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De par l’immonde

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2016Un bon ami est passé ce matin nous porter un pochon du dernier raisin de l’année. Mûr à point, la peau fragile et un tantinet aqueux vu le temps de merde d’un novembre caractérisé par des orages comme d’avril. Alors j’en ai coiffé Léopardo pour en tirer l’illustration de ce billet. Léopardo est népalais, mais pas des hautes montagnes : de la plaine du Téraï, là où vivent les animistes Tharus et compagnie, dans la forêt profonde dont il ne reste plus grand-chose de nos jours, ratiboisée par les paysans fuyant guerre civile et famine sévissant dans leurs grandes collines et venus s’installer là depuis une trentaine d’années. Léopardo était planqué derrière un tas de rougnes chez un brocanteur de Katmandou depuis bien vingt ans. Personne n’en avait voulu et le vendeur me fit de la retape : si je le voulais, je pouvais partir avec pour une poignée de roupies, ça ferait du débarras. Le problème c’est que Léopardo est encombrant : soixante-six centimètres des orteils aux oreilles et le fourrer dans le sac à dos pour le retour en France, c’est carrément pas évident. Donc je dis non. Mais Léopardo me fixe de ses deux globules et c’est dur de résister. Dans ces cas-là c’est simple : il faut sortir de la boutique nonchalamment et là le vendeur vous suit et ne demande plus qu’une demi-poignée de roupies. Alors j’ai topé là et Léopardo fut à moi pour trois euros et demi.

Depuis, Léopardo fait la joie de notre petite famille et des amis de passage : il se tient debout sur le plancher de la cuisine, au pied d’une fenêtre où il nous regarde vivre, la gueule ouverte. De temps en temps pour illustrer un billet, je m’en sers comme aujourd’hui encore. Et puis Léopardo est un des totems de l’Icyp. Sans totems, la vie ne vaut pas un clou rouillé. Au temps jadis, les totems et les fétiches restaient plantés en lieu fixe et la tribu ne s’en éloignait guère, par crainte des représailles planquées dans la nature hostile à l’entour. C’est fini, ça. Léopardo fend la planète en avion et la tribu est éparpillée aux quatre coins du monde.

Heureusement la tribu est invariable, increvable et joyeuse. Elle se fout de tout : des éléments déchaînés, des tarés ivres de haine sur les réseaux, du flot de merde dans les gros tuyaux, du décervelage global, de la mauvaise graisse, des sérieux pontifiants, des missionés par des dieux qui ne sont que leurs misérables démons intérieurs, des avachis larvaires aspirés par des écrans, des terreurs irraisonnées, de la gamberge masturbatoire, de la notion de nation, de l’identité culturelle, des salsifis en boîte qui sont des scorsonères, de la voiture automatique, de l’intelligence artificielle, des artifices en général et du monde qui n’est immonde que pour qui le veut bien.

Comme notre bienveillant totem tharu : la gueule ouverte et tout observant.

…e la nave va !

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Photo d’identité heureuse

Illustration © Paul Grély 1972 - Fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPLe gars passait par là en 1972. Il s’était arrêté à la boutique photo du regretté Monsieur Paul, à Puycity. Il était peut-être en permission pour alller courtiser sa mie, ou rendre visite à une vieille tante à menton qui pique, faire la nouba avec un copain de chambrée, toucher sa part de l’héritage d’un lointain grand-oncle : nul ne sait. En tout cas sur la boîte où était rangée cette vieille pellicule parmi tant d’autres, Paul n’avait pas inscrit son nom comme il le faisait pour tous ses clients connus, mais simplement « militaire ». Un soldat inconnu, donc.

C’était il y a une bonne douzaine d’années, aux heures perdues à la boutique photo de mon vieil ami le Barbu, successeur de Monsieur Paul, je numérisais le fonds de ce dernier : pas loin de cent mille clichés. J’ai dû en traiter six mille à peu près. C’est long et pointilleux. De la plaque de verre au gélatino-bromure dans les années 40 jusqu’aux diapositives des années 70 en passant par des kilomètres de bobines au format 135. Toute la vie de Monsieur Paul. Et de Puycity et alentours. Noces, communions, fêtes votives, bals populaires, banquets d’anciens combattants et catherinettes. Kermesses scoutes, tournois de pétanque, course cycliste. Foirail, marché couvert. Accidents spectaculaires, remises de médailles par le préfet et le sénateur, commémorations aux monument aux morts, bébés joufflus sur des peaux de bêtes poilues, jeunes filles en tutus, paysan fier de son cèpe géant, posant pour l’articulet dans la Dépêche. Poules au gibier. Festins de conscrits. Militaire de passage.

Au fil des numérisations les tableaux d’un petit bourg apparaissaient : de moins en moins de monde et de boutiques dans la Grand’ Rue, de plus en plus de vieillards. L’assèchement progressif des sourires. L’artificiel remplaçant le naturel.

C’est toujours comme ça : d’aucuns pleurent la perte de ce qu’ils ont assassiné ; de ce sur quoi ils ont tant craché. Ainsi dans de nombreux pays de nos jours, des torrents d’émotions étreignent les meurtriers de leurs émotions. Alors ça fantasme : ça ressort les vieux épouvantails et ça les trouve sexys. Le maréchal pue-la-pisse comme je l’écrivais dans mon billet précédent, par exemple. Le patriote : du modèle bien sanguinolent et un peu septembrier sur les bords, tant qu’à faire. Le gentil bidasse souriant, devenu méchant milicien entretemps. Jeanne la vierge folle qui boutait, boutait, boutait, l’ennemi dans sa tête en la projetant contre des murs capitonnés. Les nationalistes se cramponnent à leurs fantasmes comme des morbacs au pubis d’une charogne.

Peace and love, le monde. Bel automne en perspective. E la nave va !

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Le grand refroidissement

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

 

Ne croyez surtout pas qu’il fait chaud dehors. C’est rien que des menteries. Jamais le monde n’a été aussi gelé globalement. Les météorologues soufflent le faux et l’effroi. Ouvrez-vous les yeux et couvrez-vous bien : ce qu’ils nous serinent est erroné. Ils ont été achetés pour distiller leurs boniments. Et par qui, ils ont été achetés ? Par le grand Maratattaoû, sans aucun doute :

 

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP

 

Et quel est donc le but de ce grand Marratataoû ?

Intoxiquer l’opinion pour s’en foutre plein les fouilles et devenir le maître du monde. Transformer les vaillants citoyens en larves molles et serviles. Ce genre de choses. Et pour ça, tous les moyens sont bons. Sachant que le meilleur de ces moyens est d’injecter la peur au cœur de la fibre citoyenne. Et pour ça c’est super simple : il suffit de dire l’exact contraire de la réalité. Brandir le spectre du grand remplacement, par exemple. Ça fout les boules instantanément et même : ça bout les foules.

Alors évidemment je ne suis le grand Marratataoû que pour de rire, la rigolade étant notre seule religion icy. Mais il en est d’autres qui eux ne rigolent pas en manipulant les masses populaires. Quand je dis que ça caille alors qu’on vient de se farcir une caniculette, c’est juste faire le ventilo pour les malheureux frappés d’insomnie à cause de la grosse chaleur. Quand vers deux heures du mat’ ils taillent encore la bavette ici au lieu de pioncer ferme.

*

C’est la rentrée. Il va se passer des choses. Inexorablement, la plongée dans les frimas de l’automne sera calorifère. Rasés et chauffés gratis au programme. Pas besoin de jouer au devin pour voir ça dans ma célèbre poule de cristal. Le fûmot pestilentiel frappe déjà à nos narines. Les vieux cadavres sont de sortie et les charognards se grognent déjà au museau pour savoir quel clan pourra planter ses crocs en premier dedans. Celui du maréchal Pétain est le plus disputé. Inépuisable macchabée.

Le maréchal est mort à l’île d’Yeu. Pas à l’île du Diable.

Allons enfants. De qui, de quoi, déjà ? E la nave va en tout cas…

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Au pied du mûr

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYPC’est pas nous qui marchons pas droit
c’est le monde qui va de travers
Et on a beau aller devant soi
On s’retrouve souvent sur le derrière
(la Rue Ketanou)

C’est peinard, c’est l’été. Pendant à peu près un mois et demi, je ne claquerai pas des dents à cause de la froidure, chic. C’est que nous autres vieux oiseaux des tropiques revenus se poser sur une branche au pays du saint-nectaire, on est des grands frileux. C’est la fête. Tous les étés c’est la même chanson : feu d’artifice, course cycliste, bagarres dans les bals aux petites heures, et la jeunesse défilant sous nos fenêtres dans la ruelle en beuglant des chansons paillardes, les mêmes qu’au siècle passé. Avec des essaims de petits cœurs roses en peluche au dessus de leurs têtes. L’été appartient à l’amour. L’hiver un peu aussi mais sous la couette avec une bouillote. L’été, les soirs ont beau être longs, le Grand Soir n’est pas à son horizon. La Révolution exige un temps de merde, sinon elle loupe son coup et tourne court. Ainsi, pendant les grands soirs d’antan, le révolutionnaire vespéral allait en escouade choper le Cupide pour l’accrocher à un réverbère. Tout était simple en ce temps-là : on connaissait le nom et l’adresse du Cupide. Alors que là, pour dénicher le Cupide, tintin. Il se planque bien. Personne ne sait rien de lui, de nos jours. Le Cupide fauche son blé en catimini. Alors, le révolutionnaire du XXIème siècle erre lamentablement dans le vide avec sa corde de pendu inutile et si peu décorative que c’en est pitié.

Le monde va de travers et l’Icyp avance droit, conservant fidèlement son cap. L’équipage scrute le rivage à la lorgnette et y voit les mégalopoles entretissant leur extrémités jusqu’au cœur des continents. Étouffant le vieux monde. Qui a de beaux restes tout de même : Puycity par exemple. Nous autres puycitiens avons la belle vie encore et probablement pour les siècles des siècles. Dans le Cantal aussi ils seront peinards et si un biomormon normomane décidait d’interdire le saint-nectaire moisi de la croûte, nous n’hésiterions pas à lui agiter des gousses d’ail sous le nez, voire à brandir la menace du terrible Poteau 62 à sa face de stérilisé UHT.

 *

Il est minuit maintenant et à l’horizon se dessine une lueur qui annonce l’aurore. Vous regardez intensément et tout d’un coup vous voyez sortir le soleil. À minuit ! ça, ça ne vous étonnerait pas ?
− Non, répondis-je, ça ne m’étonnerait pas le moins du monde.
L’horloger barcelonais s’est écrié :
− Eh bien, moi oui, ça m’étonnerait ! Et même tellement que je me croirais devenu fou.
Alors Salvador Dali a laissé tomber une de ces réponses lapidaires dont il a le secret :
− Moi, c’est le contraire ! Je croirais que c’est le soleil qui est devenu fou.

(Salvador Dali – Journal d’un génie – Gallimard 1994)

*

Nous ça va bien. Mais alors y en a d’autres : complètement jetés, ils sont. Pour eux, tout va de travers tout le temps. Alors ils en veulent au monde entier. Et après, on s’étonne qu’il aille de travers, le monde qu’ils ont dans leurs pauvres têtes que nul petit cœur en peluche rose ne survole.

 

…e la nave va, love, love…

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La théorie des nœuds

Illustration © Paul Grély 1972 − Fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPTout juin il a plu des cordes et ça n’avait rien de théorique. Juillet qui s’achève gentiment, est le mois des nœuds. C’est indiscutable et prouvé scientifiquement. Les unes des journaux, unanimes, corroborent cette thèse audacieuse lancée dans les commentaires par ma pomme icy-même l’autre jour. Thèse ayant viré rapidou à la théorie car en temps de canicule la cervelle carbure à plein rendement, n’ayant pas à lutter contre la froidure. Le nœud régit les univers connus et inconnus de la même manière que le con nappe la planète d’une couche épaisse et uniforme. D’ailleurs entre le nœud et le con, le lien est fermement établi : en chacun de nous le con réside, prêt à bondir à la moindre occasion et quand ce con en a trop bavé, c’est à l’aide du nœud qu’il se pend au lustre pour en finir avec sa chienne de vie.

Des exemples édifiants tels que celui-ci j’en ai plein la besace. Mais ma théorie concerne le Grand Tout et c’est ainsi que le nœud n’est pas seulement la particule du con, mais aussi la force du Lien, lequel n’a qu’un rapport lointain − mais pas inexistant − avec le Rien du Tout. Le Lien est la force sur laquelle s’appuient les Francs-limaçons, dont nous sommes. Mais seuls les initiés au 62ème degré en perçoivent toutes les nuances : ceux-ci viennent s’installer à Puycity, source inépuisable de quercynol1 et havre de paix dans ce monde au pourcentage de psychos craignos s’accroissant de manière prodigieuse. Car si ces derniers temps ne sont pas les temps derniers, ça pue du cul quand même pas mal, je trouve. C’est pourquoi la force du nœud nous est indispensable. Précisément pour assurer le Lien entre nous autres bons vivants.

L’univers est une danse cosmique sur l’océan de la soupe primitive et l’Icyp un petit navire dansant dessus, cahin-caha, bien vaillamment.

…e la nave va, hips…

  1. Gros rouge de Cahors + liqueur de noix = GDB garantie sur facture. []
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