’en ai plein ma besace. Et comme j’ai la vie devant moi, petit à petit je les conterai toutes. E la nave va… 

  1. Lire le billet précédent. []
  2. Cliquez sur le mot-clef « Charonne » pour en avoir quelques aperçus. []
  3. Pour encaisser un chèque de voyage en liquide à cette époque, il suffisait de contrefaire la signature. []
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L’art c’est un combat – dans l’art il faut y mettre sa peau

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Le titre est une citation de Jean-François Millet, peintre de paysans. Extraite de la correspondance de Vincent avec son frangin Théo. Dont je n’ai pas encore tout à fait achevé la lecture, redoutant la fin que je connais déjà par les livres d’histoire. J’ai vécu des années avec deux peintres, mais je ne sais pas peindre. J’ai vécu des années avec des comédiens, mais je ne sais pas jouer sur scène. Et des années avec des musiciens sans savoir jouer une note juste. Je ne sais que parler avec les doigts. Oh pas comme les grands maîtres de la chose. Juste parce que je ne peux pas m’empêcher : quand je vois un clavier, je tape dessus comme le guitariste quand il a une guitare entre les pattes. Le guitariste est un artiste comme le fut Van Gogh, mes copains peintres − qui le sont toujours un demi-siècle après notre vie commune dans la mouise −, les comédiens de tous les temps, les écrivains dont je suis un peu à ma manière. La vie d’artiste est spéciale : du réveil au coucher c’est ne penser qu’à notre art. Toutes les pensées sont orientées et focalisées par ça. Chaque mot passant par là est un mot destiné à être couché sur une page, par exemple. Comme l’est chaque note de musique entendue au dehors ou au dedans pour le musicien. Le bloc de pierre pour le sculpteur. Le chapitre suivant pour le romancier. 

Artiste c’est un métier, en fait. Agnès Maillard[1] le dit dans un de ses derniers billets − et dans les commentaires en dessous aussi : CLIC. Van Gogh ne dit pas autre chose et il bossait très dur. Idem pour mes vieux copains peintres : ils n’arrêtaient jamais. Les tâcherons du roman c’est pareil. Heureusement je ne suis qu’un petit rigolo : un poète à deux balles qui pond sa petite prose quand ça lui chante. Et qui sonne sur la page au diapason du temps qui passe et de celui qu’il fait dehors. Il suffit de m’échauffer un peu comme une bouilloire sur le gaz pour que la vapeur s’échappe en chantonnant. Encore faut-il qu’il y ait du gaz et l’étincelle. Souvent je doute, tout le temps je doute. Ce soir aussi. Et puis soudain l’éclair comme à l’instant dans le ciel. Et le premier coup de tonnerre de l’année. E la nave va…

  1. Alias Le Monolecte : la taulière d’un respectable site réellement indépendant. []
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