Archives par tag : Psychopathologie de la normalité

Tendre démon

 

Quel salaud, celui dont on causait ce jour-là, Pasang et moi sur le tapis. Il n’était pas encore mort : je ne l’ai appris que bien plus tard, il a une paire de mois de ça, au téléphone. Par un ancien collègue de la boîte à voyages pour laquelle je bossais dans cette tranche de vie antérieure-là. 

C’était mon patron d’alors. Le pire d’entre tous les putains de patrons. Pourtant ça avait bien commencé. En 83 à Katmandou j’avais plaqué ma boîte en claquant la porte au nez du patron pour des histoires de sous. J’y avais été de ma poche pour le dernier circuit, vu la maigreur du budget et ce connard refusait de me rembourser la différence. J’avais tellement bien gueulé ce jour-là qu’il m’avait sorti les liasses de roupies du tiroir et que je m’étais barré, tout heureux et sans billet de retour pour la France. Et sans boulot. 

Pendant les six mois suivant cette scène, j’avais trouvé un taf de mule, ramenant de l’or de Hong Kong pour le compte d’un gang de contrebandiers tibétains.[1] Ça payait pas trop mal et la vie était belle, mais un tantinet risquée : le Népal à cette époque était assez comparable à Andorre du point de vue du business. Les Indiens y venaient en masse pour acheter à moindre frais ce qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays : gadgets électroniques et cet or de bonne qualité dont ils sont si friands pour doter leurs filles à marier. 

Et puis un jour je croise une vieille copine sur le boulevard du palais royal… 

− Oh Cyp : y a Machin de Telleboîte qui cherche désespérément un guide pour un trek au camp de base de l’Everest : ça te dit ? 

Deux heures plus tard j’étais au troquet, embauché par Machin. Départ le lendemain à l’aube avec quatre clients. Au retour Machin m’avait payé en grosses coupures et on avait bien sympathisé. C’était un petit bigleux rondouillard à clope au bec, l’air affable. Tout lisse et pas trop à l’aise. Un petit animal dodu au regard furtif dont j’aurais mieux fait de me méfier, au lieu de faire comme d’ordinaire avec les gens ayant l’air gentil au premier abord : copain copain. Mais enfin : c’est comme ça qu’on apprend les gens, aussi. Se replier dans la méfiance, c’est se couper de son espèce et devenir paranoïaque : j’ai appris à supporter de temps à autre, de me faire entuber par un à qui j’ai accordé naïvement ma confiance. C’est l’inévitable prix à payer pour profiter des belles opportunités d’amitié avec des inconnus. Sinon la vie serait morne et on finirait tout repliés.

Machin avait eu une enfance à son image : sans accrocs ni épines. Tant mieux pour lui. Il n’avait qu’une seule passion : le business. Son Himalaya personnel était une montagne de roupies à conquérir. J’aimais le voir jubiler en se frottant les mains quand il faisait des bonnes affaires. Un vrai gamin. Faut savoir conserver sa part d’enfance, il paraît. Mais le monde enfantin est d’une rare cruauté aussi par certains de ses aspects : caprices, jalousies morbides… 

Machin avait ses entrées au palais[2] : il avait le bras long. C’est pour ça qu’il marchait si bien son business. Et puis parce qu’il savait être généreux avec les puissants et son personnel − dont je faisais partie − et d’une extraordinaire pingrerie avec tous les autres. Le social, c’était pas son truc. Machin était aussi glacé que le plastique d’une calculette, en fait. 

− Et comment je fais avec aussi peu de fric pour faire tel trek et payer les porteurs jusqu’au bout, Machin ?

− Tu renvoies ceux dont t’auras plus besoin en cours de route. 

Savoir qu’une bonne moitié des porteurs transbahute la bouffe, et que les charges s’allègent au fil des jours. La théorie économique développée par Machin tenait debout. Le libéralisme, c’est du costaud : étayé par toutes sortes de courbes et de camemberts ; faut faire comme ça et pas autrement et la sainte économie se portera comme un charme. Mieux que les misérables coolies employés par Machin en tout cas. Après tout, ils n’ont qu’à se démerder, les mecs. C’est pas la faute de l’économie s’ils ne sont pas de l’élite. Ils n’ont qu’à rentrer à pinces le ventre vide au bout de huit jours payés au lance-pierres à trimer de l’aube au crépuscule du soir avec leur 35 kilos de barda. Et s’ils se cassent une jambe en cours de route : qu’ils crèvent. Rien à foutre du bétail : c’est ça le libéralisme. Et Machin était parfaitement heureux d’être un super libéral. Doublé d’un sale mioche comme j’en ai rarement rencontré dans l’existence. 

Or donc étant aussi peu libéral que possible et très concerné par le bétail dont je suis, mon amitié avec Machin ne dura que le temps d’une saison, à la fin de laquelle, rituel obligé, la bande des guides de la boîte se réunissait pour une fiesta mahousse très arrosée et bigrement enfumée. Faut dire qu’il est de première qualité, le haschich népalais. Et que Machin, qui voulait frimer, avait un peu beaucoup tiré sur le pétard ce soir-là. 

Ça faisait des mois que je galérais pour obtenir une carte de séjour : mission presque impossible au royaume en ce temps-là. Or il aurait suffi à Machin d’en causer à Truc au palais pour m’arranger le coup. Mais il refusait toujours de le faire, sans jamais me fournir la moindre explication. Or en ce soir de bringue, une collègue lui tendit le spliff en lui demandant :

− Dis Machin : pourquoi tu veux pas intervenir pour que Cyp ait sa carte de séjour ? Ça ferait faire des économies à la boîte, d’avoir un guide vivant à l’année sur place. Je comprends pas pourquoi tu lui refuses ça… 

− Parce que je suis jaloux.

On en était tous restés babas : Machin avait sorti ça après quelques secondes d’hésitation, les yeux dans le vague. Ça provenait de son tréfonds et ça n’était remonté jusqu’à ses lèvres que sous l’influence de la picole et de la fumette. Je lui dis :

− M’enfin : jaloux de quoi ? 

Silence radio. Pas la peine d’insister. On aurait dit une grenouille. Jaloux de moi, de nous autres guidosses… jaloux de nos vies aventureuses sans doute : je voyais pas de quoi d’autre. Il ne pouvais pas jalouser nos salaires à la con, tout de même. Enfin : fallait pas trop chercher. C’était comme ça et pas autrement. C’est pour cette raison que je suis en train d’écrire un billet lui rendant hommage, depuis la cuisine de la maison de l’Horreur de Puycity : si Machin n’avait pas été jaloux, je vivrais au Népal présentement. Donc je lui dois gros, parce que pendant des années je l’ai voué aux gémonies, mais qu’en y réfléchissant bien, je suis redevable à Machin, ce démon au cœur de midinette, d’avoir vécu des années fabuleuses dans l’Himalaya… et d’avoir su ensuite poser mon sac à dos au bon moment. 

Je ne sais pas si j’aurais été aussi heureux que ça, de vivre au Népal en fin de compte. Ça faisait de longues années que je ne lui en voulais plus de rien du tout, sinon d’avoir été là au bon moment, sur mon sentier. 

Machin a été emporté par la clope, puis est parti en fumée au crématorium. Tout n’est que vapeur. 

E la nave va…

Note : les noms, dates et lieux ainsi que certains détails ont été changés, parce que la vie est un putain de roman.

 

  1. J’en parlerais dans d’autres billets. []
  2. La monarchie a été renversée en 2006. []
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Mise en boîte

 

Les vieux sont d’un âge avancé et les jeunes avancent en âge, de concert. Parce qu’il ne faut plus dire vieux, mais senior ou personne d’âge avancé dans la langue nouvelle, sans cesse renouvelée par des commissions créées pour notre plus grand plaisir, citoyens. Pendant ce temps-là tout le monde avance en âge, même les bébés. 

Le franc-limaçon aussi avance, glisse et s’immisce caparaçonné suant mucus sur sol sec, à défaut de rosée sur mousse. Et suce le suc aux joubarbes, tire les poils des pattes aux barbus et râpe de sa langue le duvet des velus, leur amollissant le cuir. 

Le franc-limaçon est une espèce d’anarchiste à part. Un anar dont les anars de gauche disent qu’il est un anarchiste de droite et que les anars droitistes définissent comme anarchiste hippie. Donc de gauche forcément… le hippie étant l’espèce la plus universellement méprisée avec le zazou. Dont il est l’héritier direct, fors l’accoutrement. Or donc pour trancher cette interrogation provoquant tant de céphalées chez les emboîteurs forcenés cartésiens en diable, je décrète le franc-limaçon comme étant un anar centriste. Comme ça les emboîteurs seront heureux de pouvoir nous coller dans une boîte avec une étiquette dessus. S’ils ne peuvent pas emboîter, étiqueter et ranger sur des étagères ils sont malheureux comme des pierres et deviennent très méchants, voire fous comme des lapins. Ce que nous ne voulons pas, car les anarcentristes de la franc-limaçonnerie ne désirent qu’une seule chose : le bien de l’humanité. Notre seul ennemi étant l’inhumanité, laquelle se manifeste malencontreusement dans bien trop de carapaces à formes humaines. 

Le franc-limaçon est majoritairement un bobo [1] , aussi. Enfin : c’est les emboîteurs qui disent et il ne faut surtout pas les contrarier sinon ils échouent invariablement sur Overblog où ils ouvrent des tas de blogs paranoïaques et conspirationnistes dénonçant le complot franc-limaçon satanopédotrotkyste bobo situationniste à la solde de la juiverie cosmopolite multiculturelle chelou[2] . Nous sommes grassement payés par le Dalaï-Lama et sa clique, tout le monde sait ça. Car le franc-limaçon est juif, mais bouddhiste renégat de surcroît. Prévoir une grosse boîte pour fourrer tout ça dedans. Mais les emboîteurs ont toutes sortes de boîtes à leur disposition et je leur fais confiance : ils sauront nous y coller… comme nous saurons nous en carapater, hé hé ;-)

Une autre illustration de Philoche se trouve ici : CLIC. Ce billet a été intégralement pondu à partir de commentaires recyclés à bilan carbone déplorable, provenant du fil de discussion précédent. 

E la nave va…

  1. Le bout de discussion qui cause des bobos se trouve sur le fil précédent, ici : CLIC []
  2. Éventuellement pro-palestinienne et pro-tibétaine, tant qu’à faire… []
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Le but du Je

Celle-là, elle ne rigole que quand les chiens se battent. Expression poitevine. Souvent je l’utilise en commentant les fils de discussion des grands forums. Oh putain que c’est sérieux, tout ça. C’est moi qu’ai raison et j’en démordrai pas, et t’as tort, et je te ferais ramper plus bas que terre et me lécher les pompes ; les commissures abaissées, les yeux fixes, enfourchant la hampe de son drapeau, tel ou tel. Déployant la bannière, fier, campé sur ses positions, planté sur ses ergots, l’air le plus sérieux et farouche du monde, tout jabot, déployé en grand ; à la parade et la joute. 

Ça fait maintenant seize ans que j’ai découvert l’internet et douze que j’écris en ligne − et à l’œil − sur mes sites et quelques autres : je connais la musique : elle n’a pas varié d’un iota depuis le tout début. L’internet est le royaume des gens sérieux. Mais alors super sérieux, et d’un bout à l’autre. Un monde de vieux garçons pointilleux et de vieilles filles revêches, pète-sec, qui savent tout mieux que vous forcément. 

Très majoritairement c’est comme ça et pas autrement. Plantés sur leurs manches à balais, c’est le grand bal masqué des trous du culs. Faut faire le poirier pour les voir sourire, ces tristes cohortes légionnaires. Ces missionnaires de leur cause, polis chinois polichinelles resuçant tout Wikipédia plus vite que l’éclair pour mieux vous aplatir de leurs arguments copicollés. Ils savent, eux. Et nous autres en face non. Ça ne rigole pas : le monde est en crise et c’est pas marrant du tout. Il paraît. 

Aller discuter le bout de gras sur un grand forum tel que celui de Rue89, c’est se projeter dans une arène au milieu des fauves et des gladiateurs comme une vierge chrétienne à demi nue. C’est se retrouver largué dans une fête chiante comme Hrundi V. Bakshi dans The party[1] : les convives ont des us et coutumes pénibles et incompréhensibles pour le joyeux péquin de base. Faut avoir fait Polytechnique pour causer sur Ubu89[2] ou au moins être ingénieur en informatique avec un QI de 250.[3] 

Justement : c’est pour ça que plus que jamais, faire le mariole sur les forums est une tâche nécessaire ; c’est bien le but du jeu. Parce que la vie est un roman et qu’arracher un sourire à un malheureux en se foutant de la triste poire des précieuses ridicules tartinant leur confiote d’ego sur les forums, c’est œuvrer utilement au bonheur de l’humanité… qui en a bien besoin par les temps qui courent. 

 

E la nave va…

  1. Disponible dans la Cambuse uniquement pour les icypien(ne)s ici : clic. []
  2. Ou Libération, le Monde, etc. []
  3. Fine allusion à « Jexiste« , à qui ses admirateurs attribuent un QI hors-normes. []
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Billet doux

 

Lové, dans l’attente, tout palpitant : c’est l’ambiance du moment. Sans savoir à quelle sauce nous serons mangés ou celle qu’on mangera. C’est la stase.

Depuis l’éjection du gniaf, les réveils sont plus languides[1] . En allumant la radio les poils ne se dressent plus comme au temps où le torrent de nouvelles plus effroyables les unes que les autres, nous faisait sauter dans les savates avec la rage de foutre sur la gueule de ces fumiers qui envoyaient des gendarmes chercher les petits enfants à la sortie des écoles. Entre mille autres saloperies similaires, évoquant irrésistiblement la pestilence maréchaliste. 

Maintenant le calme est revenu : le baume insipide de la normalité cicatrise doucement les plaies à vif et les toxines instillées pendant cinq longues années, se diluent lentement dans les fluides corporels. Il ne nous reste plus qu’à poireauter pour que le doux épiderme recouvre le corps électoral salement amoché d’une fine couche de vernix, lui redonnant belle apparence. 

Et ça repartira comme en 14.[2] Fleur à la boutonnière ou au fusil : même combat. Le surenculage guette nos trous de balles au quotidien à tout bout de quinquennat, comme la mort hantait le moindre recoin des tranchées à Verdun. 

En attendant un monde meilleur, un peu de doux ennui ne peut pas faire de mal à nos petites pelotes de nerfs écorchés.

E la nave va…

  1. Spleenlancien a constaté ça, lui aussi ;-) []
  2. Malgré que nous soyons en 12. []
Publié dans Déconnologie, Pilotique, Spectacle | Autres mots-clefs : , | 1831 commentaires

DAME NATURE

 

Chez la femme, l’insatisfaction n’est même pas une nature : elle précède l’Être…

(bon on va arrêter on risque de passer pour des phallocrates, et c’est pas vrai du tout)

Homère sur le fil de discussion précédent.

***

 E la nave va…

Publié dans Déconnologie, Tout court | Autres mots-clefs : , , , , | 1625 commentaires
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