Archives par tag : Psychopathologie de la normalité

Feu de tout bois

Illustration © Cyprien Luraghi 1990 - 2017 - ICYP

Depuis tout petit j’ai détesté Johnny. Quant à l’inévitable Ormesson j’en parle même pas : dès qu’il radinait sa fraise à la radio, je coupais le son. Le vieux poste à transistor à côté du lit a maintes fois échappé à l’écrasement contre le mur et ce matin encore en l’ouvrant : y avait l’insupportable Augustin Trapenard qui parlait de Johnny. Au réveil c’est brutal alors je me suis dit chouette, enfin je tiens le sujet du nouveau billet. Ça faisait quatre jours que l’illustration était amoureusement tritouillée et calée sur le marbre et rien, néant, page blanche. Et soudain, le jour de la Saint Nicolas, deux macchabées tout frais d’un coup d’un seul. Que demande le peuple ?

Les idoles ne sont pas mes idoles. L’esprit humain est ainsi fait qu’en bon animal, il a besoin de se projeter sur des idoles en plâtre, en bois ou en chair et en os pour trouver un sens à sa vie. L’esprit humain a le don d’animer l’inanimé. On appelle ça l’animisme. Ou la religion, c’est selon. Je ne dois pas avoir l’esprit humain et finalement c’est pas plus mal quand je vois toutes les saloperies dont le genre humain est capable. 

Détruire les icônes est une perte de temps : le temps se charge de faire le job inéluctablement, rongeant le bois dont sont faits les idoles, usant la pierre, effaçant les pigments, anéantissant la mémoire à coup sûr. Irrémédiablement. Ou diablement pour ceux qui croient à ces conneries. Ce qui n’est pas mon cas. Car je crois à rien en bon anihiliste. Il y a juste le fil du temps à dérouler et à suivre comme un fil d’Ariane dans un labyrinthe obscur, avec quelques loupiotes croisées en chemin de temps à autre : les amis, la petite famille, les biens veillants, les bons vivants. Et c’est tout. Rien de plus. E la nave va.

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Le bénéfice du douteux

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Bientôt treize ans que j’ai laissé tomber la bouteille. Et quelques dizaines d’années de plus que j’ai envoyé valdinguer la mystique gazeuse − qui était très à la mode au temps de la route des Indes et des hippies en mon adolescence. En 76 précisément, le jour où j’ai foulé pour la première fois le sol de ces Indes. Alors que j’y étais allé par attirance pour la spiritualité censée l’imprégner. Tu parles : c’est comme partout ailleurs pour ça. Business as usual. En roupies sonnantes et trébuchantes. Je ne suis pas éthologue, mais à n’en point douter un jour futur ces scientifiques découvriront que les singes croyaient déjà à de telles conneries depuis la nuit des temps. Il n’est donc pas naturel de s’en départir, pas plus que de laisser tomber la bouteille. Car là aussi ça remonte à loin : des dizaines de milliers d’années au moins et peut-être même plus. D’ailleurs les singes ne sont pas plus en reste que les éléphants, quand il s’agit de se pinter la ruche en gobant des mangues bien fermentées ou toute autre variété de fruit blet chu de l’arbre.

Faute de dieux existant ailleurs qu’en soi, il est d’usage dans notre race de prendre chacun son soi puis de le projeter au dehors sur ce qui est apte à refléter nos croyances. Totems en bois, cailloux remarquables, statues de plâtre peint, maîtres à penser, troubles mentors, gourous douteux, lamas libidineux, curés tripoteurs, politiciens vérolés, notaires véreux, dictateurs paranoïaques, affairistes sadiens et tutti quanti. 

N’avoir ni dieux ni maîtres est inhumain, en réalité. Ça contrevient au fond de nous. Et avoir dieux et maîtres insupporte l’esprit libre, le tuant à petit feu. Comme mauvaise drogue. Indispensable stupéfiant. Rabougrissant opium. Cervelle au schnaps. Alors trouver la parade est vital. Pour moi c’est simple : je pars des toutes petites choses sur lesquelles je me projette en grand, rêvassant langoureusement. Comme sur cette étiquette de bouteille de bière indienne traînant dans ma vieille malle de voyage en tôle bleue toute cabossée. Elle en dit long, cette petite étiquette. Pas assez pour refaire le monde, mais sufisamment pour en pondre un billet évoquant l’état du monde et du monde y vivant… 

 

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

…e la nave va…

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Du passé à la trappe

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Je ne suis pas Proust et n’ai pas de madeleine. J’avais une trappe en fonte. Bien épaisse, bien lourde, bien noire. Cimentée tout autour, scellée par dessus le cloaque. Par moi, en soixante-quinze, à dix-sept ans. Je me souviens de l’odeur : celle de la boue de mai exaltée par l’orage en vue. C’était au carrefour où je levais le pouce pour héler une voiture allant à Strasbourg. C’est à ce moment que j’ai su. Je savais déjà qu’il était mort mais là tout s’est happé comme dans un éclair noir, de fonte lourde. Soudain je n’avais plus de passé. Il valait mieux.

Trois jours plus tard à Strasbourg, avec ma colocataire, à la sortie du cinéma où Family Life de Ken Loach venait d’être projeté. Là, une de mes tantes ayant appris que j’y étais, m’était tombée dans les bras en m’apprenant la nouvelle. En ne m’apprenant rien : je savais. J’étais encore sous le choc : ce qui se disait dans ce film était calquable sur ce passé à la trappe. Je n’ai jamais pu revoir ce film jusqu’à la fin, depuis. Peut-être que maintenant ce serait possible. Mais je tourne encore autour de cette petite trappe signée Ken Loach. L’autre, la grosse toute noire, ça fait longtemps que je l’ai soulevée. Il avait bien fallu : se couper de son propre passé, c’est bienfaisant un temps seulement. La rupture permet de ne pas être poursuivi par les remugles de l’égout sous la trappe… et de prendre la clé des champs en beauté. De voir le monde en beau enfin, de humer son air pur, d’y cheminer en plaisante compagnie.

Mais un jour il faut briser les scellés et soulever la trappe. Ce qui est dessous, c’est nous, c’est moi. Ça s’est fait je ne sais plus quand exactement. En arpentant un sentier himalayen de longues années plus tard, sans doute. Vous savez : quand à force d’arquer on n’est plus qu’une tête pensante planant au dessus d’une mécanique en caoutchouc automatique et que des bribes du passé se moulinent finement, comme en rêve. Ce dont je me souviens c’est qu’immédiatement après je me suis tout pris en pleine gueule.

Après, il faut encaisser, digérer. Disséquer, distiller. Comprendre, enfin. Ce qui s’était passé ce jour de mai 75. Quand mon grand frère est mort entre mes bras. Et tout ce qu’il y avait avant, et tout autour. Dans ce nid clos infernal. Ce mortier dans lequel le pilon s’abattait sans cesse de tout son poids sur la matière ; nous.

Ce jour-là j’étais de passage. Pour voir mon frère, qui n’allait pas bien du tout. Ça faisait déjà un bail qu’il avait implosé. Des années. Le vieux l’avait jeté en le menaçant d’un couteau pour une gamelle de bouffe pas finie, sur un chantier. Il avait quatorze ans. La vieille lui avait trouvé un garni chez deux sœurs, vieilles filles invétérées, et elle me faisait lui porter à manger en cachette. Puis il s’était embauché comme mousse sur une péniche tapant ses Strasbourg-Rotterdam chargée de marchandises. Et ensuite avait sombré dans la dope. Fait de la taule et échoué en HP. Où j’étais le seul à lui rendre visite. Souvent. C’était étrange, je n’y comprenais rien. Il y avait là toutes sortes de fous assemblés dans ce pavillon fermé du vieil hôpital. Le frangin était tout bizarre − pas du tout comme avant − et ne déparait pas, gesticulant et articulant des phrases insensées. J’ignorais tout des arcanes de la folie, alors, et ce qui me rassurait un peu était de le voir sourire et raconter des bêtises. Il n’avait pas l’air malheureux. À sa sortie il était revenu chez les vieux. Un vrai légume : il se gavait des médocs fournis par l’hôpital et me demandait d’aller lui acheter de l’éther et du trichloréthylène à la droguerie. Il versait ça sur un gros coton et inhalait le tout, jusqu’à tomber dans les vapes. Je ne le voyais pas faire : ce n’est que des années plus tard que j’ai su à quoi servaient ces produits. Je ne savais rien de rien, encore. J’avais bien trop à faire à me bricoler une petite vie bien à moi, loin de ce nid mortifère. Projeté dans un monde d’adultes auxquels je ne comprenais pas grand-chose, alors. Des gens normaux avec des relations humaines normales : la chose la plus dure à comprendre quand on débarque d’une planète de fous. Et c’en était une sacrée, croyez bien.

Je n’ai plus que quelques flashs en stock, de ce soir-là. Le vieux était dans la salle à manger, à picoler. La vieille aux fourneaux à radoter méchamment. Au bout du couloir, à gauche, le frangin était aux chiottes, sa tête hirsute appuyée contre le verre dépoli de la porte. Comme assommé. Doucement j’ai ouvert et l’ai pris dans mes bras pour le traîner au lit. Il ne respirait plus. Ses yeux entrouverts étaient ceux d’un bébé. Je devais partir. À la cuisine quand j’ai dit penser qu’il était mort, la vieille a continué à ressasser sa scie habituelle, composée de reproches à tout un chacun, et à côté le vieux à dit de sa voix avinée − je m’en souviens comme d’hier − « Ah, si je pouvais lui faire boire un litre de rouge en plus pour qu’il crève pour de bon ! »

Là je suis parti au carrefour sans saluer personne, sans un mot. Le temps était le même qu’à l’heure où j’écris aujourd’hui. Des gros nuages noirs, la pluie à verse et des instants de soleil.

*

Ça, c’est un minuscule grumeau de ce qu’il y a sous la trappe noire. Qui est ouverte en grand et ne me fout plus la trouille comme autrefois. Maintenant je sais que vivre avec des fous ne rend pas fou. C’est cool. Il y a quelques mois j’ai lu Profession du père, un grand bouquin de Sorj Chalandon : avec son grand talent il dit ce dont j’ai fini par me rendre compte : on trouve ça tout à fait normal de grandir dans un nid de méchants cinglés, puisqu’on ne sait pas qu’ils le sont. On est trop petits pour ça et c’est tant mieux. Certains s’en sortent bien comme lui, moi et d’autres. Certains se font happer par le vortex, hélas. J’en connais. Comme je les plains…

…e la nave va…

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Mondiablisation

Illustration © Cyprien Luraghi - 1985-2017 - ICYP

L’anxiété est à son comble et comme c’est plus facile de casser de l’islamigré que de lutter contre le bouleversement climatique, la foule planétaire tape du poing dans la gueule, se tartine les yeux de merde et se colmate les oreilles à la truelle. Ce même outil lui servant à s’emmurer avec des parpaings tout moches.

La fin du vieux monde est proche, mais bordel, il n’en finit pas de crever en exhalant la puanteur de toutes ses tares accumulées au fil des millénaires. Il est déjà peut-être mort, mais ses grosses pattes s’agitent encore, moulinant dans le vide.

Il y a très longtemps, la première tribu est partie arpenter à pinces jusqu’au bout des horizons. En cours de route elle s’est dispersée et perdue de vue. Quand il arrivait à une tribu paumée au milieu du rien béant, d’en croiser une autre, elle lui foutait sur la gueule. Normal. La normalité étant comme disent les psys, la réalité communément partagée. Sur l’Icyp depuis bien quinze ans il existe une rubrique intitulée « psychopathologie de la réalité ». C’est un peu de ça qu’elle cause. L’éloignement des autres, l’isolement, le repli, tout cela rend bredin. Fou comme un lapin. Comme un coq sans poules.

Le monde est un seul pays peuplé d’une seule tribu, mais il ne le sait pas encore. Ça viendra. Peut-être au XXIème, ou au suivant. Allez savoir… Le plus vite sera le mieux. Quand on gratte, sous la peau c’est toujours rouge (proverbe tibétoïde).

*

En attendant mieux, les citoyens de la tribu du cru qui votent, en pincent pour Alfred E. Neuman,[1] j’ai l’impression ;-)

 Image libre de droits

 

…e la nave va…

  1. Le génial Mandryka propose un voyage au doux pays d’Alfred E. Neuman à partir de cette page de son génial site concombrifère : CLIC []
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Continu Homme

Illustration © Cyprien Luraghi 1998 (Inde - Bhimbetka) - 2016 - ICYPIl y avait moins de monde dans le monde et pas la moindre machine. C’était pourtant le monde tel qu’il est. Capturer le cheval sauvage, l’entraver avec des lianes tressées, revenir en paradant, flèches pointées au ciel et bite en avant, direction fumelle et gamelle.

Rien n’a changé depuis ces ères reculées : acheter des grosses bagnoles sauvages − ou tout autre objet de frime −, revenir en paradant au volant, la bite en avant, etc.

Rien ne change jamais, fors le fait qu’on est de plus en plus de singes debout à s’entasser sur la planète. Et que par conséquent les tares inhérentes à notre espèce se révèlent, rédhibitoires, obscènes, insupportables.

Le cirque politique continue sa tournée, exhibant ses animaux tristes, les grues cendrées ont survolé le vieux bourg, poussées au croupion par la bise du septentrion, les masses populaires lèvent ou abaissent le pouce sur les réseaux comme l’empereur aux Jeux, les ilotes se tuent à la tâche au bout du monde pendant que des panses se distendent à l’autre bout et la guerre bat son plein un peu partout, comme d’hab’.

Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est qu’elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est qu’elle paraît être une chose différente de la vie. C’est par le jeu de ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs — et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux.

(Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquilité – éd. Christian Bourgois 1988)

 …E la nave va…

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