Archives par tag : Objection de conscience

Pacifiste de combat

Kumaon - Himalaya indien - 1989 - © Cyprien Luraghi - ICYP

En fuyant le nid familial à quatorze ans, j’ai fui la guerre. Quel beau sentiment soudain : la paix. Depuis, j’ai tout fait pour entretenir ce paisible plaisir : fréquenter de bonnes gens, éviter autant que possible de reproduire ce que j’avais vécu étant petit. Au bout du compte à soixante ans tout ronds je dois dire que ça a pas mal marché : petite famille adorable, amis en or, joie au cœur. Ça n’a pas toujours été facile, évidemment : les ogres et les monstres méchants ne détestant rien tant que l’harmonie. La non-violence est un combat quotidien contre la violence au dehors et au dedans. 

*

Il y a quarante ans, il y avait le service militaire obligatoire pour tous les sujets mâles du troupeau français, qui s’ils étaient jaugés bons pour le service, n’y coupaient pas, tels bestiaux en foire à destination de l’abattoir, maqués par des maquignons. L’objection de conscience n’avait été reconnue qu’en 1963[1] et nous n’étions que très peu de candidats en 76 : quelques petites centaines, alors qu’à l’époque plus de deux cent cinquante mille jeunes mâles étaient tondus puis engoncés dans des uniformes chaque année.

La convocation pour la sélection du bétail était arrivée dans la boîte aux lettres, accompagnée d’un bon de transport pour une caserne lorraine, où la chose se passait. Tout y était laid : le temps, la boue froide partout, les tronches des miloufs, les bâtiments pourris datant d’une autre ère. Pas question de partager la gamelle militaire : j’avais donc embarqué de quoi me sustenter honorablement de riz complet et de sauce de soja. Gentiment mais fermement j’avais tout boycotté : tests à la noix, fraternisation de type chambrée avec les futurs bidasses et même le lit : j’avais dormi à même le sol. Rien à voir ni avoir à faire avec cette engeance : règle numéro un. Sur le formulaire qu’on nous avait filé à remplir, j’avais bien retenu la consigne d’un copain : « Ne coche que la case 72, celle où tu demandes à voir un psychologue : lui il pourra te réformer s’il en a envie ». À six heures du soir j’entre dans le bureau dudit psy. Un appelé bien sympathique, mais navré de devoir m’annoncer qu’à cette heure tardive il avait épuisé son quota quotidien de réformés et que tout ce qu’il pouvait me proposer était de me classer P3 − P4[2] étant réformé psy pour de bon et P3, temporaire : nécessitant des examens complémentaires à effectuer à l’hôpital militaire de Strasbourg. J’ai dit OK. On verrait bien. 

Il fallait tenir dix jours. C’est pendant ce séjour forcé à l’hosto des militaires que j’ai appris à exécrer Johnny Halliday encore plus. Dans le dortoir où une quinzaine de bidasses amochés − j’étais le seul objo − étaient en réparation, mon voisin de droite passait du Johnny en boucle à fond les décibels sur son magnéto K7. Pas moyen de bouquiner en paix : l’enfer. Dix jours. Sans manger. Même pas une grève de la faim puisque je ne revendiquais rien. Juste histoire ne ne pas être pollué du dedans par de la bouffe de miloufs. Le toubib de service sentait la guerre d’Algérie à pleins naseaux : c’était une belle ordure qui n’aurait pas déparé à la villa Susini ou chez Pinochet. C’est avec un rictus sadique, et je n’exagère pas, que ce connard m’annonça au bout du temps imparti, que j’étais jugé bon pour le service. Ce à quoi je lui répondis que j’en avais rien à foutre et que j’allais sur le champ rédiger la missive à son ministère, lui signifiant l’objection de ma conscience à ses entreprises de meurtre en bande organisée. 

J’avais donc fait ma demande de statut d’objecteur. Il fallait alors justifier sa non-violence et le refus de porter les armes par une lettre manuscrite de trois pages au minimum, ne pouvant invoquer que des motifs philosophiques ou spirituels. J’avais raconté n’importe quoi, optant pour la mystique gazeuse, n’ayant jamais suivi de cours de philo. C’est long, trois mois. Délai nécessaire au pow wow des pontes de l’armée, pour décider si la demande d’Untel à cracher dans la soupe, est conforme ou pas. Et puis un matin dans la boîte elle était là. Je vous en fais découvrir le petit extrait qui avait fait palpituler mon petit cœur de midinet, ce jour-là :

[…] la Commission en son rapport ;

Considérant, d’une part, qu’à l’appui de sa requête sollicitant l’application des dispositions de l’article L.41 du Code du Service National, LURAGHI Pascal[3] invoque des convictions religieuses ou philosophiques l’empêchant, en toutes circonstances, selon lui, de faire un usage personnel des armes ; qu’il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisament précise de la sincérité des convictions exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie ;

Considérant, d’autre part, qu’il y a lieu de décider, compte tenu des documents produits, que LURAGHI Pascal exécutera dans une formation civile les obligations imposées par le Code du Service National.

*

Cheminer en paix dans un monde en guerre n’est pas chose facile. Les vieux instincts bestiaux sont bien ancrés en tout un chacun, et partout. Je suis le pacifiste bêlant de service comme tous ceux de ma race. C’est de ma faute si les hordes s’entretuent pour des drapeaux, des religions ou parce qu’elles ont le ventre vide et que chez le voisin d’en face y a de la boustifaille à gaver. Ou que leur chef en chef en a décidé ainsi avec son cerveau déficient. Peu m’importe de savoir que nous ne sommes pas légion et que la concorde planétaire n’est pas en vue : l’important c’est de combattre pour ce bel idéal sans se soucier du possible et de l’impossible. Peace and love, le monde. Ce billet est dédié à la mémoire de Jacques Pâris de la Bollardière. E la nave va…  

  1.   Lire l’histoire de l’objection de conscience en France sur Wikipédia : CLIC []
  2. Le Saint Graal du conscrit n’ayant pas envie de se faire chier pendant un an dans une caserne de merde. []
  3. C’est mon prénom officiel. []
Publié dans Binosophie, Humain | Autres mots-clefs : , , | 2013 commentaires

De la neige sur les tulipes

Illustration © Cyprien Luraghi 1989-2016 - ICYPÀ Paris le plus dur c’était le temps. Le climat je veux dire. Qui conditionne le temps de l’horloge aussi. Plus il fait moche, moins les aiguilles tournent. Et à Paris putain qu’est-ce qu’il peut faire moche. Tout devient très laid alors. Et il ne reste que la loge de Chico, le gardien de nuit du foyer de jeunes travailleurs, pour se réchauffer le cœur jusqu’à pas d’heure en compagnie de la brochette des noctambules créchant ici. C’était en 1978 et à six heures du matin le premier à pousser la porte de verre du hall, c’était Christian Farid. En pyjama estampillé de l’Hôpital Saint-Antoine, la bite à l’air avec un bout du tuyau de perfusion sparadrapé sur l’avant-bras, tout hébété, narquois, gazeux, hilare. La veille il s’était fait une OD de 12 sur l’échelle et il ne savait plus qui l’avait traîné jusqu’aux urgences en suivant le sens de la pente dans la rue de Charonne. Et là il était là, rayonnant, heureux de son coup et de nous le conter en en rajoutant à la louche. On était bon public et lui le meilleur comédien de l’arrondissement. Des salades de Christian Farid il y a de quoi en remplir un pavé king size. Son double prénom c’est parce que sa maman était bourguignone et son papa algérois. Aucune des langues de ces deux pays ils ne parle bien, mais il arrive à faire comprendre son baragouin en moulinant des mains. Un petit mec fluet avec des gros sourcils, une tronche d’arabe et les yeux gris d’acier tout doux. Du genre que quand il t’énerve trop − et il peut vite porter sur les nerfs du plus placide des bonshommes −, c’est pas possible de le baffer comme un Romain tellement son regard te désarme vite fait. Comme celui d’un cocker battu, un peu.

Jusqu’à ce que Chico finisse son service à huit heures du matin, Christian Farid est resté en pyjama, la bite à l’air et le tube de perfusion pendouillant. Puis il est allé s’effondrer chez je sais pas qui dans je sais pas quelle piaule à je sais pas quel étage, jusqu’à sa nouvelle tentative d’en finir avec la vie et en beauté, tant qu’à faire. Rachid et moi on se faisait du mouron pour lui : les chats ont neuf vies mais Christian Farid en avait déjà eu bien plus. Quelques mois plus tôt on s’était rencontrés à la cafétéria du foyer : Rachid était un os. On l’aurait dit échappé d’un stalag. Il venait de se taper dix-huit mois de service militaire en Algérie. Et les petits gars ayant poussé en France n’y étant pas bien vus, il s’était retrouvé dans une caserne disciplinaire, à charrier un sac à dos plein de caillasses en plein cagnard avec des sous-offs sadiques. Et à son retour à Paris, l’armée française voulait de lui aussi. En ce temps-là il n’y avait pas d’accord entre les deux pays : si Rachid avait refusé de faire son service militaire dans tel pays, il ne pourrait plus y remettre les pieds. Il était donc déserteur, présentement. D’où sa grande maigreur : il ne mangeait plus et ne fermait plus l’œil, dormant chez les uns, chez les autres et rasant les murs. Je l’avais invité à s’installer chez moi en attendant de trouver une solution. Neuf mètres carrés à deux, lavabo compris : le luxe. Ça avait duré bien six mois, le temps d’arranger le coup avec un psychiatre pour que Rachid soit déclaré inapte au service et puisse enfin jouir du plaisir de se faire contrôler par les bleus plusieurs fois par jour à cause de sa gueule d’arabe.

Vivre avec Rachid sans se foutre sur la gueule, ça doit être possible même dans quatre mètres carrés. Il est très vivable, le compère. On lisait beaucoup. On se faisait du thé fort et des parties de Scrabble avec nos règles et en trichant comme des cochons. Et comme Rachid ne pouvait pas sortir, c’était le défilé des hôtes des autres piaules. L’entraide était de rigueur au foyer : un bon quart des occupants étaient des réfugiés éthiopiens qui avaient fui la mort après l’avoir vue de près au pays. L’autre gros quart était constitué de filles des Antilles venues bosser en métropole et qui s’y morfondaient terriblement. Le reste était du tout venant : jeunots tout timides des gros bourgs gris de plouquies moroses, zonards zombies improbables et mutiques échouant de foyer en foyer, toxicos et autres agités du ciboulot comme notre Christian Farid… et nous autres objecteurs de conscience[1] squattant joyeusement une partie du dixième étage, tout là-haut. Cent quarante piaules en tout.

L’époque était à l’héroïne, cette merde qui allait envoyer une bonne moitié de nos connaissances six pieds sous terre. Rachid, ma pomme et les objecteurs, on était aux antipodes de ce trip mortifère. Pourtant, il faut bien reconnaître que c’est souvent parmi les pires junkies qu’on trouve les êtres les plus attachants qui soient. Christian Farid en était et on n’avait pas du tout envie qu’il en finisse avec sa pauvre existence. Mais en dehors de sa foutue shooteuse il avait quoi ? Rien. Pas même sa famille de merde dont il n’avait plus de nouvelles depuis des ères. Et aucune racine. Juste le cul entre deux cultures dont il ignorait tout. Même pas de religion pour s’y cramponner dans des certitudes naïves. Rien de rien.

Des fois on se disait Rachid et moi qu’il aurait eu mieux fait d’être cul béni, voire témoin de Jéhovah, plutôt que de se massacrer de manière aussi opiniâtre alors que la Mort ne voulait pas de lui. Pourtant la religion n’était pas notre fort. Rachid, fallait pas lui dire qu’il était musulman, par exemple. Il vous aurait mordu. C’est qu’il bouffe de l’imam comme je bouffe du curé. Mais de fait Christian Farid avait désespérément besoin d’une bouée plus fiable que sa salope de seringue.

*

Depuis trente-huit ans maintenant Rachid et moi sommes les meilleurs amis du monde. Évidemment on se voit moins souvent qu’au siècle passé. J’ai vécu mon rêve d’enfant dans les plus renversants paysages du monde, loin du gris glacial et des plantes de serre. Et Rachid aussi, dans un autre style. Mais on se téléphone régulièrement et pendant des années j’ai pu suivre l’incroyable saga de Christian Farid, qui avait fini par larguer la dope pour tomber dans des plans plus velus les uns que les autres. Il y en a tellement que c’est impossible à raconter dans un seul petit billet. Du genre : il monte en Suède pour piquer la copine d’un frangin de Rachid, puis après avoir arnaqué plein de monde de toutes sortes de manières, il s’enfuit aux États-Unis. Là, après une suite de péripéties dignes des Pieds Nickelés, il se fait embaucher dans une station-service au Nevada. Qu’il finit par braquer pour embarquer la caisse. In extremis il parvient à se carapater et atterrit à Londres. Et là Rachid perd sa trace pendant une dizaine d’années.

Et puis l’an passé, dring dring, salut Rachid, ça va bien ? Alors Cyp cramponne-toi : la semaine dernière je prends un taxi à Londres. Le chauffeur avait son petit camembert[2] brodé rivé sur l’occiput et la barbe au henné. Le Coran bien en évidence sur la plage arrière. Et les yeux gris doux sur sa tronche d’arabe. Christian Farid !

…E la nave va… !

  1. J’ai fait mon service national en tant qu’objecteur de conscience de fin 77 à l’été 80, affecté au ministère de la Culture. []
  2. La petite calotte des musulmans pieux, appelée « camembert » par les Kalash du Pakistan depuis le passage d’un anthropologue français rigolo dans les années 70. []
Publié dans Himal, Humain | Autres mots-clefs : , , | 4911 commentaires

Alliances contre Nature

Photorgaphie : Pierre Auclerc - tritouillage : Cyprien Luraghi © 2015 - ICYPÇa ne se réchauffe pas et pourtant c’est du réchauffé qui nous est servi. Il s’agit de choisir son camp : les chiens de guerre se grognent au museau. Oui mais voilà : je suis un adepte de la non violence et de ce point de vue tous les camps sont de mauvais camps, actuellement. Ce choix obligatoire ne me concerne donc pas. Je reste en dehors de tout ça, comme toujours. Après tout je n’ai pas été objecteur de conscience pour faire joli, dans les années 70. Mes convictions sont invariables ; celles de nombre de gens autour de moi sont versatiles, par contre. Donc si des amis ou des copains choisissent leur camp de la mort, eh bien je les raye de mon carnet d’adresses d’un trait de stylo-bille et ça n’a aucune importance.

Le camp de la vie c’est vachement mieux : là on croirait qu’elle est en train de s’éteindre mais tu parles : elle ne fait qu’entamer son gros roupillon automnal pour mieux péter la forme au printemps à venir. On tient le bon bout dès que les feuilles tombent. Entre-temps il est question de se la couler douce au terrier. Avec du café chaud et des tartines pour passer le temps agréablement. Offrir les miettes des croissants à la mésange sur le rebord de la fenêtre. Contempler la vigne vierge s’effeuillant lentement sur le mur de la vieille minoterie d’en face. Prendre plaisir à la musique cliquetante des doigts sur le clavier du petit ordinateur. Rêvasser en attendant Godot…

…e la nave va…

Publié dans Binosophie | Autres mots-clefs : , , , | 4915 commentaires

Foutez-nous la paix !

Fruits et légumes du jardin d'Annie − © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Un matin je suis arrivé chez le Gaulois et comme tous les matins Paul, le vieux serveur qui avait été commis chez Maxim’s pendant la guerre, me demandait si pour le petit déjeuner ce serait comme d’hab’ : grand café tartines. Oui. Là un petit mec musculeux blond râblé coupé ras se pointe et d’un bout de menton désigne la chaise en face. Je lui dis qu’il n’a qu’à s’installer et après avoir passé commande à un Paul impassible et de cire, on entame la bavette. C’était Max et il était légionnaire en goguette, et moi j’ai eu beau lui expliquer en détail et aussi simplement que possible ce qu’était un objecteur de conscience, il a eu tout le mal du monde à comprendre pourquoi des comme moi s’obstinaient à ne pas vouloir trouer l’ennemi de balles métalliques issues d’une machine de mort. Mais bon : il était bonne pâte et moi de bonne composition et pas bêcheur alors on a commencé à tout se dire l’un l’autre et à s’étaler sur le marbre du guéridon de troquet parisien à piétement en fonte moulée, plateau cerclé de laiton.

Les grands principes, Max, tu sais : j’ai des principes à la con, faut pas chercher à comprendre mais c’est pas grave : ça fait de mal à personne et puis ils auraient beau faire, jamais je ferais un bon soldat et ça serait pas bon pour le moral des troupes un boulet dans mon genre alors vaut mieux que je reste ce que je suis, civil et tout.

Max rentrait tout juste d’un pays incertain où il avait défendu les gangsters du cru mis au pouvoir par notre gentille patrie et il en avait gros sur la patate. Pas de trucider l’ennemi au corps à corps avec les tripes dégoulinant sur ses paluches, non. Ça, ça lui plaisait plutôt pas mal en fait, et il m’expliquait super bien comment ça faisait, les boyaux ennemis choyant d’un coup, flopodop, et au sol : platch. Et puis couic, plus que le sang ennemi abreuvant les sillons de sable chaud.

Mais bon : le boudin frais au petit déj’, très peu pour moi. J’ai déjà tué des tas de poulets, de biquettes et de moutons, mais c’était pour manger et ils n’étaient pas mes ennemis et encore moins ceux d’une patrie tout à fait incertaine. Mais alors tuer des gens, non. J’envisage même pas. Alors la guerre vous pensez bien que c’est pas envisageable non plus, de mon point de vue.

Ça se passait à Paris en 1978. Max était resté quelques semaines dans les parages, hébergé à droite, à gauche chez les copains dans le foyer de jeunes travailleurs du XIème arrondissement où l’État me payait la piaule. Un mec vraiment sympa bien que légèrement gluant, ce Max. Les copains objecteurs me tiraient un peu la gueule tout de même, vu que ça la foutait mal qu’un pacifiste convaincu dans mon genre copine avec un tueur sous uniforme, mais bon : le sectarisme n’a jamais été mon fort et si la mort était son métier comme elle l’est potentiellement pour tout militaire, tout ce que je demandais était de ne participer en aucune manière à ces boucheries, rien de plus. Chacun son trip comme on disait à l’époque. Je n’aurais pas sympathisé avec un tortionnaire, évidemment, mais Max n’en était pas. Il tuait de sang froid et sur ordre de ses supérieurs en bon petit soldat bien dressé : difficile de lui en vouloir pour ça, sachant que l’armée sait très correctement bourrer le mou à ses recrues.

Il avait signé son engagement dans la Légion après avoir laissé pour mort un mec dans une bagarre à la sortie d’un bal en Plouquie profonde et à l’époque la Légion n’était pas regardante sur le pedigree. Quelques mois plus tard il avait appris que le mec pétait la forme, mais comme ça lui plaisait, il était resté. C’était ça, son histoire. Pendant un mois on a partagé la même table au troquet du Gaulois, ce gros con raciste et jovial à bedaine et bacchantes. Et puis un jour Max m’avait tout déballé : en fait il était en cavale après avoir fait le mur de sa caserne et là, comme il était fauché jusqu’à l’os et que la Légion était sa seule famille, il allait y retourner. On s’était serrés la main, claqué la bise et je ne l’ai plus jamais revu.

J’espère que tout baigne dans l’huile pour sa pomme et qu’il bine ses légumes paisiblement dans son petit potager, maintenant qu’il a l’âge de la retraite, Max. Et que puisqu’il a tout le temps de penser aux crimes qu’il a commis quand il était aux ordres des chiens de guerre, il revoit les scènes d’étripage qu’il m’avait contées chez ce sale con de Gaulois… et qui me trottent encore dans la tête aujourd’hui, moi qui ne les ai heureusement vécues que par son truchement.

Là, le monde se monte le bourrichon parce que le vacarme des guerres abrutit nos tympans : il est de plus en plus question de prendre tel ou tel parti et de choisir son camp. N’étant pas guerrier, je me contente de goûter aux simples plaisirs paisibles des paniers de fruits et légumes du jardin d’Annie… et de papoter en bonne compagnie à la table en bois d’arbre et icy aussi.

Peace and love never dead, les amis !

e la nave va…

Publié dans Humain | Autres mots-clefs : , , , , | 3251 commentaires

Ratiches blues

Une semaine au tas, le Cyp. Tout a commencé mercredi dernier, en rentrant de chez Martine et Jimmy. J’ai tout d’abord cru à une gastro des familles, mais non. Il s’agissait d’un abcès, en fait, une chique pénible survenue à ma grande incisive supérieure, à droite. J’ai les dents mauvaises depuis qu’elles me sont nées, ce qui en rajoute à mon manque de chance inné − c’en est presque drôle, parfois. Il ne m’en reste plus que seize, et encore je n’ose pas compter. Unetelle concassée par un caillou bien traître dans une soupe aux lentilles népalaises, l’autre sur du riz indien, la suivante et ses consœurs ravagées par un microbe ; et puis des racines minables comme le dit mon saint dentiste. Je le vois avec l’auréole, cet homme-là, depuis qu’il m’a décoincé de devant la roulette. J’ai trop laissé traîner comme pour trop de choses, et puis je n’ai pas toujours eu la ressource de me faire soigner étant trop fauché dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ou bien trop au loin du ratichier compétent, en plein Himalaya. Je ne compte plus mes rages de dents. J’ai une palette (une grande incisive) qui va sauter, pardi ; un tout petit morceau de moi va s’en aller. C’est l’âge. Mes dents sont moches, elles me font mal et je les hais. Je serais heureux quand j’aurais du plastoc partout collé sur mes mâchoires. Mais pour l’heure je mâche un gros chewing-gum en résine rosâtre, modèle Sécu très cher (j’ai tout de même raqué 4000 balles de ma poche l’an dernier pour pouvoir enfin enfourner autre chose que la soupe du soir et le yaourt y accolé. C’est de ma faute, de ma très grande faute ; j’aurais dû sans doute être un cran plus rôdé à la bureaucratie de chez nous. C’est que sur ma Carte de santé, à l’époque, il était nettement mentionné que j’étais pris en charge pour les prothèses dentaires. La secrétaire de mon quenottier chéri l’a pris à la lettre… et nous avons lancé le traitement. Manque de bol, j’ignorais qu’il fallût nourrir un bureaucrate de merde (une dame très bête et très feignasse, en l’occurrence) et mendigoter le droit inaliénable d’être remboursé à cent pour cent de ma prothèse de pauvre. Droit auquel j’avais droit. Mais non, j’avais fauté irrémédiablement et la donzelle m’entreprit à grands coups de morale, comme quoi j’avais attelé la charrue avant les bœufs. Et de m’engueuler presque, la connasse. Non, il n’y avait pas même moyen de rattraper ma bourde, non, pire qu’aux Assises je n’avais plus aucun droit, n’ayant pas sollicité une Entente Préalable. J’y aurais eu droit mais j’y aurais pas droit et je serais puni de 4000 balles rien que parce que j’avais remué du désordre et que voilà, merde, y a des lois et tu planes, mec ; en plus t’es nazebroque et puis t’y connais rien.

− Oui mais, madame, je pouvais plus manger…
− Ce n’est pas mon problème, monsieur, fallait faire une demande d’entente préalable, tralala…

OK, OK. Je m’étais dit alors : vieux Cyp’, te laisse pas faire, tu vas écrire au Président, cong… Ouèille, Chiraque lui-même. Y a pas besoin de timbre, déjà. Y m’avait répondu, enfin son cabinet, qu’il transmettait ma demande au préfet de Cahors. Qui m’a renvoyé − enfin, son cabinet − à la Sécu du Lot, qui m’a dit que nenni, qu’il eût fallu que je fasse les choses dans l’ordre. Point. Je fais bosser les fonctionnaires, moi, on devrait même me décorer; pensez : ça doit les emmerder mais je leur évite la surdité. Tiens, je me souviens. C’était en 1978 et j’étais objecteur de conscience aux Monuments Historiques, à Paris. On était au mois d’août et ça cognait dur. L’ami Jeff et ma pomme on s’était portés volontaires pour assurer l’été. On faisait les bouche-trous. Là, fallait distribuer le courrier. On tombe sur une lettre pour mister X, sous-comptable de mes couilles au fin-fond des greniers. On l’avait jamais vu, çui-là. Une flèche, le gars, un cas de figure; vingt ans au fond des combles sans se faire repérer. la planque, quoi. On frappe et on entre sans attendre, c’est la règle. Le gars se pignolait peinardement, son Lui nonchalamment ouvert entre ses cuisses maigres, son col pelle à tarte singulièrement agité, ses lunettes cerclées se trémoussant en rythme. Un caniche en rut. Le bonheur. On a posé le courrier sans le déranger; il a soudain pâli, mais ce fut tout; nous sortîmes. Un demi après ça, suivi d’un pan bagnat et… [il est 4 heures 10, Annie est partie chercher les mioches à l’école de Pouliviac (9 bornes) et je mets en ligne; j’envoie la sauce et je fais une pause.] d’une crise de fou-rire grotesque et nécessaire, nous aux anges, clamant à qui voudrait l’entendre qu’il est des fonctionnaires qui se branlent au bureau. Bon, c’est con, je sais; l’astiquage est parfois salutaire : il peut bien vous sauver d’un destin ténébreux ; et puis qu’en ai-je à foutre, hein ?

Si, je sais : ils sont payés, pas moi.

J’ai les crocs, du coup; il est six heures, je vais nous bricoler un truc. On mange tôt, les mioches ont classe demain. On est virés dans cinq mois et trois jours. La Caroline aussi, qui l’a appris avant-hier. Mais c’est une autre histoire.

Publié dans Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , | Commentaires fermés
Aller à la barre d’outils