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Penser machines

© Cyprien Luraghi 2007

En attendant c’est moi qui pense à elles…
mais en attendant quoi, déjà ?
Qu’elles pensent, un jour ?

Si c’était ça, je pourrais me brosser jusqu’à me rubéfier la carapace comme celle d’une écrevisse au court bouillon ; je sais que c’est demain la veille, mais d’une ère pour moi démesurée..

Les machines actuelles calculent leurs drôles de computs à toute vapeur, et puis c’est tout.

Un jour prochain ou non elles penseront, mais ce ne sont pas celles que je répare présentement, qui gisent sur le flanc dans mon atelier minuscule et déserté pendant une bonne semaine, pour aller pianoter à la cuisine et songer moi aussi à leur destin en gestation, et du même coup au mien.

J’ai débranché le téléphone et fait la grève du courriel, et puis j’ai accordé le diapason de mon antenne mononeurale aux ondes émises par les confins des vastes univers, où réside ma véritable cervelle, qui est omnisciente et même plus − j’entretiens avec le soin maniaque d’une épépineuse de groseilles ce mythe de l’ultra-père avec mes enfants depuis leur conception parce que je tiens énormément à leur craintive vénération, et que c’est quand même moins débile que le Père Noël, et que comme ça ils filent doux et ils m’aiment, quand bien je n’arrive qu’une fois sur huit cent à répondre à la question super Banco du Jeu des 1000 euros — comme Louis Bozon, d’ailleurs.

De tout ça, j’ai doctement conclu, en bon self-made kondukator, persuadé d’avoir toujours raison quand c’est moi qui me le dit, que je me sentais aborder un virage dont j’ai le secret, inéluctable et mûr, porteur de grosses gouttasses d’un cumulonimbus de canicule, émollientes et fécondes ; et que donc l’associatif, ça ne le faisait plus.

L’idée était excellente, pourtant : récupérer et remettre en état, puis mettre à disposition des gens nécessiteux, des associations et des écoles, des machines suffisantes pour un usage quotidien ordinaire (le net, de la bureautique, retouche d’image)…

Seulement voilà : je me retrouve à faire la hotline gratos (entre dix et trente coups de fil quotidiens) ; on me harcèle pour des clopinettes (une nénette à qui j’ai prêté une bécane me laisse un message par jour pour me réclamer – exiger ! − une paire de hauts-parleurs à 10 € au supermarché depuis une semaine… Ou bien t’as le président d’un club sportif gavé de subventions quelconque qui vient dans une super bagnole lisse et métallisée, et t’embarque un biniou pimpant et bichonné-maison sur lequel j’ai sué un jour plein, pour une cotisation annuelle de cinquante z€us et qu’est sympa comme une merde… ou bien je file une bécane à la petite Machinchouette et elle me dit même pas bonjour quand on se croise…

Il n’y a pas que ceux-là, bien entendu, et je me passe encore bien souvent de bons moments à l’atelier, les après-midis où c’est comme le métro aux heures de pointe, sans sièges ni poignées et que ça clignote de partout et que ça cause dans tous les coins, pendant l’extirpation au forceps d’une tripotée de virus cramponnés des tous leurs petits octets surdopés aux plateaux rotatifs d’un disque dur hoquetant.

Non, et puis le milieu associatif, c’est que des instits et des profs en retraite ou presque. Des ex enseignants gnans. Y avait bien les amis de la confédération paysanne, mais ils sont aussi fauchés que le blé transgénique par leur engeance moustachue.

Donc, si je répare, autant gagner ma croûte avec. Ça ne m’empêchera pas de filer des machines à qui je veux. Mais plus à n’importe qui, et plus à la chaîne. Depuis que je suis rentré du Népal, j’ai turbiné à l’arrache en ne prenant que trois jours de repos jusqu’à l’arrivée de Catherine et Quidam, il y a deux semaines.

Comme les machines ne pensent pas, je les ai éteintes, sauf celle d’où j’écris. D’ailleurs j’ai écrit. Une semaine entièrement : écrire et lire. Je veux écrire beaucoup plus, alors je dois m’organiser. La forme courte, j’adore ; elle est pour quand je n’ai pas le temps. Alors je fais un billet en moins de trois minutes. Ça mitonne tout le jour, et le soir ça chuinte, comme d’une soupape de marmite à pression.

Mais j’aime encore nettement plus écrire tout le long d’un long jour. Alors je vais mettre l’association en veilleuse, et puis je vais ouvrir une boîte.Le Cypounet en micro-boîte. Je ressors le vieux truc de dessous la pile de paperasses que je me convainc d’affronter tout bientôt, en imaginant les bureaucrates qui n’attendent que ma reddition en comptant leurs points de retraite tout en téléchargeant des vidéos sur le net… 

Une dame anglaise est passée vers trois heures… Je lui en cause. Elle est choquée de découvrir notre bureaucratie.

— On dirait bien qu’en France, ils ne veulent pas que vous montiez une société… C’est wraiment horribeulle ! Indeed.

Mais bon, j’ai passé l’âge : je m’en fous un peu quand même.

Informatique et panne, c’est comme un chiotte bouché pour son plombier : tu bouges pas de chez toi et tu débranches le téléphone, ben ça frappera quand même à la porte en plein dîner, ou le dimanche soir. Pas besoin de pub. Au contraire. Comme des psychanalystes. Ça ne débande pas sur le divan ou l’établi. 

Publié dans Konsortium, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , | 14 commentaires
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