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On the route

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1993 - 2016

Patron, un trois cents bornes et grouille-toi. C’est un thé noir de chez noir, sucré à mort qui te tient droit pendant trois cent kilomètres sur les pires routes de l’Inde quand tu es camionneur ou chauffeur d’autocar. C’est ce que demande le Sikh ventripotent au regard noir qui vient d’entrer dans la gargotte en tôle, au bord de la Nationale. Et pour se manger les trois cents les doigts dans le nez, le camionneur ajoute quelques comprimés d’amphétamines, voire une boulinette d’opium. Sans compter le rhum distillé local. Mais pas le chauffeur d’autocar pour touristes étrangers : lui pour décrocher son taf il a dû prouver qu’en vingt-cinq ans de route aux manettes de toutes sortes de poids lourds, il n’a pas eu le moindre incident. C’étaient en tout cas les conditions d’embauche de l’agence de voyages de Monsieur Rama. Lui et moi on en a bouffé, de la route. Pendant des années avec autant de nids de poules que de mauvais macadam, et nos touristes bringuebalant à l’arrière de la cabine vitrée. Lui au volant et moi sur le capot-moteur, taillant la bavette dans le rugissement du diesel, ou restant cois, tout en éveil lorsque la circulation devenait complètement folle. En Inde l’an passé il y a eu deux cent mille morts sur la route. Des gros culs dans le décor toutes les cent bornes en moyenne, j’avais compté.

© Cyprien Luraghi - ICYP - 1993 - 2106

*

Demain on monte à la capitale de la France : ici la route est nettement moins aventureuse mais tout aussi palpitante. Notre chauffeur sera légèrement plus hirsute que le vaillant Monsieur Rama. Mais il est tout aussi zen au volant de son petit bolide, bravant les intempéries prévues par la Météo. Et on va faire quoi à Paris ? Celles et ceux qui ont accès aux commentaires le savent déjà. Les lecteurs de passage devront poireauter un petit peu encore…

…E la nave va (sur quatre peuneus) !

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Mort Vert

Le Christ de Caylus et Daphné en cours de travail dans l'atelier de Zadkine aux Arques (Lot) en 1952 - Photographie inédite de Paul Grély - © Fonds Auzanneau

Trop tard : je viens de me rendre compte que cette image a déjà été publiée dans un billet précédent : CLIC. Aucune importance : il y a tant dedans…

C’est une boîte de papier photo Kodak dans laquelle sont en vrac une pile de vieux plans-films dans la poussière du grenier de l’ancienne boutique de Paul Grély, maintenant celle du Barbu. Il y a de tout, là-dedans : du catalogue d’isolateurs en céramique, du mariage, du banquet d’anciens combattants, et puis trois prises de vues de l’atelier de Zadkine aux Arques datées de 1952.

Il n’était bien que là. Paris, c’était pour la croûte; trouver de quoi gagner son manger dans le Lot à l’époque en étant artiste, ça n’existait pas. Un drôle de Russe très ours qui envoyait volontiers chier les emmerdeurs; maintenant on lui passe la pommade et sa grange a été transformée en musée aseptisé par décret des notabliaux du cru.

Il n’avait pas élaboré de grande théorie sur la sculpture : il suivait le fil de l’arbre sans se poser trop de questions, avec des outils de menuisier. Seul. Un bel ormeau fraîchement abattu pour orner l’église de son ami le curé de Caylus[1] et un chêne séché sur pied pour sa Daphné. Tranquille et sans bruit de moteur à explosion pour déranger. Rien de pire que la pétarade et le ronron du diesel : ces saloperies couvrent le chant des outils et gâchent le parfum du tabac. Zadkine les détestait autant que les mondanités parisiennes. Mauvais pour le travail.

Ne jamais perdre le fil mais le suivre : au ciseau et à la gouge ou pour d’autres avec un pinceau, un clavier : toujours être dedans même en dormant. Grappiller la moindre minute sur le temps obligé des nécessités vitales. Sinon rien de bon. Exiger qu’on vous foute la paix le temps que ça se fasse, ou bien montrer les crocs l’air mauvais.

L’important, c’est ce temps arraché pendant lequel tu suis le fil et la veine; après ils en feront ce qu’on fait d’ordinaire avec le sang du rêve : les critiques pondront des mots flatteurs ou acides, les petits penseurs théoriseront au bistouri en te disséquant comme une grenouille sur la paillasse et momifieront ta vieille grange en nappant son sol en terre nue de béton plat et lisse.

Et puis il te foutront dans une boîte : artiste contemporain. Sauf que tu n’entres pas dedans. Tu t’es déjà tiré ailleurs avec ta pipe, en ronchonnant. Loin des moteurs à explosion et du blabla des petits tenanciers branlotins de l’art …euh… enfin.. : contemporain. 

 

  1. Tarn-et-Garonne. []
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Bien posé

Huile de Charles Huard - 1940 - coll. privée - Cliquez pour agrandir

 

Les particules qui le composaient ont été éparpillées ; l’eau de son corps a coulé dans le sang de toutes sortes de créatures et sué vers les nuages ; il n’existe plus. Il a poussé, tout bourgeon, s’est enflé pompant la sève avide comme un baobab ; il s’est fait sa place dans le monde en poussant fort et en bourrant des coudes. Et puis rien de rien.

***

Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un vrai portrait : je ne sors pas beaucoup depuis longtemps. Alors j’ai contemplé celui-ci dans le salon de l’ami Alain, au château de Malmaison, quand tout le monde dormait. Je me suis dit : c’est qui ce gros bonhomme ? Il a vécu quoi ? Je lui ai vu toutes sortes de vies, en vain. Il ne collait à rien. Le soir, j’ai demandé à Alain.

— Oh : je l’ai acheté dans une vente aux enchères, pas cher. Il n’est pas si vieux qu’il en a l’air… regarde en bas à droite : 1940. Il est d’un illustrateur qui a eu sa petite heure de gloire : Charles Huard.

J’ai cherché sur l’internet et j’ai trouvé facilement. Le graveur de la Comédie Humaine de Balzac. Une espèce de César Birotteau, alors, mon gros bonhomme… Un personnage jamais vivant, comme le sont ceux des romans. Même pas une vie, juste l’écho d’une pensée d’écrivain, et la main du peintre. Pas plus, pas moins… et en fin de compte bien aussi vivant que n’importe qui d’autre, là, sur son tableau.

 

Peyrade, dessin de Huard pour l’édition Conard de la Comédie Humaine

 

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Déjection fantôme

© Cyprien Luraghi 2009

 

(Suite du billet précédent)

Ils s’extasient devant n’importe quoi, les Parisiens : partout il n’y a que queues, pour les expositions. Ils aiment les longues files pour l’art de toutes sortes. Un conglomérat de matériaux disparates suffit à leur plaisir, surtout s’il est accompagné d’un texte abscons. L’étiquette est importante, sinon ils ne savent pas de quoi il en retourne et s’en vont, dépités.

N’ayant aucune affinité pour l’art conceptuel, nous errâmes dans Paris, avec moi devant pour faire le guide aux trois derrière, pantelants ; ébouriffés par le spectacle d’une affolante monotonie immobilière, rompue ci et là par des gros monuments qui en jettent, mais sans éclat. C’est ça, leur truc : peu de couleurs, ça fait classe, pensent-ils… Le charme discret où on s’emmerde vite fait, nous autres du sud…

Une ville entièrement bâtie par des gens raisonnables, posés, mesurés… À l’exception notable de l’Opéra, conçu par un allumé de première, Charles Garnier.

Par bonheur, Paris recèle tout de même quelques trésors chatoyants, qu’il faut dénicher dans le monde du petit, car il ne l’est pas infiniment : cette ville se savoure aussi par ce qu’elle a perdu, ce qui n’est plus, et les bribes qui en restent…

Une sensation étrange s’empare de moi, soudainement : je rêve ou quoi ? Les Parisiens marchent droit, maintenant ! Dernière nouvelle ! Ils ne zigzaguent plus comme au temps jadis, le regard plongé dans le mètre de trottoir devant leurs souliers ; ils n’évitent plus aucune merde : il n’y en a plus. Il n’y a plus de chiens non plus. En une semaine, un chien, pas plus, un poilu bonnasse géant tenu court à la laisse par un dandy endimanché, dans le Marais.

Il n’y a plus de crottes, ni de chiens, ni plus rien ; alors ils marchent droit et j’ai moi-même bien du mal à me défaire de cet automatisme qui m’a repris dès mon premier pas intra-muros. C’est comme faire du vélo : la marche-évitement parisienne d’avant l’extinction des mémères à  roquets conchieurs ne s’oublie jamais.

Le Marais, justement. Nous y voilà. Mon quartier à dealers de sprats gras à papillotes et caftan. J’ai la tête qui tourne : ça fait beaucoup, d’un seul coup : pénurie de déjections canines, et ophtalmie cuisante en relevant la tête : les façades décapées jusqu’à l’os blessent mes pauvres yeux de taupe geek, habitués à la pénombre rassurante du Marais des années 70. Tout était noir, alors, et la foule ne caquetait pas dans les ruelles comme en ce samedi de février 2009 ; seules des familles de longs juifs chuchotant arpentaient la rue Pavée et les alentours, et les employés du quartier – dont j’étais – ; je venais là pour le silence et une part d’apfelstrudel, et de la saurisserie. Parce que j’aime le poisson sec ; ça remonte à loin et ça ne se discute pas. Et ceux de chez Goldenberg n’était pas dégueus, dans leurs caques ; ni ceux de boutiques avoisinantes, d’ailleurs.

Je le savais déjà, mais bon, ça fait bizarre tout de même : Goldenberg, c’est fini. Tout le monde se barre : le Marais n’est plus que des murs, un décor : ses aborigènes sont en plein déménagement.

© Daniel Hasselmann

 

Vous pourrez lire un excellent article de Dominique Hasselmann à propos du massacre de la rue des Rosiers et le reste du Marais en cliquant ici :

CLIC

Aucun intérêt, le Marais. Mais c’est mon regard : mes trois autres paires d’yeux dans le dos ont trouvé ça très bien, évidemment. Et l’apfelstrudel n’a pas varié ; petit délice.

Tout Paris est comme ça : commerçant chic. Seule une légère outrance est de bon ton : on dit Marais, on dit pédés. Oui, bon : des petits couples calibrés, souvent poil ras, qui vont et viennent là ; pas de quoi en faire tout un fromage. Tout le monde s’en fout, des gays, à vrai dire. Y avait plein de juifs et plein de petits employés et maintenant y a des gays et des boutiques de fringues, et des troquets quelconques au demi café à trois euros, bordel.

Alors que tu peux manger à quatre cinquante le cul assis, à Montreuil. Quand c’est carrément moche et qu’il y a foule de gueux, je suis chez moi. Et je respire. Vivement demain, alors…

La suite plus tard

 

 

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Joséphine

© Cyprien Luraghi 2009 - Malmaison

 

(Suite du billet précédent)

Je vivais à l’orient comme tous ceux de ma race, alors : dans une cité ouvrière, impasse aux gros pavés bosselés tout en haut de la rue de Charonne.

L’ouest au loin, très vague ; des murs épais en moellons impeccablement équarris avec personne dans les rues, ou des grognasses à peau orange en fourrure, les cheveux faux blonds. Et des milords à face rosâtre, les yeux devants. Et des carrosses rutilants qui feulent du pneu de dieu.

Bon alors Pont de Neuilly ou de Saint-Cloud ? Effectivement, y a des belettes verticales qui arpentent ; des fouines, oui… et ça et là plantés, des pâtés de sobres logis pâles et bien tassés, pour le petit personnel ; les machinos de tout ce décorum.

C’est ainsi qu’est Rueil, pas Malmaison. C’est une voie étroite qui plonge à gauche du carrefour, sans prévenir, avec des hauts murs la bordant et des arbres derrière.  Une placette circulaire un peu plus loin avec deux lourds portails en retrait, face à face ; le château à main droite, invisible autant que la cagna d’Alain, et que lui même ce soir, parce qu’en gueulant au pied de la maison de maître, nous avons l’air manant, serf et bras ballants, à quémander l’ouverture au tout-puissant.

Bien entendu, nous n’avons pas de téléphone mobile car la vie est plus riche, sans tout ça. Il fait laiteux, les avions passent, il y a du gravier et des fourrés ; le temps qu’il faut pour faire se taire les acouphènes de la route et d’éteindre les traînées de phares en mosaïque sous les paupières, une poumonée d’air froid, et la lumière dans la grande cage d’escalier qui fait comme dans les films de Clouzot : une ombre désescaladante débouche par la porte d’acier latérale. Sauf que l’homme est gentil, même s’il n’est pas Alain, qui n’est pas là.

Le directeur – puisque c’est lui – nous fait entrer. On fait plouc, et des bruits de chaussures dans l’escalier, et on se pose ; et puis il survient, Alain.

***

Le conservateur en chef est en chaussettes sur le parquet, à siroter une marquise du Sénégal – liqueur de rhum aux herbes, qui dépote – en notre petite compagnie, au gosier sec.

Étrangement, nous ne parlons pas de Joséphine, ni de Napoléon, mais de coccinelles et de Zézetta, ce soir…

Copyleft Shanti Devi Luraghi 2009

Signe des grands bouleversements en cours sur notre pauvre globe en chaleur, l’invasion de coccinelles bariolées de cet hiver a de quoi inquiéter : elles sont absolument partout, infiltrées, tenaces, croustillantes sous le croc du chien ou la talonnette présidentielle ; bientôt elles nous pénétreront par les narines pour grignoter nos cervelets…

C’est Shanti qui les a repérées la première, dans notre bibliothèque à Puycity ; mais comme à notre ordinaire, nous n’avons accordé aucun crédit à ses affirmations totalement insensées : elle dit n’importe quoi en vrac depuis sa naissance. Pourtant, il a bien fallu se rendre à l’évidence : la bougresse avait vu juste et je la récompensai d’un généreux pansement après qu’elle m’eût exposé la pulpe de son index dévorée jusqu’à l’os par un de ces monstres chitineux : la sale bête pinçait encore la phalangette de ses atroces mandibules acérées, et ce n’est qu’en m’aidant d’une tenaille à carrelage que je parvins à sectionner le doigt de ma fifille adorée, mettant fin à ses souffrances et lui assurant ainsi une asepsie aux normes européennes… Ça te fera toujours un bout de moins à nourrir… lui dis-je pour la consoler. Pauvre choute…

Alain non plus n’y croyait pas, jusqu’à ce que Zézetta[1] lui colle le sac de l’aspirateur sous les bésicles : c’en était plein : des milliers, blotties en un tas consternant et se grimpant dessus et sans dessus-dessous de manière lubrique. Mais voilà : Zézetta aime trop les coquechinellches pour les occire, alors elle les mets dans une boîtche et les ramène à la maisonch et leur donne des miettches de gâteauch mais elles j’aiment pasch. Elle m’a dit ça le lendemain matin, l’air désolé. J’aurais dû lui dire qu’avec des bouts de viande, elle aurait eu plus de succès, mais je me suis abstenu, de peur qu’elle finisse dévorée par des coccinelles mutantes anthropophages.

Zézetta, ça fait trente ans qu’elle est en Fronche et elle vient de tout au nord du pays, des hautes terres où il fait froid ; elle n’est allée qu’une seule fois à Lisbonne, et à Rueil pour y faire trente ans de ménages. Quand un Français ne parle pas la langue, à l’étranger, il a pour habitude de gueuler de plus en plus fort, espérant vainement se faire mieux comprendre. Le Portugais, lui, tente son coup : il francise à l’arrache et ça passe ou ça casse. Faut la suivre, madame Zézetta. Un mot sur trois, mais on s’y fait.

En toute fin de soirée, alors que tout le monde en écrase dans les grands lits Empire, je sors mon attirail de geek et entreprends d’étudier de plus près quelques spécimens de ces bêtes dites à bon dieu, c’est-à-dire à rien de bon…

C’est bien ce que je pensais : après en avoir électrocuté une douzaine pour les faire se tenir tranquilles sous mon fer à souder, éclairées par le puissant faisceau de ma lampe parabolique frontale acétylénique à calebombe, j’eus le cœur net : il ne s’agissait pas là de nos bonne vieilles coccinelles à sept points proto-gauloises, mais de créatures exotiques et bigarrées à la complexion douteuse et au teint louche ; sans parler des points semant sans soin des carapaces négligées, et sentant des aisselles. Encore un coup des islamistes, me dis-je ; en effet, aucune d’entre elles n’était pourvue de Papiers Dûment Tamponnés. Encore un coup des éco-warriors du Green Block, me redis-je : sous prétexte de cultiver des rosiers et de la ganja bio en relâchant des larves de coccinelles pour bouffer les pucerons, ces babosses pourris projetaient tout bonnement la destruction par ingestion des Français par un savant calcul de croisements devant aboutir à des imagos hypervoraces, pourvus d’un odorat artificiel détectant le fumet d’un Français de taille moyenne à douze kilomètres. L’horreur.

Dans leurs plans machiavéliques concoctés à Tarnac,[2] ces hérésiarques avaient poussé le vice jusqu’à se servir d’innocentes créatures non-françaises – telle la pauvre Zézetta – pour propager encore plus grandement leurs sinistres élevages, profitant de la bonté naturelle qu’ont les Portugaises pour tout ce qui touche au bon dieu, bêtes incluses.

Vous pensez bien que je n’allais pas dire à madame Zézetta comment sauver ses coquechinellches de la famine.

Je me suis endormi paisiblement avec le sentiment joyeux d’avoir sauvé la France, rasséréné.

La suite plus tard.

 

  1. Sa femme de ménage portugaise. []
  2. La Mecque du terrorisme épicier. []
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