Archives par tag : Paranoïa

Le petit crépuscule

© Paul Grély - Fonds Auzanneau - 1970 - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Tout dépend des filtres placés devant l’objet du regard. Du globe oculaire au tréfonds l’objet capté s’infuse en un philtre : le corps du délire nous constituant charnellement. À trop intercaler de dépolis et poser de grilles afin de se protéger de la cruauté du spectacle, celui-ci devient étrange, inquiétant, menaçant. 

C’est une façon de voir les choses et les êtres qui est rarement mienne. Parfois cependant, parce que c’est un plaisir particulier éprouvé à ce faire, je me laisse aller à voir le sombre où il n’est pas. Quand en tombant sur cette image dans le fonds numérisé de l’ancien photographe du bourg, l’instant figé dans le nitrate d’argent se révèle ambigu, par exemple. Alors l’esprit vagabonde en ses catacombes et à petites touches, négatif calé dans le logiciel de retouche ad hoc, je broie du noir, projeté tel encre de poulpe sur l’image, et la zèbre de hachures comme autant d’égratignures épidermiques. 

Puis, satisfait du massacre, repu de mon repli infantile du temps des monstres planqués en embuscade sous le lit, j’émerge du petit cauchemar crépusculaire vespéral bien gluant, heureux, et file me préparer un grand café crépusculaire matutinal bien serré pour fêter ça et affronter la réalité réelle et radieuse de la vraie vie du dehors, souriant à pleines dents, paré pour le jour, tête dans le seau et les yeux pas en face des trous.

 

© Paul Grély 1970 - fonds Auzanneau - ICYP

E la nave va ;-)

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UNITED COGNEURS

Illustration : Annie & Cyprien Luraghi 2018

Depuis cent ans et quelques c’est la guerre comme jamais auparavant. Elle se déplace comme une amibe à la surface du globe ; s’y étend, se contracte, glisse et progresse un peu plus loin, cannibale, ogresse. Elle est le fruit de macérations organiques et de réactions électro-chimiques spécifiques à notre espèce. La guerre nous est consubstantielle. Comme de bouffer autrui après s’être bouffé la gueule avec. Et de se monter le bourrichon ensemble, chacun dans son clan à se dévisager en chiens de fusils. Retranchés dans ses tranchées. Prêts à suivre aveuglément les premiers de cognée. Et à trouer, à mordre et rejoindre cause et fosse commune. Sans trop savoir pourquoi, dans le fond. Sans en connaître la raison puisque cette interminable guerre du monde n’est que déraison. Le onze novembre prochain le centenaire du mensonge de sa fin sera célébré en grandes pompes funèbres avec des mines de circonstance. Par les successeurs des génocidaires de leurs peuples. L’État Français fourgue bien ses joujoux mortels aux massacreurs du pauvre Yémen, par exemple. 

Dire blanc, faire noir, bâtir des échafaudages délirants sur des fondations coulées sur des sables mouvants, inventer des ennemis responsables de tous les maux, les imaginer ourdissant des complots, créer des territoires bornés plantés de drapeaux laids, lever des corps d’armée, jeter ces corps au tombeau, allumer des flammes, napalm et arcs de triomphes. Le tout en partant de rumeurs sourdes, de postulats de départ erronés et boni-menteurs. 

Combien de temps encore durera cette guerre entamée il y a cent quatre ans ? Je n’en ai pas la moindre idée. Elle a plus que jamais de quoi s’alimenter comme les incendies géants et inextinguibles en Californie et ailleurs. Il paraît que le ridicule ne tue pas. Rien n’est plus faux. Regardez-les dans leurs palais et leurs casernements, engoncés dans leurs costards merdiques et leurs uniformes comiques, pratiquer leurs danses gauches et proférer leurs incantations grotesques. Le plus pustuleux des crapauds est plus élégant que ces chiens de la mort fantasmant sur des invasions d’aliens n’existant que dans leurs esprits aliénés, métastasés par les cellules du cancer de la raison. L’ennemi est en eux et ils ne le voient qu’à l’extérieur. Plus con, tumeur.

E la nave va ! 

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Capital et Cupidal


Illustration et tritouillage © Annie & Cyprien Luraghi - ICYP 2018

Je devrais pas faire l’andouille. Il se passe tellement de choses horribles de par le vaste monde. Je devrais mêler mes larmes et mes hurlements d’indignation à ceux des masses populeuses sur les réseaux. Je devrais. Faire comme tant d’autres. Comme ceux de mon espèce biologique : fonctionner par mimétisme afin d’éprouver les émotions adéquates agréées par la communauté. Vibrer à l’unisson du corps social.

Partager la parano générale, très peu pour moi. Je devrais pas à soixante ans en avoir douze dans ma tête, et pourtant. Entre intranquillité et insouciance j’ai longtemps funambulé et puis au bout du compte, cool bouboule. Des horreurs j’en ai dégusté tout mon soûl. De visu et vécu dans. J’en ai déjà contées pas mal dans des billets icy-même et il y en aura d’autres encore dans les temps à venir. En attendant je me bidonne. Le spectacle est irrésistiblement désopilant. Ces réfugiés qui crèvent comme des mouches en Méditerranée, et le présidicule de l’État de France recevant cordialement le boss des fascistes ritals au Palais, pendant que Bribri impératrice s’étale dans Gala. C’est vraiment dégueulasse. Et j’en passe : les titres des journaux défilent à toute berzingue, rapportant au quotidien les propos odieux de la misérable brochette de fumiers menant la barque au naufrage des uns, et au surengraissement des autres. Je devrais me foutre dans tous mes états, possédé par des envies de voir des têtes fichées au bout de piques. Je devrais. Puis j’imagine la scène : tant que ça reste au plan de l’image d’Épinal un peu floue, l’envie subsiste. Puis quand l’objectif se met au point, alors là soudain, demi-tour. Le sang appelle le sang, c’est bien connu et à part sous la forme de boudin, autant vous dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Donc ne pouvant rien changer à l’ordre des choses, je fais l’andouille plutôt que de sombrer dans le spleen. Il y a de quoi rire en effet, en lisant par exemple dans la presse népalaise que ce pays, un des plus pauvres du monde, fait bon accueil à toutes sortes de pauvres diables exilés, la mort aux trousses. Les Rohingyas, par exemple − article en anglais : CLIC. Alors que dans nos pays où coulent des rivières de lait et de miel, de puissants salauds sans amis les laissent couler à pic où errer de port en port. Plutôt que de rompre leur pain avec, joyeux et fiers.

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Le merdier actuel est dû au cupidalisme. À la différence du Capital tel que défini par Karl Marx et compagnie, le Cupidal ne concerne pas qu’une minorité endogamique pétée de thunes, mais l’écrabouillante majorité de notre espèce. Le cupidaliste est le trou noir des trous du cul, dont l’avidité dévorante finit inéluctablement par provoquer l’implosion : ne subsiste plus alors du cupidaliste qu’un petit agrégat concentré appelé ego, d’une densité aussi formidable que la naine blanche et l’amoralité gouvernementale. Contre ça nul ne peut rien et moi non plus. Déjà que le communisme n’est jamais venu à bout du grand capital, alors face au grand cupidal j’en parle même pas. Sans cupidal, pas de capital. C’est aussi simple que ça.

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Les ressorts les plus anciens du comique sont la chute des corps et la gestuelle du fou. Mais il en est d’autres : les gens qui se prennent au sérieux et ceux qui se la pètent, par exemple. Et là on est servis : rien n’est plus poilant que le concept de start-up nation, surtout quand il est émis par un pingouin empalé sur un manche à balai, à la bouche pleine de dents du plus bel émail. Les crocs rutilants du présidentifrice. On se moque volontiers du bouseux en chef taré des Américains et du vampire de son pauvre peuple Kim-il Dracula − la bouse humaine et l’asia-tique − : la mise en scène hallucinogène de leur sommet à Gniassagapour m’a autant fait pleurer de rire que celle du mariage d’Adolf et Eva dans le Führerbunker en 45. Mais nul besoin n’est d’aller au loin pour ce faire : on a tout ce qu’il nous faut en stock au pays, pour exercer nos muscles zygomatiques. Les salopards grotesques se pressent au portillon du palais des Bourbons. Ruffians et pouffiasses ridicules à la Cour. 

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La Moutche sur sa murette © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Je les pensais disparues, mais Annie les a retrouvées dans un carton l’autre jour, les oreilles de chat en poil de lapin qui nous avaient tant fait rigoler quand les enfants étaient petits. Ni une, ni deux : clic-clac-kodak avec notre rugissant totem népalais Léopardo. Ainsi attifé, la journée ne peut être que radieuse et les récits les plus sinistres des journaux se muent instantanément en fabliaux rabelaisiens de haute graisse. Les petits oiseaux s’égosillent dans les hortensias, le Grisou[1] glapit son amour pour la Moutche[2] qui n’en a rien a cirer, pionçant ferme sur la murette de la petite terrasse. Au loin le monde gronde comme le terrible orage de l’autre jour. Tout est calme, fors nos petits éclats de rire au moindre bon mot, ou doux… e la nave va…

  1. Un matou sauvage zonant dans le quartier en miaoulant. []
  2. Notre minette tricolore, réincarnation bluffante du Rantaplan de Lucky Luke. []
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Tout part à Vologne

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

La pauv’ Gaïa en chie des ronds de chapeau. La démographie galopante la suce par tous ses pores et aspire ses maigres ressources pour ensuite l’enfumer en régurgitant le carbone pompé. C’est super mal barré pour elle. L’Humanité, j’entends. 

Heureusement il y a les faits divers pour nous divertir et ainsi éviter de sombrer dans le sac de noir à broyer. À Puycity on est mal desservis : en matière de faits divers, à part le boulanger qui passe en sortant du boulot, baguette à la main dans la venelle et quelques touristes égarés, inclinés sur leurs petits écrans, c’est mort. Plus mort que les cadavres constituant les faits divers distrayants. Alors je lis le journal national. Dernièrement, le petit Gregory a refait surface. Chic. On le croyait tous mort, le pauvret. Guillaume Seznec aussi a été ressorti du placard. Ça occupe. Le temps passe plus vite grâce aux faits divers. Pas tellement avec les nouveaux qui manquent de charme, mais quel régal de se repaître des bons vieux crimes pourris du bon vieux temps. Rendez-nous des sœurs Papin arracheuses de globes oculaires patronaux, du docteur Petiot bien crado, du corbeau tulliste érotomane. On en a jusque là de vos tueurs en série sans intérêt genre Nordahl ou Fourniret, qu’ont tout pompé dans les séries américaines. Et dans le fait divers de type boyau culier, ras le cul des Weinstein et autres Polanski tripoteurs qui nous polluent les unes des gazettes. Encore que qui dit Polanski, dit Manson. Et là ça redevient tout de suite palpitant.[1] Charles Manson… sur lequel les portes du pénitencier s’étaient refermées comme dans la chanson de Johnny, au temps de la gloire juvénile de ce dernier. Et qui vient de casser sa pipe, laissant des hordes de fans débiles éplorés. Comme pour Johnny d’ailleurs. La comparaison s’arrête là, Polanski ne pouvant rien reprocher à Johnny. 

Non mais je suis de mauvaise foi. On a tout ce qu’il nous faut au XXIème siècle en faits divers divertissants, tissant trames et drames à tire-larigot. Ça se presse même au portillon. Un qui m’a bien intéressé est tout récent : c’est l’affaire de la goule de Wimbledon et de son zombie de mec, qui ont escagassé leur pauv’ nounou. Une histoire qui aurait passionné les surréalistes comme l’avait faite celle des sœurs Papin. Sauf que là les rôles sont inversés et qu’il n’y a plus de surréalistes ni de Lacan pour délirer dessus. Pour ceux qui sauraient pas, les sœurs Papin étaient des bonniches des années 30, produites par l’usine à bonniches des sœurs du Bon Pasteur.[2] Soudain, elles avaient massacré leur patronne et sa fille et après leur avoir arraché les yeux comme à des lapins, elles les avaient ciselées au couteau comme on le fait pour des lapins. Papin, lapin − Lacan dans la foulée, tant qu’on y est. D’ailleurs dans le Sud on dit d’un gros bredin qu’il est fou comme un lapin, vous aurez noté. Car il s’agit d’une histoire de fou. De folles plus précisement. Folie singulière et au singulier puisque seule l’aînée était possédée par l’esprit faux[3] Tout comme l’est la goule de Wimbledon. Les surréalistes manquent cruellement au bataillon pour ligaturer artistement son histoire, à celle-là. Seul le poète rêvant est à même de projeter l’irrél qu’elle a au dedans comme la chair dans le crabe. Là, elle est exclusivement livrée aux petits copicollistes de la presse : seul le factuel accessible aux sens ordinaires est frappé au clavier mécaniquement. Et puis les commentateurs s’épanchent sous ces articles et les réseaux : j’en ai vu qui la vouaient à un sort considérablement pire que celui de sa victime, et son zombie de mec aussi. D’autres qui en profitaient pour dégobiller leur haine des Arabes. D’autres qui pleuraient beaucoup en pensant à la pauv’ nounou. Et des nounous agitant des pancartes réclamant un meilleur sort que celui qui leur est fait par cette société dégueulasse et inégalitaire en diable. 

Rien n’a changé sous le vieux soleil : en lisant les gazettes de 1933 sur le site de la BNF, l’affaire des sœurs Papin paradait à la Une. Le nouveau chancelier du Reich avait tout juste droit à des entrefilets. En 2018 les goules et les vampires font un peu moins recette, mais à peine, que les déboires des starlettes de la télé-réalité et la dernière petite robe de la princesse Bribri. Il n’y a plus Lacan mais ça lacancanne toujours. L’esprit faux dont je causais plus haut, a le vent en poupe, lui. Je guette l’entrefilet dans lequel je le verrais apparaître, incarné par le jeune chancelier d’un méchant royaume en gésine. Le mieux face à la déraison, est de se faire une raison. Et d’observer tout ça en bonne compagnie et à bonne distance, les pieds sous une table en bois d’arbre, à raconter des conneries qui font rire. E la nave va !

  1. C’est le palpitant qui propulse le raisiné d’ailleurs, vous aurez noté. []
  2. Deux tiers de bonniches à la sortie, et un tiers de putes : pourcentage approximatif donné par plusieurs ex pensionnaires de cette sinistre institution. Pas mal de folles aussi, comme chez les survivants des camps de la mort. − un sujet sur lequel je reviendrai pour d’autres raisons dans de futurs billets. []
  3. C’est ainsi que dans de vieux grimoires de la BNF, d’antiques aliénistes définissaient ce terrible mal. []
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In vitro veritas

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

De nos jours, tout est soumis à condition et réduit à celle de charcuterie sous atmosphère dite conditionnée, bien alignée dans les rayons. Un vrai plaisir des yeux, mais pas touche sinon gare ta couenne. De nos jours tout le monde a tout le monde à l’œil et ça rigole pas. Grâces en soient rendues à cette invention géniale qu’est l’internet. Pas un poil rebelle ne dépasse du bocal. Attention au moindre faux pas qui pourrait t’éjecter du moule. Du nid. Le but du je(u) est de rester confiné, conformiste et de recopier ce que les voisins font. C’est pas nouveau, seule l’échelle a changé. Ce qui autrefois se pratiquait entre commères dans les petits quartiers, se passe aujourd’hui à l’échelle planétaire. Où que tu ailles, tout est pareil. Le décor change en fonction du lieu, c’est tout. Le monde est une photocopieuse à la con. Les Mongols font pareil que les Papous et les Alsaciens, voire les Catalans. Tout le monde a les mêmes mœurs, les mêmes us, des coutumes identiques. Pas encore tout à fait mais c’est en bonne voie. L’eau qu’on boit provient de différentes sources. Les octets du réseau qu’on fréquente coulent de source unique. 

Heureusement, l’Icyp ne navigue pas sur Internet mais fend les flots de l’océan Octétique, ce qui est très différent. Un réseau social quantique, en quelque sorte, voire touticouantique. Car icy, Touti et Couanti se frottent le lard gaiement, tout comme Don Camillo et Peppone[1] . Le surmoi gauchiste hirsute[2] fait fi des bocaux, des bulles et des hautes sphères. Il se fout de la poire des évangélistes glabres, intriquant ses tentacules capillaires jusques au cœur de la tristouillerie la plus tristouille, ourdissant des plans velus auprès desquels le célèbre Grand Remplacement tant choyé par les paranos et autres gniasses complotistes, n’est que pipi de chat. 

Le XXIème siècle sera in vitro ou ne sera pas ! We shall overcome[3] ! Hugh ! Olé ! E la nave va !

  1. Ou Hulk (gros con de droite) et Homère (petit con de gauche) icy-même. []
  2. Lequel est rigoureusement increvable et tout aussi inextinguible que la flamme du soldat inconnu. []
  3. Some day comme le chantait Pete Seeger []
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