Archives par tag : Psychopathologie de la normalité

Idées grises

Cailloux arrangés par François Deloncle

C’est elles qui nous foutent tout en l’air, et les chocottes, et aussi nous rendent plus futés en cherchant à y échapper. Et là, tous les moyens sont bons. Avant qu’à force de broyer du noir elles nous fassent sombrer dans le trou sans lumière, proie des ombres pesantes.

***

Elles m’arrivent parfois comme à tout un chacun, bien entendu. Mais je me laisse pas faire. Ne jamais croire qui dit : c’est impossible d’y échapper ; tu n’y couperas pas. Mentalité de serf, ça. Et de nos jours l’auto-esclavage est très à la mode : partout je n’entends que jérémiades, lamentations et ego-apitoiement : l’indignation larmoyante remplit les unes des vilains canards de l’internet et les témoignages − plus bidons les uns que les autres − suscitent des masses d’émois imbéciles. On se croirait à la messe : le journaliste et le chroniqueur ont remplacé le curé en chaire, et ça nous serine du sermon lénifiant à longueur de tribunes.

Y en a ras le cul de ce macabre cinoche, je dis.  

Debout ! les damnés de la télé !
Debout ! les lapins de clapier !
La déraison secoue les canapés,
C’est l’évasion des lapins.

Être possédé par les idées grises, c’est l’assurance de devenir aussi gris, moche et creux qu’un parpaing. Aller de l’avant droit devant sans se soucier de l’impossible imposé par la norme des biomormons, qui sont mes ennemis jurés. 

En partant d’un commentaire de Konstadt sur le fil précédent : CLIC

Note : je ponds ce micro billet à l’arrache vu les circonstances : depuis une semaine j’effectue de très gros travaux dans le moteur de l’Icyp ; lire ici : CLIC. Les suivants seront plus roboratifs. 

Ouf… e la nave va !

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Norme alitée

Qunduz, Afghanistan - © 2012 - Photographie : EulChe - tritouillage : Cyp Luraghi

Sur le divan ou le billard : elle est allongée et s’y décortique par le menu. Elle s’offre à l’homme de l’art dans son insipide modernité : la normalité.

Elle est communément acceptée, malgré sa banalité flippante. Même en la trifouillant au plus profond, sa chair reste filandreuse et ses viscères manquent de tripe. Son âme est inconsistante et veule. La norme commune est l’aune d’un début de siècle régressif ; le reflet du désir bridé, de l’audace ratatinée, du courage atrophié, du neuf annihilé dès l’œuf.

Elle s’impose au monde entier : du calibre des ficelles aux lois régissant la servitude volontaire des citoyens conscients de leurs devoirs et craignant la foudre en cas de désobéissance à la statue de la Normalité éclairant le monde. Médiocre et peu encline à franchir les bornes : dans l’ornière, et œillères de rigueur. Pusillanime, froussarde, tatillonne et mesquine.

***

C’est le retour à la normale : cette espèce de cocon feutré faiblement sonorisé par les échos grinçants du passé récent. L’émollience d’après que les coups se soient arrêté de pleuvoir dru. La stase. On a beau la cuisiner sous le scialytique en la scrutant tranchant : rien n’en sourd. La norme y incrustée est hermétique et claquemurée au dedans, qui n’est que repli et pas du genre intime. Elle contient sa rébellion, ne l’exprimant que sous forme d’indignation polie, courtoise et respectant la charte. Pour mieux s’y conformer, la norme a modifié le sens des mots perçus à travers son filtre formaliste : ainsi parvient-elle à se convaincre de posséder un idéal ; qu’il existe un monde paradisiaque à portée de son poing levé ; mais macache. Rien n’est suivi d’effet.

Il n’y a rien à en tirer : la norme est sans jus. C’est sec comme un coup de trique là-dedans, et creux. Rien à en attendre de bon non plus : pas plus que d’une portion de fromage fondu sous aluminium et atmosphère conditionnée.

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Heureusement que tout le monde ne l’adore pas, c’te foutue déesse programmée comme un insecte par un petit comptable. Dictatrice intransigeante et répugnasse tant exécrée des vrais vivants, zombies délurés inclus et rats de catacombes en prime et en promo de bas de rayon. Parce qu’à la lumière crue du bloc opératoire, laïc et gratuit, je ne suis pas le seul à préférer la petite étoile au bout de l’effet tunnel : l’AQM brillamment prédit pour dans pas bien longtemps par notre prophète bien-aimé. 

En partant d’une idée de Miss Peggy ici : CLIC

E la nave va…

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LACANICULE

Il y a des températures positives sur Mars : le gros robot à roulettes américain vient de nous apprendre ça. Ça cogne, comme sur Terre. Mais ça ne se cogne pas dessus comme ici : au pire ça heurte gentiment un gros caillou pour repartir lentement en marche arrière, le contourner et aller de l’avant comme si de rien n’était. 

Ici, ça se cogne sur la gueule en plein cagnard. Notre robot à roulettes cahote et se faufile entre les obstacles sur le sol sec. Que de cons : contingent compact à perte d’horizon du continent. Et roule droit dedans et rentre dans le lard de la planète en perforant sa couenne avec des instruments acérés. Il scrute et gratte l’écorce, guettant toute réaction des formes de vie présentes en masses. 

Dans la fournaise les esprits s’échauffent : les récepteurs d’infra-rouges de notre engin le confirment. Ça sent chaud le soufre et ça s’échauffe tant et plus entre les êtres : sur les plages ça rôtit, marmaille braillante en fond sonore ; au taf ça marine et la maltension se propage à la vitesse du nuage des sueurs axillaires mêlées. Le boss est parti se dorer la pilule aux Seychelles alors grisettes et geekounets se la pètent un max en pétant câble sur câble : tout le stress de l’année il faut l’évacuer là, d’un coup d’un seul à grands coups de gueule, tonitrués. 

Passé les 37, ça commence à craindre pour les fragiles créatures des contrées tempérées qui sous la canicule s’effusent de l’ego pis que chez le psy. Et s’épanchent en torrent de tripes sous les néons des bureaux et sur les forums de l’internet, speedés comme des malades derrière leurs écrans à marteler nerveusement leurs claviers infortunés. Les doigts tout moites. Dans la touffeur les haines crépitant sont comme gouttes en caléfaction sur fonte chauffée à rouge. Face à face ça crache et chuinte en se grinçant des mots poignards. Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité[1] : les caméras de notre robot à roulette terrien ont observé ça : vu de loin tout n’est que politesse, mots léchés, agréés par les saintes chartes régissant les relations entre individus. Mais en y regardant de plus près, les instruments d’analyse embarqués captent alors tout autre chose. Dans ce petit cratère, l’agitation molenculaire est à son comble

Un fruste geekounet en chef adjoint super vénère semble ignorer la notion de dialogue, pour commencer. Quand les gens lui disent des trucs très vrais, ils leur crache son venin à la face en retour. Il n’est doté que d’un émetteur, son récepteur atrophié semblant inapte à capter quoi que ce soit d’autre que son blablabla intérieur. Le mimi chatouilleur en platane iridié[2] lancé tout zigouigoui dehors, se prouve inopérant, le sujet étant récalcitrant à toute sollicitation bienveillante. 

Après carottage à cœur du sujet, il apparaît que celui-ci est creux. Passons-donc à autre chose de plus roboratif pour nos antennes. Roule petit robot sous le grand soleil… roule, roule…

Ce billet est composé en grande partie de distillats d’idées lancées dans le dernier fil de discussion par pas mal de monde. 

E la nave va…

  1. Jacques Lacan dans « L’agressivité en psychanalyse« , Thèse III, 1948 []
  2. Arbre sacré du peuple déconnologue d’Alpha du Centaure, dont on confectionne le Poteau 62. []
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Ci et Ça

 

L’acte de chair. Il n’y a plus tellement autre chose que cette chose. Purement matérielle. Congrès d’organes reproducteurs. Bon plaisir à la clé. Fétiches et fantasmes déclencheurs : mécanique huilée. Lubrifiée au gel à l’eau, de nos jours. À cause du caoutchouc intermédiaire empêchant toute osmose. 

Émetteurs, récepteurs : les corps. Mais pas sur le modèle électronique. Pour nous autres, créatures charnelles, c’est mystère et boule de gomme et les débats feront rage longtemps, entre ceux qui pensent que la matière nous constituant est le support de la pensée, et ceux qui entrevoient un dessein planqué derrière cette usine à gaz, et la manipulant. 

Ne sachant pas, je me contente d’admirer cet aimable méli-mélo, jouissant de son plus merveilleux produit : le bel amour. Pas celui pour son soi : aucun intérêt. Celui pour qui n’est pas ce soi. Justement. Celui qui fait que soudain, le nouveau monde. Avec tout plein de galaxies au loin, scintillantes. 

Le reste alors devient de peu d’importance tant c’est pénétrant, et alors tellement doux. Que peu importe ce que disent les gens qui n’en ont pas, en se foutant la peignée sur les forums de l’internet parlant d’amour. Et alors les guerres de tranchées sur la couleur de la layette et l’efficacité du dernier sextoy, si vous saviez comment on s’en bat l’œil, mon amour et ma pomme… 

E la nave va… pour tous les amoureux du monde.

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Tendre démon

 

Quel salaud, celui dont on causait ce jour-là, Pasang et moi sur le tapis. Il n’était pas encore mort : je ne l’ai appris que bien plus tard, il a une paire de mois de ça, au téléphone. Par un ancien collègue de la boîte à voyages pour laquelle je bossais dans cette tranche de vie antérieure-là. 

C’était mon patron d’alors. Le pire d’entre tous les putains de patrons. Pourtant ça avait bien commencé. En 83 à Katmandou j’avais plaqué ma boîte en claquant la porte au nez du patron pour des histoires de sous. J’y avais été de ma poche pour le dernier circuit, vu la maigreur du budget et ce connard refusait de me rembourser la différence. J’avais tellement bien gueulé ce jour-là qu’il m’avait sorti les liasses de roupies du tiroir et que je m’étais barré, tout heureux et sans billet de retour pour la France. Et sans boulot. 

Pendant les six mois suivant cette scène, j’avais trouvé un taf de mule, ramenant de l’or de Hong Kong pour le compte d’un gang de contrebandiers tibétains.[1] Ça payait pas trop mal et la vie était belle, mais un tantinet risquée : le Népal à cette époque était assez comparable à Andorre du point de vue du business. Les Indiens y venaient en masse pour acheter à moindre frais ce qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays : gadgets électroniques et cet or de bonne qualité dont ils sont si friands pour doter leurs filles à marier. 

Et puis un jour je croise une vieille copine sur le boulevard du palais royal… 

− Oh Cyp : y a Machin de Telleboîte qui cherche désespérément un guide pour un trek au camp de base de l’Everest : ça te dit ? 

Deux heures plus tard j’étais au troquet, embauché par Machin. Départ le lendemain à l’aube avec quatre clients. Au retour Machin m’avait payé en grosses coupures et on avait bien sympathisé. C’était un petit bigleux rondouillard à clope au bec, l’air affable. Tout lisse et pas trop à l’aise. Un petit animal dodu au regard furtif dont j’aurais mieux fait de me méfier, au lieu de faire comme d’ordinaire avec les gens ayant l’air gentil au premier abord : copain copain. Mais enfin : c’est comme ça qu’on apprend les gens, aussi. Se replier dans la méfiance, c’est se couper de son espèce et devenir paranoïaque : j’ai appris à supporter de temps à autre, de me faire entuber par un à qui j’ai accordé naïvement ma confiance. C’est l’inévitable prix à payer pour profiter des belles opportunités d’amitié avec des inconnus. Sinon la vie serait morne et on finirait tout repliés.

Machin avait eu une enfance à son image : sans accrocs ni épines. Tant mieux pour lui. Il n’avait qu’une seule passion : le business. Son Himalaya personnel était une montagne de roupies à conquérir. J’aimais le voir jubiler en se frottant les mains quand il faisait des bonnes affaires. Un vrai gamin. Faut savoir conserver sa part d’enfance, il paraît. Mais le monde enfantin est d’une rare cruauté aussi par certains de ses aspects : caprices, jalousies morbides… 

Machin avait ses entrées au palais[2] : il avait le bras long. C’est pour ça qu’il marchait si bien son business. Et puis parce qu’il savait être généreux avec les puissants et son personnel − dont je faisais partie − et d’une extraordinaire pingrerie avec tous les autres. Le social, c’était pas son truc. Machin était aussi glacé que le plastique d’une calculette, en fait. 

− Et comment je fais avec aussi peu de fric pour faire tel trek et payer les porteurs jusqu’au bout, Machin ?

− Tu renvoies ceux dont t’auras plus besoin en cours de route. 

Savoir qu’une bonne moitié des porteurs transbahute la bouffe, et que les charges s’allègent au fil des jours. La théorie économique développée par Machin tenait debout. Le libéralisme, c’est du costaud : étayé par toutes sortes de courbes et de camemberts ; faut faire comme ça et pas autrement et la sainte économie se portera comme un charme. Mieux que les misérables coolies employés par Machin en tout cas. Après tout, ils n’ont qu’à se démerder, les mecs. C’est pas la faute de l’économie s’ils ne sont pas de l’élite. Ils n’ont qu’à rentrer à pinces le ventre vide au bout de huit jours payés au lance-pierres à trimer de l’aube au crépuscule du soir avec leur 35 kilos de barda. Et s’ils se cassent une jambe en cours de route : qu’ils crèvent. Rien à foutre du bétail : c’est ça le libéralisme. Et Machin était parfaitement heureux d’être un super libéral. Doublé d’un sale mioche comme j’en ai rarement rencontré dans l’existence. 

Or donc étant aussi peu libéral que possible et très concerné par le bétail dont je suis, mon amitié avec Machin ne dura que le temps d’une saison, à la fin de laquelle, rituel obligé, la bande des guides de la boîte se réunissait pour une fiesta mahousse très arrosée et bigrement enfumée. Faut dire qu’il est de première qualité, le haschich népalais. Et que Machin, qui voulait frimer, avait un peu beaucoup tiré sur le pétard ce soir-là. 

Ça faisait des mois que je galérais pour obtenir une carte de séjour : mission presque impossible au royaume en ce temps-là. Or il aurait suffi à Machin d’en causer à Truc au palais pour m’arranger le coup. Mais il refusait toujours de le faire, sans jamais me fournir la moindre explication. Or en ce soir de bringue, une collègue lui tendit le spliff en lui demandant :

− Dis Machin : pourquoi tu veux pas intervenir pour que Cyp ait sa carte de séjour ? Ça ferait faire des économies à la boîte, d’avoir un guide vivant à l’année sur place. Je comprends pas pourquoi tu lui refuses ça… 

− Parce que je suis jaloux.

On en était tous restés babas : Machin avait sorti ça après quelques secondes d’hésitation, les yeux dans le vague. Ça provenait de son tréfonds et ça n’était remonté jusqu’à ses lèvres que sous l’influence de la picole et de la fumette. Je lui dis :

− M’enfin : jaloux de quoi ? 

Silence radio. Pas la peine d’insister. On aurait dit une grenouille. Jaloux de moi, de nous autres guidosses… jaloux de nos vies aventureuses sans doute : je voyais pas de quoi d’autre. Il ne pouvais pas jalouser nos salaires à la con, tout de même. Enfin : fallait pas trop chercher. C’était comme ça et pas autrement. C’est pour cette raison que je suis en train d’écrire un billet lui rendant hommage, depuis la cuisine de la maison de l’Horreur de Puycity : si Machin n’avait pas été jaloux, je vivrais au Népal présentement. Donc je lui dois gros, parce que pendant des années je l’ai voué aux gémonies, mais qu’en y réfléchissant bien, je suis redevable à Machin, ce démon au cœur de midinette, d’avoir vécu des années fabuleuses dans l’Himalaya… et d’avoir su ensuite poser mon sac à dos au bon moment. 

Je ne sais pas si j’aurais été aussi heureux que ça, de vivre au Népal en fin de compte. Ça faisait de longues années que je ne lui en voulais plus de rien du tout, sinon d’avoir été là au bon moment, sur mon sentier. 

Machin a été emporté par la clope, puis est parti en fumée au crématorium. Tout n’est que vapeur. 

E la nave va…

Note : les noms, dates et lieux ainsi que certains détails ont été changés, parce que la vie est un putain de roman.

 

  1. J’en parlerais dans d’autres billets. []
  2. La monarchie a été renversée en 2006. []
Publié dans Humain, Népal | Autres mots-clefs : , | 1391 commentaires
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