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Marche Mars

© Cyprien Luraghi 1986 - Zanskar

 

Il y a le pilonnement des pas, depuis soixante jours, qui me fait résonner la pierre et l’os crânien. 

Un matin, au départ, j’ai trouvé un caillou de quatre centimètres au milieu d’un petit cratère frais de la nuit.

Je l’ai mis dans le sac.

À Photoksar, j’ai croisé à midi l’ami Föllmi
qui déjeunait avec son groupe de trekkeurs suisses
alors que j’arrivais du sud
suivi d’une quatorzaine de Gaulois.

Vous n’imaginez pas ce qu’on a bu : tout l’arak aigrelet du patelin.
C’était ma troisième traversée de cet été
Olivier en avait plein les naseaux
et je piaffais de sentir l’écurie.

Plus que trois, quatre cols, la longue route, l’avion, rendre les comptes et le matériel à l’agence parisienne, dormir, fêter, se replier seul quatre jours à la Ramounette,[1] reprendre le taxi jusqu’à Vieussac, puis le car, le train jusqu’à Paris, récupérer passeport et visa, les billets d’avion et le budget du groupe suivant, Air India jusqu’à Delhi, Royal Nepal Airlines pour Katmandou. Et deux tours des Annapurnas, et si ça se trouve, un mini trek dans le désert du Thar au Rajasthan. Jusqu’à Noël.

***

Je me sens bête de somme, parfois ; le temps m’inquiète un peu, dans deux semaines c’est la neige. Une poudre quasi carbonique, sable-plume.

Le sol n’a pas de peau, c’est sécheresse maintenant, bien qu’il n’y ait nulle poussière ; l’air entre au soufflet dans ma poitrine et le cœur bat jusqu’au tympans ; j’arpente une fois de plus le flanc d’un mont rugueux, sur des strates aiguisées entre lesquelles se fraye le chemin.

Je pensais au petit père Föllmi, tiens, sur ma draille haut-perchée…
Paire de pochtrons qu’on est…
Qu’est-ce qu’on s’était mis, quand même !
Anesthésié jusqu’à mes doigts de pieds
pouffant de rire
et trottinant dans la descente
joyeux de voir dessous les roches mauves
le vert des carrés d’orge
le blanc micassé des maisons
des filets d’eau partout, partout
et puis les gens que j’aime tant.

***

Quand l’étape est aisée, ce qui est rare, je me laisse dépasser l’air de rien par le groupe. Je leur laisse une avance d’une demi-heure. Je roule et fume une cigarette sur un rocher ; je ne bouge pas d’un poil. Les mules sont encore loin derrière. Je suis tout seul. Plus aucun être vivant perceptible à des miles à la ronde. Juste en dessous, la planète pousse de toutes ses forces ; ici je vois la montagne en gésine.

Je goûte à l’ivresse de l’arak, ébloui de cette grandeur, et quand je lève les yeux à l’horizon, je sais au ciel de caramel rosat imprégnant ma rétine, être seul habitant de ma planète Mars.

Il faut de ces moments, sinon je virerai bredin.
Tout le reste du temps, c’est la foule. 

  1. Ma première bicoque dans le Lot. J’aurais l’occasion d’en reparler. En attendant lisez le billet « Pour des nèfles » []
Publié dans Binosophie, Himal, Humain, Inde | Autres mots-clefs : , , , , , , | 27 commentaires
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