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Tendre démon

 

Quel salaud, celui dont on causait ce jour-là, Pasang et moi sur le tapis. Il n’était pas encore mort : je ne l’ai appris que bien plus tard, il a une paire de mois de ça, au téléphone. Par un ancien collègue de la boîte à voyages pour laquelle je bossais dans cette tranche de vie antérieure-là. 

C’était mon patron d’alors. Le pire d’entre tous les putains de patrons. Pourtant ça avait bien commencé. En 83 à Katmandou j’avais plaqué ma boîte en claquant la porte au nez du patron pour des histoires de sous. J’y avais été de ma poche pour le dernier circuit, vu la maigreur du budget et ce connard refusait de me rembourser la différence. J’avais tellement bien gueulé ce jour-là qu’il m’avait sorti les liasses de roupies du tiroir et que je m’étais barré, tout heureux et sans billet de retour pour la France. Et sans boulot. 

Pendant les six mois suivant cette scène, j’avais trouvé un taf de mule, ramenant de l’or de Hong Kong pour le compte d’un gang de contrebandiers tibétains.[1] Ça payait pas trop mal et la vie était belle, mais un tantinet risquée : le Népal à cette époque était assez comparable à Andorre du point de vue du business. Les Indiens y venaient en masse pour acheter à moindre frais ce qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays : gadgets électroniques et cet or de bonne qualité dont ils sont si friands pour doter leurs filles à marier. 

Et puis un jour je croise une vieille copine sur le boulevard du palais royal… 

− Oh Cyp : y a Machin de Telleboîte qui cherche désespérément un guide pour un trek au camp de base de l’Everest : ça te dit ? 

Deux heures plus tard j’étais au troquet, embauché par Machin. Départ le lendemain à l’aube avec quatre clients. Au retour Machin m’avait payé en grosses coupures et on avait bien sympathisé. C’était un petit bigleux rondouillard à clope au bec, l’air affable. Tout lisse et pas trop à l’aise. Un petit animal dodu au regard furtif dont j’aurais mieux fait de me méfier, au lieu de faire comme d’ordinaire avec les gens ayant l’air gentil au premier abord : copain copain. Mais enfin : c’est comme ça qu’on apprend les gens, aussi. Se replier dans la méfiance, c’est se couper de son espèce et devenir paranoïaque : j’ai appris à supporter de temps à autre, de me faire entuber par un à qui j’ai accordé naïvement ma confiance. C’est l’inévitable prix à payer pour profiter des belles opportunités d’amitié avec des inconnus. Sinon la vie serait morne et on finirait tout repliés.

Machin avait eu une enfance à son image : sans accrocs ni épines. Tant mieux pour lui. Il n’avait qu’une seule passion : le business. Son Himalaya personnel était une montagne de roupies à conquérir. J’aimais le voir jubiler en se frottant les mains quand il faisait des bonnes affaires. Un vrai gamin. Faut savoir conserver sa part d’enfance, il paraît. Mais le monde enfantin est d’une rare cruauté aussi par certains de ses aspects : caprices, jalousies morbides… 

Machin avait ses entrées au palais[2] : il avait le bras long. C’est pour ça qu’il marchait si bien son business. Et puis parce qu’il savait être généreux avec les puissants et son personnel − dont je faisais partie − et d’une extraordinaire pingrerie avec tous les autres. Le social, c’était pas son truc. Machin était aussi glacé que le plastique d’une calculette, en fait. 

− Et comment je fais avec aussi peu de fric pour faire tel trek et payer les porteurs jusqu’au bout, Machin ?

− Tu renvoies ceux dont t’auras plus besoin en cours de route. 

Savoir qu’une bonne moitié des porteurs transbahute la bouffe, et que les charges s’allègent au fil des jours. La théorie économique développée par Machin tenait debout. Le libéralisme, c’est du costaud : étayé par toutes sortes de courbes et de camemberts ; faut faire comme ça et pas autrement et la sainte économie se portera comme un charme. Mieux que les misérables coolies employés par Machin en tout cas. Après tout, ils n’ont qu’à se démerder, les mecs. C’est pas la faute de l’économie s’ils ne sont pas de l’élite. Ils n’ont qu’à rentrer à pinces le ventre vide au bout de huit jours payés au lance-pierres à trimer de l’aube au crépuscule du soir avec leur 35 kilos de barda. Et s’ils se cassent une jambe en cours de route : qu’ils crèvent. Rien à foutre du bétail : c’est ça le libéralisme. Et Machin était parfaitement heureux d’être un super libéral. Doublé d’un sale mioche comme j’en ai rarement rencontré dans l’existence. 

Or donc étant aussi peu libéral que possible et très concerné par le bétail dont je suis, mon amitié avec Machin ne dura que le temps d’une saison, à la fin de laquelle, rituel obligé, la bande des guides de la boîte se réunissait pour une fiesta mahousse très arrosée et bigrement enfumée. Faut dire qu’il est de première qualité, le haschich népalais. Et que Machin, qui voulait frimer, avait un peu beaucoup tiré sur le pétard ce soir-là. 

Ça faisait des mois que je galérais pour obtenir une carte de séjour : mission presque impossible au royaume en ce temps-là. Or il aurait suffi à Machin d’en causer à Truc au palais pour m’arranger le coup. Mais il refusait toujours de le faire, sans jamais me fournir la moindre explication. Or en ce soir de bringue, une collègue lui tendit le spliff en lui demandant :

− Dis Machin : pourquoi tu veux pas intervenir pour que Cyp ait sa carte de séjour ? Ça ferait faire des économies à la boîte, d’avoir un guide vivant à l’année sur place. Je comprends pas pourquoi tu lui refuses ça… 

− Parce que je suis jaloux.

On en était tous restés babas : Machin avait sorti ça après quelques secondes d’hésitation, les yeux dans le vague. Ça provenait de son tréfonds et ça n’était remonté jusqu’à ses lèvres que sous l’influence de la picole et de la fumette. Je lui dis :

− M’enfin : jaloux de quoi ? 

Silence radio. Pas la peine d’insister. On aurait dit une grenouille. Jaloux de moi, de nous autres guidosses… jaloux de nos vies aventureuses sans doute : je voyais pas de quoi d’autre. Il ne pouvais pas jalouser nos salaires à la con, tout de même. Enfin : fallait pas trop chercher. C’était comme ça et pas autrement. C’est pour cette raison que je suis en train d’écrire un billet lui rendant hommage, depuis la cuisine de la maison de l’Horreur de Puycity : si Machin n’avait pas été jaloux, je vivrais au Népal présentement. Donc je lui dois gros, parce que pendant des années je l’ai voué aux gémonies, mais qu’en y réfléchissant bien, je suis redevable à Machin, ce démon au cœur de midinette, d’avoir vécu des années fabuleuses dans l’Himalaya… et d’avoir su ensuite poser mon sac à dos au bon moment. 

Je ne sais pas si j’aurais été aussi heureux que ça, de vivre au Népal en fin de compte. Ça faisait de longues années que je ne lui en voulais plus de rien du tout, sinon d’avoir été là au bon moment, sur mon sentier. 

Machin a été emporté par la clope, puis est parti en fumée au crématorium. Tout n’est que vapeur. 

E la nave va…

Note : les noms, dates et lieux ainsi que certains détails ont été changés, parce que la vie est un putain de roman.

 

  1. J’en parlerais dans d’autres billets. []
  2. La monarchie a été renversée en 2006. []
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Rien de rien

© Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal

 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !
– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ? 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées. Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu,[1] la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…

 

 

– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…
– Raconte. 

Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens. Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau. Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois. Marchand de chair humaine. 

– Et puis, Pasang ?
– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme. Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif. 

– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?
– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.  

© Olivier Tichané 2007

Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 

 

  1. Lire le billet lié. []
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Dernières Nouvelles du Royaume

Jangmu - © Cyprien Luraghi 2007

 

En 2065, soit au printemps qui va venir, le Népal deviendra une République et la monarchie sera abolie ; l’assemblée Constituante en a décidé ainsi avant-hier. C’est la bonne nouvelle.

***

La femme de mon très cher ami Pasang, chez qui nous avons passé un mois et demi au printemps, Zolive et moi, a quitté ce monde le dix-sept décembre. Je l’ai appris par un courriel lapidaire qui ne dit rien de la cause :

Sorrow !!!

Dear all,

I am writing you this mail on behalf of my father Pasang Sherpa. I would just like to inform you that our family is facing very difficult and painful time since we lost our beloved mother on 17th December.

Nima SHERPA and family

***

Je n’ai aucun mal à imaginer le choc. C’est une famille d’amour. J’ai connu Pasang et sa femme Jangmu en 1981, alors qu’ils étaient jeunes mariés et n’avaient encore que deux enfants, que j’ai fait sauter sur mes genoux, dans leur village perdu de la vallée de Rolwaling, Simigaon, où je passais pas mal de temps entre mes saisons de trek.

Depuis trois jours, je sens à nouveau que le Népal est loin, très loin. Je n’ai pas de nouvelles. C’est vide ; il n’y a personne de l’autre côté. Je tente de les entrevoir, dans la grande maison des faubourgs de Katmandou : la grande Phudrolma et l’autre fille que j’avais vu en coup de vent, les deux autres frangines : Paskima et Kanchi, et le Wang débonnaire, et le petit dernier, Purba, treize ans… et ce Nima, l’aîné, qui vit en France depuis dix ans, que je ne connais pas encore. Tous effondrés autour de ce vieil amoureux de Pasang… Et les voisins ; tout le quartier ; car la famille de Pasang n’est pas de celle qui laisse indifférent : des gens tout bonnement extraordinaires.

Jangmu, c’était une sœur pour moi ; une rigolote avec des moues incroyables.

Je suis malheureux, mais certainement pas autant qu’eux. C’est la mauvaise nouvelle. 

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BILLET TARDIF

© Cyprien Luraghi 2007

Du 6 au 10 avril, chez Pasang, à Katmandou 

 

Note : ce billet aurait dû être posté avant notre départ en trek… sauf que le Net, ben c’est toute une histoire, ici. J’avais tout tenté la veille au soir… et jusqu’à onze heures, encore. Mais que tchi. Là, je poste sans illustrations ; c’est déjà mieux que rien. Et je suis en train d’en rédiger un autre, qui devrait être en ligne d’ici demain… si tout va bene.
[NVDF] : mais rien n’alla sur des roulettes… je poste et j’agrémente donc depuis mon atelier, à Puycity…

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TOUBIB-TOUBAB / SOUS BILLET UN

 

© Cyprien Luraghi 2007

Là. À Katmandou dans le faubourg, au delà du boulevard circulaire qui enserre la cité, dans la grande maison de nos amis sherpas, dans le noir et sur le toit-terrasse, j’écris en mode batterie en attendant la fin du délestage. Olivier est en bas, qui joue au Uno avec le petit dernier de la couvée, Phurba, treize ans… Zangmu vient de passer pour allumer l’encens dans la chapelle avec Paskima, sa fille de quatorze ans (on a fêté ça hier comme chez nous, avec happy birthday, gâteau d’anniversaire, et même une bouteille de blanc d’Espagne, un petit fond chacun pour les ados venus en bande, copines de collège et potes du quartier).

Maman est engoncée dans sa vêture montagnarde, parée de son tablier de laine à rayures, tandis que la minette est en jupette et tee-shirt échancré. Shanti, Agnès, Nono et Cloé, vous n’auriez pas fait un pli, et déconné avec les girls illico, comme chez nous à Puycity, quand Brig’ vous laisse le champ libre à la maison… et Gaspard aurait titouillé du clavier avec le grand Wang, sur son ordi perso et dans sa piaule à voguer sur le Net.

 

© Cyprien Luraghi 2007

On est au vingt-et-unième siècle. Simplement, chez nous ça s’est traîné sur deux générations, alors qu’ici tout s’est joué en une seule. A peine.

***

Ouais ouais ouais, on est donc de retour… On était bien partis, pourtant. Parés, gonflés à bloc et avides d’aller respirer un air un cran moins dense que celui de la ville…

Olive, qui n’arrivait pas bien à se guérir de sa tripite bloblotante, avait sur mes conseils, pris rendez-vous avec le toubib à toubabs de l’ambassade de France qui, nous le pensions, aurait eu sur son cas un avis éclairé.

Peu de choses ont changé depuis mon dernier passage à ce gros pavillon qui nous tient lieu à nous, adorateurs du claquosse au lait cru, de façade officielle. Le portier ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’ai connu vingt ans plus tôt : soit ils les clonent, soit c’est son fils. Ils ont juste repeint les murs en rouge brique alors qu’avant c’était en blanc. Sinon, ben c’est comme toujours : un léger frisson me parcourt rien qu’en songeant aux petits bureaucrates hexagonaux qui s’évertuent à perpétuer envers et contre tout, jusqu’à l’absurde, la paperassophilie qui nous tient lieu de culture, dans ce confetti tricolore. Brrrrr.

Le gravillon lui-même dans la cour doit avoir été acheminé à grands frais de Grattouilly-les-Formulasses. D’ordinaire, j’évite à tout prix, mais là… pas le choix. Je largue Olive dans la salle d’attente et je file presto m’en griller une dans la cour (oui, je l’avoue : je n’ai jamais réussi à tenir plus de dix secondes dans ce genre d’endroit : je m’y sens comme un goret tout couinant, en route pour l’abattoir).

Une petite dame bien de chez nous m’aborde ; elle vit à Katmandou depuis cinq ans, et étudie le bouddhisme sous la houlette d’un maître tibétain à poil ras. La papote lui manque ; à moi aussi. C’est Rose. Nous sommes en train de disserter de ci et ça, et c’est au moment où elle entame un hymne à la gloire de ce merveilleux médecin qui officie en ces lieux, qu’Olive s’extrait du cabinet.

C’est rien du tout, qu’il lui a dit : juste une bête lambliase. Bienvenue au club ! lui avait-il gaiement jeté, en agitant un gros bocal de comprimés de Métronidazole… Cinq jours de traitement et ce sera fini. Vous pouvez sans problème partir en trek demain.

Alors ; la lamblia n’est pas une danse brésilienne, mais une très jolie bestiole, alternativement connue sous le nom de giardia. Au microscope, elle ressemble à un œil avec des cils partout autour. Le seul problème, c’est qu’elle schlingue grave ; elle pète tout le temps ; lorsqu’elle prend ses aises au sein de nos boyaux, elle se multiplie à vitesse grand V, et nous gonfle le bide au point qu’on paranoïe et qu’on pense exploser. Mais le corps humain est une machine extrêmement bien conçue : deux soupapes ont été prévues pour l’évacuation du trop-plein : le fion et le goulot, par lesquels le trop-plein l’hydroxyde sulfuré engendré par le raout parasitaire s’évacuent, nous laissant un répit crépitant… juste le temps que ça r’commence.

En outre, ces gentils organismes monocellulaires ont la délicatesse de faire fuir les candidats éventuels à la contamination : lorsque le sujet rote, le remugle ejecté est si violent qu’on se carapate à toute blinde.

Là, je suis un brin épaté : l’ami Olive a dû choper une variété particulièrement exotique du bestiau, vu que l’ami est parfaitement inodore. Et pourtant j’en ai vu… et senti ; des centaines, des milliers, vu que la « maladie du gros ventre » touche environ cent pour cent des Népalais au moins une fois dans leur vie, et guère moins de résidents et autres touristes de passage. Je l’ai eue, tu l’as eue, ils l’ont eue… et on pue !

***

On s’en revient au centre-ville, bras dessus, bras dessous, avec , lorsque sur l’avenue, posé sur le trottoir, un clébard noir gît sur le flanc, nous souriant de toutes ses dents.

Un qui s’est fait beugner par la cohorte continue de véhicules qui s’enquillent -et je suis poli- à l’heure de la débauche. Rose est tout émue. Oh le pauvret.

Un peu plus loin, au coin de la prison royale où le roi criminel réside entouré de laquais, avec sa bonbonne reine et son prince assassin, en allant vers Thamel, gisent deux drôles à même le macadam, qui dorment au grand soleil. demi-tondus, et vêtus de haillons. On sait qu’ils sont vivants du simple fait qu’ils ne sont pas couverts de mouches. Ceux-là sont irrécupérables, nous dit Josy d’un ton très détaché. Et nous passons. Ils tournent à la colle, qu’ils sniffent dans des sacs, et vivent comme des rats, moins bien considérés que les chiens (que des assos de zamis des zanimaux stérilisent gratos à Katmandou), et les racaillous de chez nous. Elle a bien dit « irrécupérables ». J’ai pas rêvé.

Allez, camarades bouddhous… encore un p’tit effort… Ouais… là. Bien. Oui comme ça. Bien.

Gueuler ne sert à rien ; j’écris, je conte. Et nous filons vers la boutique à thé que nous recommande Rose. Olive est aux anges. C’est un plein sac qu’il compte ramener. Puis nous allons manger une pizza, dans un établissement tenu par deux Ritals. C’est plein à gaver ; on nous case comme on peut, ça speede comme chez nous ; y a pas un Népalais, hors le staff.

Four électrique importé, et tout le reste à l’avenant. Un bruit maousse de hall de gare. Une insipide tarte aux légumes, qu’on nous sert à la hâte ; pas de quoi casser des briquettes. Pourtant, Rose nous en avait parlé comme d’un temple gastronomique ; seule l’addition est salée, et méchamment encore ! Et puis c’est sinistre : même le groupe d’Italiens attablés derrière nous, qu’était aussi joyeux qu’un rallye de tempes grises, nostalgiques de l’Allemagne de l’Est, croquant de fades malossols à l’acide acétique.
Pas le moindre atome d’origan. Rien. Autant les engloupir en France, où elles sont vraiment dégueulasses. Tant qu’à faire.

***

Qu’est-ce qu’elle est triste notre grisoune Europette, vue d’ici ! Un brouet inodore. Et surtout pas le creuset où se fondent les meilleures idées de nos vingt-cinq forces vives et brillantes. Aussi concons que des Ricains, les Euromollassons ! Quand je pense à ce qu’ils ont fait à nos pays du Sud, ça me glace. Encore un complot mormono-baptiste. Je te les parachuterai à poil en plein Nigéria, ceux-là. Et qu’ils nous les bouffent pour de bon, ces bwanas-là. Croqués par des nègres lubriques. Héhé. Je suis salaud, hein ? Et qu’on n’en parle plus. Ouf.

C’est simple : t’as même plus besoin de coller un car de gardes mobiles à chaque coin de rue : chaque citoyen s’est fait greffer un CRS à l’intérieur.

Ici ça vit, ça pulse, ça débloque à pleins tubes ; on se croirait dans du Pagnol , du René Clair, du Fellini. Quel panard, mes amiEs !

***

MONTER/DESCENDRE / SOUS BILLET DEUX

 

© Cyprien Luraghi 2007 - Mingma

Pasang arrive au petit déjeuner le lendemain, avec notre porteur. Un jeune gars de vingt-trois ans nommé Mingma, qui est Sherpa (allez, une fois de plus : Sherpa, c’est comme Breton ou Alsacien, ça veut pas du tout dire porteur). Olive n’est toujours pas vaillant, mais nous nous convainquons que le médoc de choc du médicastre importé est d’une violence absolue ; le métronidazole, c’est le DDT des protozoaires ; ça te cramponne l’estomac, ça te fout très mal, mais ça agit rapido. Douche chimique ; presque une chimio. Cinq jours, quand-même… je peux pas m’empêcher de penser qu’il y a pas été avec le dos de la cuiller, le bougre. Faut vraiment que ce soit grave, parce que d’habitude, t’en prends deux jours au max et finished. Pschitttt. Magique.

Trek facile, qu’ils disaient… J’aurais dû me méfier. On est au pied d’une grimpette de huit cent mètres, qui attaque ultra-raide sur des escaliers en béton, jusqu’à un petit réservoir alimentant la ville de Katmandou en eau potable. On pige tout de suite pourquoi y a jamais d’eau au robinet : c’est minuscule. Et pour le potable, tu peux repasser : y a plein de bleds juste au dessus, qui jutent droit dedans. Après, c’est l’entrée du Parc National de Langtang-Helambu. Deux cent cinquante roupies le Blanc, et dix pour le Local. 

 

© Cyprien Luraghi 2007© Cyprien Luraghi 2007 © Cyprien Luraghi 2007

Les militaires en poste ont l’air de s’ennuyer. C’est pépère comme boulot, de n’avoir qu’à laisser baller sa paire de bras.

Les check-posts tenus par les flics à la solde des rois, ont disparu, qui jalonnaient de pénible manière le moindre sentier, autrefois. Les Maoïstes ont eu bon goût de nous virer tout ça dès leur premier passage dans la région… et partout ailleurs dans ce qui ne sera bientôt plus un royaume. Les touristes, tout autant que les gens du cru, devaient se soumettre à de forts tatillons contrôles, et la moindre denrée descendant à dos d’homme vers la ville, était impitoyablement taxée par ces infâmes gabelous. Un exemple concret : les morillons que nous trouvons ensachés dans le moindre supermarket franchouillon, sous la pompeuse appellation de « morilles séchées », proviennent toutes des pentes himalayennes ; lorsqu’on se penche sur l’étiquette on voit marqué « produit d’importation », mais c’est made in Népal… Les misérables paysans qui, à la mousson venue, les apportaient aux grossistes, se faisaient taxer à trois cent pour cent par les fonctionnaires royaux. Evidemment, rien en contrepartie : tu raques, tu crèves.

C’est l’armée qui remplace, pour l’heure, pendant la période transitoire de deux ans, entamée la semaine dernière, après l’élection de l’Assemblée Constituante. Avec cinq ministères attribués aux Maoïstes. Na ! Et je les vois d’ici, ces enflures bobos, le ventre plein, anciens maos spontex de soixante-huit, ces veaux qui nous gouvernent, ces Jospinos, ces renégats trotskards, ces salonnards fils-à-papa qui se disent de gauche ; ces July, Cohn-Bendit, ces Hue, Buffet, et même Besancenot et le Bové, et tous les social-traîtres qui en chient dans leurs frocs ; et je le sais : ils vont nous agiter le spectre de Pol Pot.

Mais qu’ils aillent se faire mettre, ces foutriquets, car les Maos d’ici n’ont retenu du kondukator Dragon Rouge, timonier de la Chine en son temps, que la magistrale leçon de stratégie et de poliorcétique (l’art d’encercler les villes -auditionner Albert Marcoeur, oeuvres complètes). Mais pas la boudinophilie y afférente, heureusement.

Notez bien qu’avant qu’ils ne sortent du maquis et se montrent à visage découvert, quelques mois après la Deuxième Révolution d’Avril (« Jana Aandolan » N°1 en 1990 − j’y étais − et N°2 l’an dernier), ils ont fait méchamment frémir : ils ont tenu l’armée népalaise en échec pendant une douzaine d’années, contrôlant plus de la moitié du pays, établissant à plusieurs reprises un blocus absolu de la vallée de Katmandou, prélevant les impôts et percevant les taxes, y compris pour les étrangers -avec reçu, tampon faucille-marteau, s’il vous plaît- et remplacé par les leurs, les scribes royaux. Viré à coups de pompes dans le cul les zamindars, ces gros propriétaires terriens bien féodaux, trucidé avec zèle les plus ignobles de ces négriers ; commis aussi les pires atrocités : tortures, villages incendiés, recrutement forcé chez les adolescents, châtiments barbares (main coupée pour les voleurs, etc.)…

Ce fut le plus souvent le fait de groupes isolés, quasi gangstérisés ou bien fanatisés, coupés de leur direction par le manque absolu de communications… et puis, faut bien le dire : à force de bouffer des pierres, on n’a parfois pas d’autre choix que celui d’adopter ne kalashnikov.
Enfin moi, j’suis gandhien et objecteur de conscience. Alors vous savez, hein, les armes, tout ça… Enfin j’explique…

En face aussi, et encore bien plus, ce fut l’horreur.

L’armée du roi, forte de deux cent mille hommes, armée par les Britanniques au début du nouveau siècle, puis par les Etasuniens, (hélicoptères de combat, armes automatiques, formation des troupes de choc…) sans que cela ne fasse nul bruit dans nos médias franco-francons… a fait encore plus fort. De la bouillie humaine, du hachis Parmentier.

Bref, c’était la guerre et y a rien de plus dégueulasse.

Bon maintenant, quand on interroge le villageois de base, il en ressort systématiquement que le passage des Maos dans leur bled, ben finalement ça a eu du positif, surtout. Et pas qu’un peu. Il aurait pas fallu qu’ils s’attardent trop, certes ; là c’était bien ; sont restés juste le temps du grand ménage ; -et les dieux savent qu’y en avait besoin- pis y sont tous descendus d’un seul coup à Katmandou ; z’ont fait la révolution avec tout le monde, et on les a plus revus. Ouais, parce que bon, l’abolition des castes, ça c’est vraiment cool. Et là, tout le monde a pris le pli ; on reviendra jamais plus sur le sujet. Bon point.

Exproprier les salopards de proprioches et nous redistribuer leurs terres… alors là, je sais pas comment dire… non, la c’est carrément grand. Excellent. Neuf bons points. Une image. Top class.

Mais bon… le reste, hein. Un peu beaucoup lourdingue. Houla. Les instits maos qui apprennent aux enfants à fabriquer des armes. Qui font faire des exercices militaires -même qu’il faut y aller, sinon ils viennent te chercher avec les fusils- à tout le village. Et tout. Et tout.

Et j’en ai écouté, du monde, depuis que je suis ici. Vous vous en doutez bien ; et vu que la tchatche est érigée au rang d’art majeur au Népal, et que les langues se délient… j’en loupe pas une.

***

On cause de ça et d’autres choses avec Pasang, sur la terrasse, assis sur des pliants, devant des tasses de café, de thé au beurre salé, ou quand il vient fumer une clope avec moi.

Là, les Maos font à la capitale un travail d’assainissement anti-bureaucratique qui me ravit au plus haut point, et réjouit le populo comme les congés payés en 36 : ils se sont installés en petites escouades et à demeure, aux heures d’ouvertures, aux jours ouvrés, devant les portes de toutes ces administrations qui, comme en France, s’acharnent opiniâtrement à faire chier au maximum l’honorable citoyen contribuable en quête d’un service dû à lui par l’Etat.

Il fallait trois mois et plein de roupettes pour graisser la pattes aux « kaalo topi » − les calots noirs, coiffure officielle des fonctionnaires − ; maintenant c’est plié en une demi-journée. Et tout le reste à l’avenant.

On se marre bien tous les trois quand je dis à Pasang que ça serait vachement bien si on pouvait exporter quelques maos bien pète-sec en France, et les planter devant les burelingues de la CAF, des ASSEDIC, de l’ANPE, des préfectures… et je vous laisse le soin de compléter la liste, vu qu’il est tard et que la flemme me gagne.

Tiens, juste avant d’aller fermer les yeux et de passer l’entrée de nuit en écoutant parler les chiens d’un bout à l’autre de la Vallée, ça a fait plop juste sous l’occiput, une dernière bubulle a fait surface dans mon p’tit cypoulot :

Fondons le CRAB : Comité Radicalement Anti Bureaucrates ! 

© Cyprien Luraghi 2007

Ouah ouah…
Wou-wou-wou.
Ouwouwouw.
Wou ah ouh wah
Ouah ouah

***

Pouf-pouf… Purée de grimpette. En plein cagnard. Trente-deux à l’ombre, et y en a pas. Dix-sept ans que je n’ai pas du tout arqué… Et mon Olive qui se dandine au ralenti, et souffle des évents. Mais qui tient bon, et moi aussi. Je sens dans mes extrémités le sang faire des friselis. Ca tire un peu sur les mollets, mais bon, finalement j’ai pas perdu grand-chose. Ca conserve, de vivre sous la trappe.

Là-haut, c’est la petite bourgade de Chisopani (la source fraîche, en népalais), où nous nous posons après quatre heures de grimpette. Y a pas à dire, ça a drôlement changé. La région d’Helambu est située trop près de Katmandou, et d’autre part elle n’offre pas de grand huit-mille à se coller sous l’oeil ; elle est donc assez peu prisée des trekkeurs amateurs, qui ignorent qu’un « petit » sept mille et toute une ribambelle de cousins en roc d’Himal, vous en colle bien souvent plus dans les admirettes, qu’un Everest plutôt mastoc et sans grâce. N’empêche qu’on ne se balade plus de gîte au sol en terre battue en auberge gauloise enfumée, chichement éclairée par une lampe à pétrole maison, constituée d’un vieux quart de rhum à la capsule percée, d’où une mèche charbonneuse émerge, qui crache noir un long filet de suie grasse montant jusqu’au plafond.

C’est très chic. Quatre ou cinq petits hôtels modernes, en béton peint s’alignent, avec chauffe-eau solaire, panneau photovoltaïque, éclairage en douze volts, téléphone, douches et chiottes nickels, chambres cleans, quinze plats au menu, toiles cirées sur les tables, sièges confortables, épicerie fournie en tout.

© Cyprien Luraghi 2007

Je dis à Mingma, qui est déjà venu, d’aller droit à celle où le patron est le plus sympa. Très important. C’est lui qui colle l’ambiance, comme partout. C’est un monsieur Tamang (une des 36 ethnies népalaises) qui tient là nôtre, avec son fils. Ronds père et fils, mines joviales, le plis qu’a pris leurs yeux à force de sourire. Deux véritables aubergistes. Comme y en a plus beaucoup chez nous.

Depuis longtemps déjà. De vrais bougnats d’antan. Un tantinet gourmands sur l’addition, tout de même…

Olive a l’air soudain très crevé. Moi ça va à peu près ; j’avais peur ; lorsque j’avais posé mon sac à dos la dernière fois sur un chemin, j’étais très mal. On finissait la Transe Himalayenne avec Mukti et j’avais quarante de fièvre. Et cinquante-deux kilos ; en mille neuf cent quatre-vingt dix. J’avais la malaria ; je l’ai toujours. Ca vous secoue son homme, cette saloperie ; vraiment ; j’avais très peur. Mais là c’est bon, je le sais. Mingma passe un coup de fil à Pasang ; il me tend le combiné. Comment ça a été ? Oh ben moi, c’est comme une vieille Peugeot Diesel qui crache le noir et pétarade du tuyau ; j’en ai chié, mais merde, y a pas à dire : j’ai pas perdu le pied. Il éclate de rire. Et Olive ? Beuf-beuf… pas terrible. Le médoc du toubib lui fait rien. Il se fait un sieston, là. De toute façon on va rester là demain ; déjà, on est loin de la pollution, y a du bon air, la vue est géniale, les gens gentils comme tout. Et y a des poules et des biquettes ; et mon Olive, il est pas de la ville. Ca va le requinquer. Je te tiens au jus…

…Ça va ?
…Mmmmmm…

Olive ouvre les yeux ; ça va pas. Depuis deux semaines, y a des hauts, y a des bas. Là c’est bas. Tous les matins c’est comme ça :

…Ça va ?
…Mmmmmm…

Il est blême au petit déj ; il se force à mâchouiller deux cuillers de porridge, il a la tronche en long. Il a une outre à la place du bide, qu’il a plat d’ordinaire. Il rotule. On va se faire un tour à la gompa (l’église/monastère des bouddhistes), à cinq cent mètres de là. Au retour : putain de côte, qu’il expire, à bout de souffle… C’est un faible faux-plat… Ouais, là, le pote, il est mal de chez mal…

Patron, j’ai vu qu’il y avait une moto dehors…

C’est celle de mon fils.
Euh… la moto, là, elle peut aller jusqu’à la capitale ?
Oui, y a une piste, pas évidente, mais je la connais bien ; il faut compter une heure et demie.
C’est juste pour le cas où… S’il fallait faire descendre mon copain, vous pourriez ?
S’il sait se tenir à moto, pas de problème…
Ca oui : il en a conduit une pendant des années ; il saura bien faire le passager.
Je vous dirais demain matin ; mais à mon avis, on ne va pas aller plus loin pour ce coup-ci.

Dis, tu ferais quoi, Cyp ?
Alors là, je suis un peu perplexe : y a pas grand-chose qui résiste au métronidazole…

Sinon les bactéries. Et dans ce cas, faut prendre des antibiotes. Maintenant, c’est ce que je ferais si j’étais dans un coin paumé avec un groupe. Je l’ai fait plein de fois. Mais là, vaut mieux que tu téléphones au toubib de l’ambassade… c’est pas trop tard.

Alors, il t’a dit quoi ?
…Continuer mon traitement jusqu’au bout. Surtout pas prendre d’antibiotiques. Et voilà.

***

Demi-tour.
Tronche de six pieds, une cuiller de gruau britannique, sourire à l’envers, mollesse générale. Il a pompé sur la réserve, et là c’est vide.
Moto.
Mingma passe un coup de fil à Pasang.

© Cyprien Luraghi 2007

 

© Cyprien Luraghi 2007

 

Mingma et moi, on cataclope dans la descente. C’est fastoche. Pas un faux-pas, pas de cheville tordue. J’ai tout bien comme avant ; le bon rythme, la frite et la mayo. Tout revient. Je clos mes yeux et je compte dix pas. Je les rouvre. Mes pieds se sont posés exactement là où il faut, sur les marches en vrac… Du tout-terrain les yeux fermés, les doigts dans le nez. Y a que les longs marcheurs qui savent ça. Topographier en un clin d’oeil ; et sans qu’on sache pourquoi, les jambes suivent seules. On n’est plus qu’une tête flottant au dessus du chemin. C’est un plaisir, un vrai, grisant. C’est la marche.

Le goudron.
Une échoppe, un café noir pour moi, crème glacée pour Mingma. Il fait chaud. On prend le minibus qui nous mène à l’orée de la ville ; puis un taxi. Olive gît chez Pasang, qui nous conduit avec sa vieille Toyota à la clinique américaine. Le toubib tricolore, tu laisses tomber. C’est pas donné-donné, mais là, ils ont un matos dernier cri ; c’est efficace, c’est luxe… et ça marche impec avec les assurances. La blondulée ricanoïde nous prévient :

− C’est quarante-neuf dollars la consultation seule – Les médicaments et les analyses sont en supplément
− On ne fait pas crédit
− Nous prenons trois pour cent en plus pour les paiements par carte bancaire
− Si vous devez aller à la selle, nous ferons l’analyse immédiatement (notre laboratoire est très bien équipé)
− Vous trouverez tout ce qu’il faut pour collecter l’échantillon dans les toilettes. C’est au fond à gauche et forcez-vous un peu si vous n’avez pas envie.
− Vous devez remplir absolument tout le questionnaire, sans rien omettre.

Tout ça sur un ton neutre et mécanique.

On sort cloper avec Pasang.

Monsieur ! Vous pouvez venir faire la traduction ?
Je file.
La dame médecin va droit au but. Méticuleuse, elle ausculte, questionne à fond, scrute, réfléchit. Palpe. Faites Aaaaaaa. Tension. Mmmm…
J’y dis ce qu’a dit le toubib de l’ambassade. Elle ne lève pas le sourcil, mais elle esquisse tout de même. Reste neutre ; mais n’en pense pas moins.

− Vous prenez quoi ?
− Du métronidazole.
− Depuis quand ?
− Quatre jours.

Visage de la dame, figé.
Pli frontal ; sourcillement, infime dodelinement.
Vous m’arrêtez ça immédiatement. Son ton ne souffre pas contradiction. Elle est nette. Elle dit cela en rédigeant une ordonnance.
Vous n’avez pas de parasitose : c’est une bactérie ; assez rare il est vrai. Enfin, pas vraiment commune ici.
Pour ça, il vous faut des antibiotiques.
Elle lui tend trois cachetons.
Un par jour, trois jours.
Après, c’est fini. Sûr.

Je lui demande poliment de quel genre de bactérie il s’agit.
C’est un microbe qu’on ne trouve que dans la nourriture de poulets industriels − le campylobacter − dans certains élevages et dans certains pays seulement. Ensuite, il faut que la viande ait été mal cuite. C’est ça et rien d’autre.
Je vous remercie.
Et au revoir.

Soixante dix dollars.

Olivier n’ayant pas ingéré le moindre bout de volatile depuis son arrivée, c’est dans l’avion de la Gulfair qu’il s’est chopé sa saloperie. Riz-poulet au menu ; il en avait repris deux fois…

***

Le soir-même, Olive était de retour parmi nous.
Ah ! Chouette !
Le vrai Zolive, avec un Z.
Le mec avec la banane pleine de dents, aux biscotos zygomatiques olympiens, avec les oreilles qui s’trémoussent quand il se poile, et fait plier les autres en quatre ; le meilleur déconnologue au nord de la Garonne… et son appétit légendaire qui va avec.
Et en rogne.
Je préfère nettement te voir en pétard, mon vieux, qu’avec ta tronche des derniers jours.

Il fulmine contre le toubib merde in France.

Erreur grossière de diagnostic. La lambliase, ça schlingue GRAVE, mec.
Mauvaise prescription en conséquence. (lire la liste des effets secondaires du métronidazole dans le Vidal fout nettement plus la trouille que la Nuit des Morts-Vivants dans la version noir et blanc de 1968) 

Conseils délirants, légèreté (partez en trek quand vous voulez, pas de demande d’analyses)
Persistance et signature : surtout pas d’antibiotes !

Olive veut lui balancer une lettre pas trop gentille.
Laisse tomber, j’y dis. Il en aura rien à foutre ; c’est fier, ces gens-là. On est rien que des merdes, pour eux. T’as pas idée comment ils nous méprisent. Mais t’as raison : fais-là.

Une bonne, bien gratinée… et t’y colles le lien vers ce billet, sur le blog. Ca le fera fumer un peu. Et t’oublies ; et tu bouffes comme un chancre. Un excellent médoc, la boustiffe. Et quand t’es mûr, on se recasse là-haut. On a tout plein de temps. On ne prend l’avion de retour que le trois mai. On a largement le temps de tout faire.

Regarde : on est chez Pasang, on a une piaule impec, (c’est la chambre de sa fille aînée, qui a quitté le nid l’an dernier) on est loin de la pollution. C’est calme ; y a pas de bagnoles. En plus ils sont supers.

 

***

LA BULLE PASANG / SOUS BILLET TROIS

 

 

On s’éveille aux corneilles, un peu avant six heures. On s’étire.
La nuit appartient aux clébards, et le matin aux piafs.
Mingma nous porte le café ; j’ai beau lui dire chaque fois qu’on n’est pas à l’hôtel, il se contente de rigoler. Puis vient Pasang,qui vient tchatcher un brin. Zangmu fait ses fumigations sacrées avec des herbes du village qui sentent bon. Elle passe cinq minutes à la chapelle, qui est en face de notre chambre.
Puis on descend, après s’être débarbouillés.
Thé au beurre salé pour tout le monde, tartines de pain de mie grillées, à la cuisine autour de la grande table basse. Omelettes et piment. Les filles descendent une à une, puis c’est petit Phurba et grand Wang. On grignote un peu quand on veut, chez les Sherpas.
Séance de travail jusqu’à onze heure sur la terrasse, Pasang et moi, pour préparer mes treks futurs. Devis, itinéraires, variantes, tout y passe.
Dès le retour, je serais calé sur les starting-blocks, pour ajouter une corde nouvelle aux activités de Dard’ Art.
Parce que rester cloîtré quinze heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, dans l’atelier, c’est fini. J’ai envie de bouger, sortir, et voyager ; et faire partager tout ça à quelques amateurs triés sur le volet.
J’ai calculé : à quatre ou cinq circuits l’année, je pourrais en vivre tout aussi bien qu’en m’échinant à psychanalyser les ordis déréglés, jusqu’à pas d’heure et sans répit.
Mais ce n’est pas demain la veille.
Si je parviens à réunir suffisamment de monde pour un départ dans les douze mois qui viennent, ça sera déjà beau. Après, on verra.

Mais ça se fait de plus en plus ; c’est la fin des usines à touristes, la mort des négriers du genre Nouvelles Frontières. Et tant mieux. On n’ira pas pleurer sur leur sort.

Je les cite nommément, parce que j’ai longtemps bossé pour eux.
Une dizaine de treks par an au Népal au tout début des années quatre-vingts ; un pic dix ans plus tard avec quatre-vingt-dix groupes de trek… et à peine une petite dizaine l’an dernier.

Ce sont les accompagnateurs qui ont pris les devants, et qui se sont tirés avec la clientèle. Bien fait. On n’allait tout de même pas louper l’opportunité que nous offrent les moyens de communication modernes, et persister dans l’esclavage. CDD en pagaille, jamais de salaire fixe, paye minable, pas la moindre perspective d’avenir… alors que dans les bureaux, c’est luxueux, les gratte-papiers y prospèrent comme des plantes grasses sous les néons d’une serre, payés treize mois sur douze plus tickets-restaurant… Qu’ils aillent se faire foutre, ces salopards ! Et les autres aussi.

L’avenir est à nous : et ce n’est pas uniquement dans le tourisme que les grosses structures sont appelées à disparaître : partis politiques, associations humanitaires obèses, usines à chômeurs, fabriques de misérables.

Car de chez moi à Puycity, rien de plus facile que de tout balancer par courriel, d’organiser, et de bosser enfin en paix, et sans intermédiaire.

Pasang a commencé en soixante-quinze comme simple porteur ; à force de suer sur les chemins, il a fini par se hisser au rang de boss de sa petite boîte. Et pour moi c’est pareil…

Cinquante francs par jour au noir en quatre-vingt, pour les actions en bourse du big boss, ce faux scout socialo milliardaire de mes couilles. Fini.

En plus, ces cons ont bien pris soin de virer les piliers de la boîte : Roupy et quelques autres, remplacés par des pions incompétents. Une page est tournée, définitivement.

***

Nous repartons demain à l’aube, ce coup-ci pour de bon. Enfin nous espérons.
Du coup c’est comme avant : pas de nouvelles avant une bonne dizaine de jours (le temps file vite, nous flânerons un chouia moins) ; portez-vous toutes et tous au zénith d’un ciel pur ; ne votez pas, éteignez vos radios, pliez vos quotidiens. Ne remplissez jamais de formulaires. Massacrez vos téloches ! Adoptez des boules Quies. Et pratiquez la méthode Coué !!!

Mille amitiés !

Cyp’
en ligne et à l’oeil

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ET TROIS POUR LE PRIX D’UN !

© Olivier Tichané 2007

 

 

DEBUT D’UNE BALADE CITADINE / SOUS BILLET UN

 

28 mars, une heure moins le quart, Annapurna Lodge

Le Népal tombe une barrière
C’est la Révolution
Une barrière tombe sur nous
Ça se passe dans la rue

 

Pitidéj dans la courette ; un grand café pour moi, bien que ce soit du Nes, mais j’aime que ça ; et petite théière pour Olive, c’est invariable.
Un des garçons s’appelle Narayan ; il est tout jeune et courte perche. Il est ultra gentil. On apprend doucement à se connaître. Il vient d’un gros village tamang, au centre du Népal.

Tout le monde plane tout le temps, personne ne speede. Pourtant, personne n’a rien fumé de louche et tout roule sur des roulettes. C’est bon enfant ; même les touristes blancs, des jeunes pour la plupart, sont franchement peinards. Ça ne crie pas. Des Espagnols et des Israéliens, un peu de tout aussi. C’est presque plein.

Les nouveaux voyageurs ne sont pas si mal que ça, en tout cas nettement plus chouettes que ceux des années quatre-vingt ; moins arrogants et plus coulants. Un tiers d’entre eux, par contre, reste muet. Ni bonjour, ni au revoir, propres sur eux et insipides, ne laissant jamais de pourliche au petit personnel. Des petits rien du tout, bien de chez nous.

Rendez nous donc nos bidochons d’antan !
On se marrait bien plus avant.
Justement.
En s’enfilant sur l’avenue, on faisait les fourmis avec des files de népalis, en rasant la tôle ondulée d’une palissade de chantier ; les minuscules Suzuki huit cent, nous frôlaient dans un bruissement.

La palissade s’est effondrée sur nous.

On s’est carapatés et écartés. Heureusement qu’ça tombait doucement. Olive a vivement chopé une dame par le bras, et j’ai senti la tôle sur l’épaule. Et c’est tout. Pas la moindre panique ; la colonne souriante a repris son chemin.

Imaginez un peu chez nous.

***

Hier, encore.

Il n’y a pas que les barrières qui s’effondrent sur nos goldens-reinettes, ici ; les décennies aussi, qui s’affalent d’un coup, s’évanouissent ; comme de vieux gros nuages courroucés, soudainement tout floconneux.

Sapta déjà, et ce n’est pas le seul… (on n’avait pas d’appareil, alors je vous collerai sa bobine plus tard)

Quand j’ai posé le pied pour le première fois au pays, en l’an mil neuf cent quatre-vingt, il éteendait mon groupe au pied de la passerelle ; Sapta est mon tout premier Népalais, que j’entrevis dans mon colimateur de grand myope.

Nous sommes des passagers du temps, nous autres moussafirs, (voyageurs) et les vaisseaux qui nous transportent, le font tout autant dans le temps que dans l’éther kilométrique. On se télétransporte dix sept ans, on se pose le cul sur une chaise, on se retrouve comme avant ; et l’érosion de l’émeri quantique, laisse à nos épidermes et diverses phanères, le blanchiment et les plissures… L’infime écot payé à nos surfaces, protège l’intégrité du dedans.

Sapta, c’est comme si je l’avais quitté l’avant-veille ; nous continuons simplement l’inachevé papotage entamé au temps initial de nos masses atomiques personnelles (enfin, qu’on croit ça se discute et blablabla. Car nous philosophons depuis le tout début, toujours assis nous faisant face, devant sa table de travail et deux verres de thé. Pour ce bel art de vivre, nous avons la vie tout à nous. Après, on ne sait pas, mais on aimerait bien.
Pour le côté pratique de la chose, Sapta est agent de voyages, représentant à Katmandou de la plus maousse agence de chez nous, pour laquelle j’ai bossé longtemps.

Nous y passons un bon moment.

***

Je le sentais peu chez nous, mais tout petit, embryonnaire ; mais la France et bien loin du grand pouls planétaire ; elle croit toujurs qu’elle existe, les autres non. Elle est seule et bornée, carbure au potions médicales, s’ankylosant jusquà la létale anoxie, dissimulant ainsi son ataxie.

C’est ailleurs qu’on le voit, partout : c’est frémissant, presqu’incongru vu la rudesse du temps :
sur les scories sanguinolentes du siècle où l’abattoir humain fut inventé, de fraîches radicelles s’insinuent ; le monde change définitivement. Et c’est en bien, et c’est tant mieux.

Soixante-trois millions de Vénus de Milo, et des milliards de misérables qui sourient. Et qui se dépatouillent dans la tempête, trouvant des solutions inespérées, impensées, pétulantes, sacrément épatantes. Devant l’adversité les humains se rassemblent. Le voyageur moderne et jeune de chez nous en chie à peu près tout autant chez lui que le loufiat local, ou le tailleur. Cette jeunesse est formidable. Les pauvres de partout se rejoignent.

Enfin !

On va pas s’emmerder, je vous dis, dans les tout prochains temps.
Je suis béni de vivre au beau mitan de l’un des grands tournants du monde.

***

J’ai beau ne pas y croire, ici tout est miracle. Tiens donc : après avoir quitté Sapta, nous filons vers Thamel. Autrefois il y avait trois fois rien ; terrains vagues, bouts de champs, par ci, par là une maison tordue, un antre borgne à putes montagnardes, trois caboulots à soupe aux nouilles, un vieux petit palais moisi, des bufflesses placides, des chiens de paille se démontrant les crocs devant un moncelet de vieilles épluchures.

On y venait à trois copains sherpas, se mettre mal en grignotant du pemmican rouge de piment, et siffloter gaiement bière après bière. Fumer des clopes et prendre du bon temps, nos dadais blancs repartis dans l’oiseau de fer. Après la fin de la saison de trek, avant de repartir au village, et biner dans les champs.

Là, c’est flashy. Les enseignes et les camelotiers sont à touche-touche, et c’est dément. J’éprouve une sensation que je n’avais connue, très déroutante : je vois sous les immeubles cimentés de cinq étages, s’aligner les cagnas d’antan, les marchands de bonbecs sur un petit plateau, les enfançons à pantalons fendus ; les trous noirs à beignets où ronfle un réchaud rugissant au kérosène . Et puis un très fort pincement au coeur : je suis perdu. Désorienté bien qu’en Orient. Le premier soir, en errant dans les rues avec Olive, j’avais carrément flippé grave. Pas longtemps, certes, mais soudain la boule enflée sous le sternum, et puis je me raisonne : c’est rien ; Y avait une ville, et y a plus rien. Nougaro. Y avait rien, et y a une ville. Thamel.

Là, j’y prends goût ; c’est comme au manège quand on décolle : on se fait peur et c’est grisant.

 

 

DE LA GUEULE / SOUS BILLET DEUX

 

© Olivier Tichané 2007On a 90 roupies népalaises pour un €…

 

 

On tourne à gauche un peu plus loin. Méconnaissable rue. Un immeuble tout neuf, aux prétentions chics et modernes, grandes baies, marbres clairs impeccable et sobres, boiseries, rideaux blancs.

Un menu affiché dehors, aux couleurs du drapeau français ; Olive s’y penche, en pro : il est de la partie.

Chèvre chaud
Salade de gésiers
Confits de canard
Harengs pomme à l’huile

Il file direct dans l’escalier devant le gardien médusé, comme ça d’un coup.

On se dit que ça doit douiller méchamment, mais pas du tout : c’est que dalle. Tu te fais la totale, t’en as pour à peine plus de trois euros. Le bâtiment n’est pas encore tout à fait achevé, ça ponce les sols en terrazzo, ça serpille la poussière du chantier. Mais c’est ouvert.

Du fond de la salle nickelée, parvient à nos oneilles un bruit de gueule. C’est le patron assurément, ça ne fait aucun doute. Il bagoute en mauvais anglichon, debout devant un vieux monsieur british à pipe, que je reconnais aussitôt ; c’est bien de Killroy qu’il s’agit. Il pouffote à petits panaches, suçotant sa bouffarde, le dos calé face au ballon de fine. Il entretient son personnage au point que sur sa calvitie, un hologramme de casque en liège colonial, irise d’une aura rosbifienne, quel ex en trique he is indeed.

En gros, c’est un mec, il a un restau chic où faut se pointer en pingouin ; c’est des gens de la haute qui s’emmerdent, vu que Katmandou, c’est levé comme des poules, à dix heures c’est dodo, y a des vaches qui s’baladent. C’est une ville pleine de ploucs sympatoches, et eux, ben ça la fout mal, vu qu’ambassadeur au Népal, tu sais qu’on t’a fait un sale plan et que pour la promo, tu peux toujours te brosser. Bref, ça sent bon le comptoir des Indes poussiéreux ; c’est comme Chandernagor : ça fait chic sur une carte de visite, mais en fait y a des bronzés partout et t’y as l’air fin dans les relents d’égout.

Je fais un tas de compliments serviles au sujet majestien, qui en roucoule d’aise (méfiez-vous, il s’agit d’une technique martiale assez au point : tu pousses au cul le gonze qui se pavane sur sa balancelle, et tu le fous par terre en rigolant ; lisez la suite dans quelques temps ; pour l’heure je pose mon collet ; attendons l’heure).

La Gueule nous embarque au comptoir, où ne luit pas le zinc, mais le bois tropical astiqué.
Olive est pâtissier, enfin était jusqu’à son déglinguage vertébral. La Gueule sent d’instinct qu’il est du même côté du manche de la poêle ; mais mon Zolive n’est pas du même bord, loin s’en faut : la Gueule l’entreprend derechef en lui servant un thé de luxe, et à ma pomme un petit noir serré, comme à Paris. Pas moyen d’en placer une, et pourtant.

Olive déjà… sont pas muets dans le sudouèste, cong ! Mais là, mon Olivo, c’est du concentré. Avec moi, il est battu, mais de peu. On s’endort en causant, le soir. On s’éveille à la tchatche. Mais nous, c’est rien : tu nous colles Nonihil en face à tous les deux en grande forme, on est ratatinés… J’écris tout le temps ; en fait je cause. Si j’avais l’opportunité de ne faire plus que ça, je vous torcherai deux pavés, bon an, mal an. Mais bon, ça fait belle lurette que j’ai fait croix dessus. Dans l’éditions française, tout le monde vit bien, fors l’écrivain… et le minuscule éditeur héroïque. De l’imprimeur au camionneur, tout un chacun parvient à nourrir sa nichée, mais l’écrivain n’est qu’un niaquoué merdique au pays de Malraux… Revenons à la Gueule, et boucle bien la tienne, mon Cypounet : t’es hors-sujet.

 

Boung !

…I’m not dead …I feel fine… I feel happy…
(Monthy Python – Sacré Graal, 1975)

 

Cinquante neuf ans, dépoitraillé, zyeubleus, moquette blanche, légère couperose. La Normandie. Première fois au Népal après cinq mois en Inde − ils ont essayé de m’enculer (il fait le trou de balle d’une paire de ses doigts roses) en France j’ai tout vendu après avoir plaqué ma grognasse de femme, tout divisé, dix pour cent, dix pour cent, dix pour cent pour chacun des enfants, (pas eus que d’une) quarante pour bobonne, et le reste pour moi. Il me restait cent mille euros, j’en ai claqué vingt-cinq, dont mille en corruption de fonctionnaires pour ouvrir mon gasthaus. En un mois, tout plié ; j’en suis à la pré-ouverture, pour l’instant je me rôde. Mais c’est tous des feignants. Ils savent rien… Elles sont donc pas mignonnes, mes petites serveuses ? C’est des bourriques, elles pigent rien ; à la cuisine faut toujours être sur leur cul. Sinon ils ne font rien, ces cuistots népalais. Et plaplapli, et plaplapla.

Les pauvres filles : la Gueule les a sapées à la française, enfin c’est une caricature. Elles sont fort gênées d’exhiber leurs mollets − c’est comme montrer ses fesses ici− et sont bien embêtées, juchées sur des talons de pompes à poules vernissées. Petit tablier blanc, barrettes, queues de cheval.

Il est tout fier, la Gueule, de nous confier qu’un grand politicien local était son partenaire (au Népal, un entreprenur étranger doit obligatoirement avoir un « référent » local, majoritaire dans les parts ; t’as vraiment intérêt à tomber sur un bon mec, sinon bye-bye avec la caisse, le fond, les murs, le stock).

Ouais, ben mon gars, t’es mal barré ; le mec en question, c’est un peu le Chirac national : girouette abonnée à tous les râteliers, pourvu que ça rapporte. Je vois d’ici le plan venir : dès les premières recettes juteuses, je me tire avec la caisse et je te laisse la Gueule… langue pendante, et plumé jusqu’à l’os. Retour en Normandie. Pointer au RMI.

Il s’adresse à Olive qui lui dit qu’il peut plus bosser dans l’hôtellerie :

— T’es inscrit COTOREP ?
— Non.
— RMI ?
— Même pas.
— Assédic ?
— Non plus. C’est pas le genre de la maison.

Merdalors ! doit-il se dire : il glisse celui-là, comme une libre truite, pas moyen d’exercer mon passe temps favori : rabaisser, humilier, écraser. Il se tire en cuisine…

− Cypounet : son thé, c’est le plus dégueulasse que j’ai bu au Népal (il ne tourne qu’à ça, l’ami).
Mon café, ben je trouve le même au moindre rade bas de gamme à Porgneville les Borgnes. Rien d’extra.
La Gueule se la joue cheffaillon étoilé, fixettisant sur l’infâmie des denrées locales : au pays du meilleur sucre de canne à mille lieues à la ronde, c’est au pied à coulisse qu’il entend calibrer ses dominos édulcorants de jus de betterave brevetés Delessert.

Il s’écoute beugler et ça lui plaît vraiment, mais ne tend pas l’oreille au vieux de la vieille que je suis, qui pourrait bien pourtant, contribuer avec ses futurs randonneurs français, à un chouillis de la prospérité de son escarcelette. Non, ce qu’il voit, c’est un mec mal barbu, affublé d’une casquette (Marcelline, je l’adore, elle a pompé ma sueur deux décennies durant, entamant sa carrière de l’Ouest à l’Est de la Chaîne, pendant la Transe Himalayenne) et tirant sur sa clope roulée main de tabac prolétaire, avec son sweat informe à trois euros cinquante dégoté à la fripe par son Annie chérie.

On se marre en rentrant : on a gagné un coup à boire, et moi de quoi écrire.
Quand je vois un salaud, je dis par là !
Va t’aligner avec les autres dans ma soue personnelle à sales personnages !

Au retour de notre très prochaine balade à pinces (on part dimanche dans les grandes collines, si tout va bien), on ira se taper la cloche chez la Gueule tant que ses prix sont abordables, histoire de vous conter la suite de l’histoire, du plus antipathique pigeon rencontré jusque là. Et si c’est bon on le dira, vu qu’il emploie du monde et qu’on n’est pas des chiens.
Héhé…

 

***

PASANG / SOUS BILLET TROIS

 

© Olivier Tichané 2007

30 mars, Cosmopolitan Restaurant

Toujours la même journée du 28, contée en long, en large…
Un jour tout bête et comme les autres, rien d’extraordinaire.Et pourtant bien remplis, comme tous ceux qui passent entre mes ans qui filent depuis que je sais marcher à deux pattes.

Après notre passage au restau de la Gueule, nous sommes tous deux à l’image de l’enseigne du blog : bidonnants et dramatiques. D’un côté, c’est croquignole, et de l’autre pas marrant du tout. Je plains le petit personnel qui doit s’accommoder d’un tel kondukator. Quand t’es arpette en brigade de cuisine, dans un trois étoiles au Michelin, tu sais d’avance que le boss est de la pire espèce caractérielle (tous les grands chefs le sont), mais au moins t’apprends quelque chose, et quand tu te pointes avec tes états de service, tu traînes pas longtemps au chômedu… Que là, ben t’es mal, vu que le boeuf frime à mort, mais il ne fait pas l’ombre d’un doute, que s’il la ramène au zinc, aux fourneaux il touche pas sa bille…

***

On ne vient à Thamel que pour un bref magasinage des babioles manquantes pour le départ de notre trek, qui aura lieu dimanche. Sinon, on reste au calme, loin de la foule.

C’est un ancien ami sardar (guide de trek) sherpa, qui avait ouvert au début des années quatre-vingt, la première boutique de location de matériel de trek au carrefour de Thamel, avec des duvets et doudounes qu’il avait collectés de ses expéditions passées dans le massif de l’Everest. Olive a besoin de faire réparer sa banane en skaï, dont la boucle a lâché, et mes godasses (ma seule et unique paire) ne feront pas le poids face aux caillasses des sentiers. Les semelles se décollent, elles ont quatre ans, et j’en ai hérité de l’ami Bozo (que je salue au passage), qui fut le guitariste des Ablettes dans l’ère du punk industriel. Dans les parages de l’Usine de Fumel, comme un paquet de mes copains.

J’avise une boutique de Sherpa, au pif. Impec : il a tout ce qu’il nous faut. Trois mille deux cent euros la paire, les mêmes qu’on trouve en France à quatre fois le prix. Elles me feront leurs bons cinq ans. Et je ferais restaurer les anciennes chez un petit cordonnier d’ici, où ils savent encore bosser dans les règles de l’art et à trois francs, six sous.

Trois, quatre mots de népali, et c’est parti pour la papote. D’où ce que tu es, de quel district, de quel village ? Tu te souviens de la boutiuqe à Lakpa ? Il est businessman à New York, etc.
Et trois bleds à côté du tien, des fois si ça tu l’avais connu, tu te souviens du maire, Pasang Phuri, qui était déjà chauve à vingt ans ?

Pasang ! Un peu mon neveu ! Même qu’il est à Katmandou… Je vais téléphoner à un copain qu’est son voisin, voir s’il est là. Thé ? Café ? Tabourets. Posez-vous.

Et il me tend le combiné. Ça ne fait pas un pli : le vieil ami pelé de l’occiput déboule à la boutique à trek dans les quinze minutes, le temps de s’en siroter deux. Je tends trois éléphants et deux rhinos (billets de mille, billets de cent), mais c’est niet. Pour ma pomme c’est deux mille six. Allez, j’y dis, je peux payer, je ne suis pas venu chez toi pour pinailler les prix. Je ne suis après tout qu’un touriste ordinaire ; t’as une famille à nourrir… Deux-mille huit. OK.

Pasang !!!!
Pascal !!!!

On se jette dans les bras l’un de l’autre.
On ne s’était pas vus depuis vingt ans et plus, et c’est comme pour Sapta : c’est hier qu’on s’est quittés. C’est que nous avons tous les trois en commun -nous ne sommes pas les seuls, heureusement— la chose sociale ancrée en nos esprits. Rivée, boulonnée, génétique, viscérale. D’instinct, tout ce qui dépasse de nos besoins vitaux -quand nous ne sommes pas nous-mêmes fauchés— file directo chez les misérables, afin d’améliorer le sort de nos soeurs et nos frères d’infortune. Sapta et Pasang ont de vieille motocyclettes âgées de vingt ans, alors qu’ils pourraient aisément en changer plus souvent…. et ce n’est qu’un exemple minuscule.

Nous le suivons jusqu’à chez lui dans un taxi. Holà ! Sacrée baraque ! C’est que l’ami a du monde à loger ; on se fichait très gentiment de lui en le charriant sur sa lapinité : il en était à cinq quand je l’avais quitté ; là, ce sont sept enfants qui peuplent sa maison. Zangmu, son adorable femme, m’enserre dans ses bras, très émue.

Bon ben c’est simple : faut pas chercher midi à quatorze heures : nous abordons à peine le bon vieux temps, assis sur les tapis : c’est le futur que nous voyons en face de nous. Pasang était sardar quand je l’avais connu. Maintenant, il est patron d’une petite agence de trek et, évidemment, reverse le surplus de tous ses revenus à un dispensaire et un orphelinat. Et puis il est toujours ami à Bruno Morandi, incorruptible humain gentil doué pour la photographie.

Au Népal, on gagne son temps en le perdant ; voyez : en moins d’un demi-jour on a torché notre shopping, rencontré deux amis, et plié l’organisation des treks futurs que je guiderai sous la bannière de DARD’ART. En plus, on se fait inviter à becqueter… et à crécher à l’oeil à notre retour.

Plus tu ralentis, plus tu vas vite.
Bien garder à l’esprit que l’animal national est la vache, et que même les Maoïstes ont trouvé ça normal, à la révolution d’Avril dernier.
Tu veux marcher en paix au milieu des bagnoles, incarne-toi en vache et fais couler ton pas ; les guidons acérés te passeront au ras des coudes, mais ne te feront pas saigner. Une embardée, t’es mort.
Essaie donc de speeder dans les grands escaliers qui plaquent les collines ; le papy diesel au pas lent aura vite fait de te gratter au beau milieu du raidillon, la clope au bec, en sifflotant.
En se ralentissant, on pense mieux et moins confus, aussi.

***

Dimanche matin, à neuf heures, Pasang nous rejoindra à l’Annapurna Lodge avec un porteur (non, c’est pas un esclave, vous allez vite piger), ensuite on se prendra le temps qu’il faut, et puis on partira à quelques dizaines de bornes au nord de la Vallée en véhicule, et puis on va marcher.

Combien de temps, alors là… Je sais pas, moi ; pour une fois que je n’ai pas une douzaine de trekkeurs accrochés à mes basques, et un programme ultra serré… dans le genre d’une paire de semaines. On verra bien.

J’embarque le Thinkpad 600, vu qu’il y aura un peu de jus de temps en temps pour charger la batterie. Mais nous serons coupés du Net en attendant… et puis je vous laisse de quoi gamberger un moment, en me lisant.

Cyp
en ligne et à l’oeil
30 avril, au cyber de Jochhen

Publié dans Himal, Humain, Népal | Autres mots-clefs : , , , , | 4 commentaires
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