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CHIEN DE VIE

© Cyprien Luraghi - Inde - 1993

 

Va savoir s’il attend…

Une chose est sûre :
il te regarde quand tu viens
le chien du haut de l’escalier.

T’es mort quand tu le montes
ou bien c’est que tu es
juste crevé
d’avoir marché
monté,
ou bien vécu

comme la sueur danse
et pique le dessous
de tes paupières

tu ne sais plus trop bien ;
tu te dandines et crapahutes
sur le granit
de l’escalier,
tu sais même plus pourquoi
et tu es bien
d’ailleurs il y a un chien
qui prend le frais
et te sourit.

 

à l’ami Nonihil, qui en chie des ronds de chapeau en ce moment. 

Publié dans Binosophie, Humain, Inde | Autres mots-clefs : | 3 commentaires

ET TROIS POUR LE PRIX D’UN !

© Olivier Tichané 2007

 

 

DEBUT D’UNE BALADE CITADINE / SOUS BILLET UN

 

28 mars, une heure moins le quart, Annapurna Lodge

Le Népal tombe une barrière
C’est la Révolution
Une barrière tombe sur nous
Ça se passe dans la rue

 

Pitidéj dans la courette ; un grand café pour moi, bien que ce soit du Nes, mais j’aime que ça ; et petite théière pour Olive, c’est invariable.
Un des garçons s’appelle Narayan ; il est tout jeune et courte perche. Il est ultra gentil. On apprend doucement à se connaître. Il vient d’un gros village tamang, au centre du Népal.

Tout le monde plane tout le temps, personne ne speede. Pourtant, personne n’a rien fumé de louche et tout roule sur des roulettes. C’est bon enfant ; même les touristes blancs, des jeunes pour la plupart, sont franchement peinards. Ça ne crie pas. Des Espagnols et des Israéliens, un peu de tout aussi. C’est presque plein.

Les nouveaux voyageurs ne sont pas si mal que ça, en tout cas nettement plus chouettes que ceux des années quatre-vingt ; moins arrogants et plus coulants. Un tiers d’entre eux, par contre, reste muet. Ni bonjour, ni au revoir, propres sur eux et insipides, ne laissant jamais de pourliche au petit personnel. Des petits rien du tout, bien de chez nous.

Rendez nous donc nos bidochons d’antan !
On se marrait bien plus avant.
Justement.
En s’enfilant sur l’avenue, on faisait les fourmis avec des files de népalis, en rasant la tôle ondulée d’une palissade de chantier ; les minuscules Suzuki huit cent, nous frôlaient dans un bruissement.

La palissade s’est effondrée sur nous.

On s’est carapatés et écartés. Heureusement qu’ça tombait doucement. Olive a vivement chopé une dame par le bras, et j’ai senti la tôle sur l’épaule. Et c’est tout. Pas la moindre panique ; la colonne souriante a repris son chemin.

Imaginez un peu chez nous.

***

Hier, encore.

Il n’y a pas que les barrières qui s’effondrent sur nos goldens-reinettes, ici ; les décennies aussi, qui s’affalent d’un coup, s’évanouissent ; comme de vieux gros nuages courroucés, soudainement tout floconneux.

Sapta déjà, et ce n’est pas le seul… (on n’avait pas d’appareil, alors je vous collerai sa bobine plus tard)

Quand j’ai posé le pied pour le première fois au pays, en l’an mil neuf cent quatre-vingt, il éteendait mon groupe au pied de la passerelle ; Sapta est mon tout premier Népalais, que j’entrevis dans mon colimateur de grand myope.

Nous sommes des passagers du temps, nous autres moussafirs, (voyageurs) et les vaisseaux qui nous transportent, le font tout autant dans le temps que dans l’éther kilométrique. On se télétransporte dix sept ans, on se pose le cul sur une chaise, on se retrouve comme avant ; et l’érosion de l’émeri quantique, laisse à nos épidermes et diverses phanères, le blanchiment et les plissures… L’infime écot payé à nos surfaces, protège l’intégrité du dedans.

Sapta, c’est comme si je l’avais quitté l’avant-veille ; nous continuons simplement l’inachevé papotage entamé au temps initial de nos masses atomiques personnelles (enfin, qu’on croit ça se discute et blablabla. Car nous philosophons depuis le tout début, toujours assis nous faisant face, devant sa table de travail et deux verres de thé. Pour ce bel art de vivre, nous avons la vie tout à nous. Après, on ne sait pas, mais on aimerait bien.
Pour le côté pratique de la chose, Sapta est agent de voyages, représentant à Katmandou de la plus maousse agence de chez nous, pour laquelle j’ai bossé longtemps.

Nous y passons un bon moment.

***

Je le sentais peu chez nous, mais tout petit, embryonnaire ; mais la France et bien loin du grand pouls planétaire ; elle croit toujurs qu’elle existe, les autres non. Elle est seule et bornée, carbure au potions médicales, s’ankylosant jusquà la létale anoxie, dissimulant ainsi son ataxie.

C’est ailleurs qu’on le voit, partout : c’est frémissant, presqu’incongru vu la rudesse du temps :
sur les scories sanguinolentes du siècle où l’abattoir humain fut inventé, de fraîches radicelles s’insinuent ; le monde change définitivement. Et c’est en bien, et c’est tant mieux.

Soixante-trois millions de Vénus de Milo, et des milliards de misérables qui sourient. Et qui se dépatouillent dans la tempête, trouvant des solutions inespérées, impensées, pétulantes, sacrément épatantes. Devant l’adversité les humains se rassemblent. Le voyageur moderne et jeune de chez nous en chie à peu près tout autant chez lui que le loufiat local, ou le tailleur. Cette jeunesse est formidable. Les pauvres de partout se rejoignent.

Enfin !

On va pas s’emmerder, je vous dis, dans les tout prochains temps.
Je suis béni de vivre au beau mitan de l’un des grands tournants du monde.

***

J’ai beau ne pas y croire, ici tout est miracle. Tiens donc : après avoir quitté Sapta, nous filons vers Thamel. Autrefois il y avait trois fois rien ; terrains vagues, bouts de champs, par ci, par là une maison tordue, un antre borgne à putes montagnardes, trois caboulots à soupe aux nouilles, un vieux petit palais moisi, des bufflesses placides, des chiens de paille se démontrant les crocs devant un moncelet de vieilles épluchures.

On y venait à trois copains sherpas, se mettre mal en grignotant du pemmican rouge de piment, et siffloter gaiement bière après bière. Fumer des clopes et prendre du bon temps, nos dadais blancs repartis dans l’oiseau de fer. Après la fin de la saison de trek, avant de repartir au village, et biner dans les champs.

Là, c’est flashy. Les enseignes et les camelotiers sont à touche-touche, et c’est dément. J’éprouve une sensation que je n’avais connue, très déroutante : je vois sous les immeubles cimentés de cinq étages, s’aligner les cagnas d’antan, les marchands de bonbecs sur un petit plateau, les enfançons à pantalons fendus ; les trous noirs à beignets où ronfle un réchaud rugissant au kérosène . Et puis un très fort pincement au coeur : je suis perdu. Désorienté bien qu’en Orient. Le premier soir, en errant dans les rues avec Olive, j’avais carrément flippé grave. Pas longtemps, certes, mais soudain la boule enflée sous le sternum, et puis je me raisonne : c’est rien ; Y avait une ville, et y a plus rien. Nougaro. Y avait rien, et y a une ville. Thamel.

Là, j’y prends goût ; c’est comme au manège quand on décolle : on se fait peur et c’est grisant.

 

 

DE LA GUEULE / SOUS BILLET DEUX

 

© Olivier Tichané 2007On a 90 roupies népalaises pour un €…

 

 

On tourne à gauche un peu plus loin. Méconnaissable rue. Un immeuble tout neuf, aux prétentions chics et modernes, grandes baies, marbres clairs impeccable et sobres, boiseries, rideaux blancs.

Un menu affiché dehors, aux couleurs du drapeau français ; Olive s’y penche, en pro : il est de la partie.

Chèvre chaud
Salade de gésiers
Confits de canard
Harengs pomme à l’huile

Il file direct dans l’escalier devant le gardien médusé, comme ça d’un coup.

On se dit que ça doit douiller méchamment, mais pas du tout : c’est que dalle. Tu te fais la totale, t’en as pour à peine plus de trois euros. Le bâtiment n’est pas encore tout à fait achevé, ça ponce les sols en terrazzo, ça serpille la poussière du chantier. Mais c’est ouvert.

Du fond de la salle nickelée, parvient à nos oneilles un bruit de gueule. C’est le patron assurément, ça ne fait aucun doute. Il bagoute en mauvais anglichon, debout devant un vieux monsieur british à pipe, que je reconnais aussitôt ; c’est bien de Killroy qu’il s’agit. Il pouffote à petits panaches, suçotant sa bouffarde, le dos calé face au ballon de fine. Il entretient son personnage au point que sur sa calvitie, un hologramme de casque en liège colonial, irise d’une aura rosbifienne, quel ex en trique he is indeed.

En gros, c’est un mec, il a un restau chic où faut se pointer en pingouin ; c’est des gens de la haute qui s’emmerdent, vu que Katmandou, c’est levé comme des poules, à dix heures c’est dodo, y a des vaches qui s’baladent. C’est une ville pleine de ploucs sympatoches, et eux, ben ça la fout mal, vu qu’ambassadeur au Népal, tu sais qu’on t’a fait un sale plan et que pour la promo, tu peux toujours te brosser. Bref, ça sent bon le comptoir des Indes poussiéreux ; c’est comme Chandernagor : ça fait chic sur une carte de visite, mais en fait y a des bronzés partout et t’y as l’air fin dans les relents d’égout.

Je fais un tas de compliments serviles au sujet majestien, qui en roucoule d’aise (méfiez-vous, il s’agit d’une technique martiale assez au point : tu pousses au cul le gonze qui se pavane sur sa balancelle, et tu le fous par terre en rigolant ; lisez la suite dans quelques temps ; pour l’heure je pose mon collet ; attendons l’heure).

La Gueule nous embarque au comptoir, où ne luit pas le zinc, mais le bois tropical astiqué.
Olive est pâtissier, enfin était jusqu’à son déglinguage vertébral. La Gueule sent d’instinct qu’il est du même côté du manche de la poêle ; mais mon Zolive n’est pas du même bord, loin s’en faut : la Gueule l’entreprend derechef en lui servant un thé de luxe, et à ma pomme un petit noir serré, comme à Paris. Pas moyen d’en placer une, et pourtant.

Olive déjà… sont pas muets dans le sudouèste, cong ! Mais là, mon Olivo, c’est du concentré. Avec moi, il est battu, mais de peu. On s’endort en causant, le soir. On s’éveille à la tchatche. Mais nous, c’est rien : tu nous colles Nonihil en face à tous les deux en grande forme, on est ratatinés… J’écris tout le temps ; en fait je cause. Si j’avais l’opportunité de ne faire plus que ça, je vous torcherai deux pavés, bon an, mal an. Mais bon, ça fait belle lurette que j’ai fait croix dessus. Dans l’éditions française, tout le monde vit bien, fors l’écrivain… et le minuscule éditeur héroïque. De l’imprimeur au camionneur, tout un chacun parvient à nourrir sa nichée, mais l’écrivain n’est qu’un niaquoué merdique au pays de Malraux… Revenons à la Gueule, et boucle bien la tienne, mon Cypounet : t’es hors-sujet.

 

Boung !

…I’m not dead …I feel fine… I feel happy…
(Monthy Python – Sacré Graal, 1975)

 

Cinquante neuf ans, dépoitraillé, zyeubleus, moquette blanche, légère couperose. La Normandie. Première fois au Népal après cinq mois en Inde − ils ont essayé de m’enculer (il fait le trou de balle d’une paire de ses doigts roses) en France j’ai tout vendu après avoir plaqué ma grognasse de femme, tout divisé, dix pour cent, dix pour cent, dix pour cent pour chacun des enfants, (pas eus que d’une) quarante pour bobonne, et le reste pour moi. Il me restait cent mille euros, j’en ai claqué vingt-cinq, dont mille en corruption de fonctionnaires pour ouvrir mon gasthaus. En un mois, tout plié ; j’en suis à la pré-ouverture, pour l’instant je me rôde. Mais c’est tous des feignants. Ils savent rien… Elles sont donc pas mignonnes, mes petites serveuses ? C’est des bourriques, elles pigent rien ; à la cuisine faut toujours être sur leur cul. Sinon ils ne font rien, ces cuistots népalais. Et plaplapli, et plaplapla.

Les pauvres filles : la Gueule les a sapées à la française, enfin c’est une caricature. Elles sont fort gênées d’exhiber leurs mollets − c’est comme montrer ses fesses ici− et sont bien embêtées, juchées sur des talons de pompes à poules vernissées. Petit tablier blanc, barrettes, queues de cheval.

Il est tout fier, la Gueule, de nous confier qu’un grand politicien local était son partenaire (au Népal, un entreprenur étranger doit obligatoirement avoir un « référent » local, majoritaire dans les parts ; t’as vraiment intérêt à tomber sur un bon mec, sinon bye-bye avec la caisse, le fond, les murs, le stock).

Ouais, ben mon gars, t’es mal barré ; le mec en question, c’est un peu le Chirac national : girouette abonnée à tous les râteliers, pourvu que ça rapporte. Je vois d’ici le plan venir : dès les premières recettes juteuses, je me tire avec la caisse et je te laisse la Gueule… langue pendante, et plumé jusqu’à l’os. Retour en Normandie. Pointer au RMI.

Il s’adresse à Olive qui lui dit qu’il peut plus bosser dans l’hôtellerie :

— T’es inscrit COTOREP ?
— Non.
— RMI ?
— Même pas.
— Assédic ?
— Non plus. C’est pas le genre de la maison.

Merdalors ! doit-il se dire : il glisse celui-là, comme une libre truite, pas moyen d’exercer mon passe temps favori : rabaisser, humilier, écraser. Il se tire en cuisine…

− Cypounet : son thé, c’est le plus dégueulasse que j’ai bu au Népal (il ne tourne qu’à ça, l’ami).
Mon café, ben je trouve le même au moindre rade bas de gamme à Porgneville les Borgnes. Rien d’extra.
La Gueule se la joue cheffaillon étoilé, fixettisant sur l’infâmie des denrées locales : au pays du meilleur sucre de canne à mille lieues à la ronde, c’est au pied à coulisse qu’il entend calibrer ses dominos édulcorants de jus de betterave brevetés Delessert.

Il s’écoute beugler et ça lui plaît vraiment, mais ne tend pas l’oreille au vieux de la vieille que je suis, qui pourrait bien pourtant, contribuer avec ses futurs randonneurs français, à un chouillis de la prospérité de son escarcelette. Non, ce qu’il voit, c’est un mec mal barbu, affublé d’une casquette (Marcelline, je l’adore, elle a pompé ma sueur deux décennies durant, entamant sa carrière de l’Ouest à l’Est de la Chaîne, pendant la Transe Himalayenne) et tirant sur sa clope roulée main de tabac prolétaire, avec son sweat informe à trois euros cinquante dégoté à la fripe par son Annie chérie.

On se marre en rentrant : on a gagné un coup à boire, et moi de quoi écrire.
Quand je vois un salaud, je dis par là !
Va t’aligner avec les autres dans ma soue personnelle à sales personnages !

Au retour de notre très prochaine balade à pinces (on part dimanche dans les grandes collines, si tout va bien), on ira se taper la cloche chez la Gueule tant que ses prix sont abordables, histoire de vous conter la suite de l’histoire, du plus antipathique pigeon rencontré jusque là. Et si c’est bon on le dira, vu qu’il emploie du monde et qu’on n’est pas des chiens.
Héhé…

 

***

PASANG / SOUS BILLET TROIS

 

© Olivier Tichané 2007

30 mars, Cosmopolitan Restaurant

Toujours la même journée du 28, contée en long, en large…
Un jour tout bête et comme les autres, rien d’extraordinaire.Et pourtant bien remplis, comme tous ceux qui passent entre mes ans qui filent depuis que je sais marcher à deux pattes.

Après notre passage au restau de la Gueule, nous sommes tous deux à l’image de l’enseigne du blog : bidonnants et dramatiques. D’un côté, c’est croquignole, et de l’autre pas marrant du tout. Je plains le petit personnel qui doit s’accommoder d’un tel kondukator. Quand t’es arpette en brigade de cuisine, dans un trois étoiles au Michelin, tu sais d’avance que le boss est de la pire espèce caractérielle (tous les grands chefs le sont), mais au moins t’apprends quelque chose, et quand tu te pointes avec tes états de service, tu traînes pas longtemps au chômedu… Que là, ben t’es mal, vu que le boeuf frime à mort, mais il ne fait pas l’ombre d’un doute, que s’il la ramène au zinc, aux fourneaux il touche pas sa bille…

***

On ne vient à Thamel que pour un bref magasinage des babioles manquantes pour le départ de notre trek, qui aura lieu dimanche. Sinon, on reste au calme, loin de la foule.

C’est un ancien ami sardar (guide de trek) sherpa, qui avait ouvert au début des années quatre-vingt, la première boutique de location de matériel de trek au carrefour de Thamel, avec des duvets et doudounes qu’il avait collectés de ses expéditions passées dans le massif de l’Everest. Olive a besoin de faire réparer sa banane en skaï, dont la boucle a lâché, et mes godasses (ma seule et unique paire) ne feront pas le poids face aux caillasses des sentiers. Les semelles se décollent, elles ont quatre ans, et j’en ai hérité de l’ami Bozo (que je salue au passage), qui fut le guitariste des Ablettes dans l’ère du punk industriel. Dans les parages de l’Usine de Fumel, comme un paquet de mes copains.

J’avise une boutique de Sherpa, au pif. Impec : il a tout ce qu’il nous faut. Trois mille deux cent euros la paire, les mêmes qu’on trouve en France à quatre fois le prix. Elles me feront leurs bons cinq ans. Et je ferais restaurer les anciennes chez un petit cordonnier d’ici, où ils savent encore bosser dans les règles de l’art et à trois francs, six sous.

Trois, quatre mots de népali, et c’est parti pour la papote. D’où ce que tu es, de quel district, de quel village ? Tu te souviens de la boutiuqe à Lakpa ? Il est businessman à New York, etc.
Et trois bleds à côté du tien, des fois si ça tu l’avais connu, tu te souviens du maire, Pasang Phuri, qui était déjà chauve à vingt ans ?

Pasang ! Un peu mon neveu ! Même qu’il est à Katmandou… Je vais téléphoner à un copain qu’est son voisin, voir s’il est là. Thé ? Café ? Tabourets. Posez-vous.

Et il me tend le combiné. Ça ne fait pas un pli : le vieil ami pelé de l’occiput déboule à la boutique à trek dans les quinze minutes, le temps de s’en siroter deux. Je tends trois éléphants et deux rhinos (billets de mille, billets de cent), mais c’est niet. Pour ma pomme c’est deux mille six. Allez, j’y dis, je peux payer, je ne suis pas venu chez toi pour pinailler les prix. Je ne suis après tout qu’un touriste ordinaire ; t’as une famille à nourrir… Deux-mille huit. OK.

Pasang !!!!
Pascal !!!!

On se jette dans les bras l’un de l’autre.
On ne s’était pas vus depuis vingt ans et plus, et c’est comme pour Sapta : c’est hier qu’on s’est quittés. C’est que nous avons tous les trois en commun -nous ne sommes pas les seuls, heureusement— la chose sociale ancrée en nos esprits. Rivée, boulonnée, génétique, viscérale. D’instinct, tout ce qui dépasse de nos besoins vitaux -quand nous ne sommes pas nous-mêmes fauchés— file directo chez les misérables, afin d’améliorer le sort de nos soeurs et nos frères d’infortune. Sapta et Pasang ont de vieille motocyclettes âgées de vingt ans, alors qu’ils pourraient aisément en changer plus souvent…. et ce n’est qu’un exemple minuscule.

Nous le suivons jusqu’à chez lui dans un taxi. Holà ! Sacrée baraque ! C’est que l’ami a du monde à loger ; on se fichait très gentiment de lui en le charriant sur sa lapinité : il en était à cinq quand je l’avais quitté ; là, ce sont sept enfants qui peuplent sa maison. Zangmu, son adorable femme, m’enserre dans ses bras, très émue.

Bon ben c’est simple : faut pas chercher midi à quatorze heures : nous abordons à peine le bon vieux temps, assis sur les tapis : c’est le futur que nous voyons en face de nous. Pasang était sardar quand je l’avais connu. Maintenant, il est patron d’une petite agence de trek et, évidemment, reverse le surplus de tous ses revenus à un dispensaire et un orphelinat. Et puis il est toujours ami à Bruno Morandi, incorruptible humain gentil doué pour la photographie.

Au Népal, on gagne son temps en le perdant ; voyez : en moins d’un demi-jour on a torché notre shopping, rencontré deux amis, et plié l’organisation des treks futurs que je guiderai sous la bannière de DARD’ART. En plus, on se fait inviter à becqueter… et à crécher à l’oeil à notre retour.

Plus tu ralentis, plus tu vas vite.
Bien garder à l’esprit que l’animal national est la vache, et que même les Maoïstes ont trouvé ça normal, à la révolution d’Avril dernier.
Tu veux marcher en paix au milieu des bagnoles, incarne-toi en vache et fais couler ton pas ; les guidons acérés te passeront au ras des coudes, mais ne te feront pas saigner. Une embardée, t’es mort.
Essaie donc de speeder dans les grands escaliers qui plaquent les collines ; le papy diesel au pas lent aura vite fait de te gratter au beau milieu du raidillon, la clope au bec, en sifflotant.
En se ralentissant, on pense mieux et moins confus, aussi.

***

Dimanche matin, à neuf heures, Pasang nous rejoindra à l’Annapurna Lodge avec un porteur (non, c’est pas un esclave, vous allez vite piger), ensuite on se prendra le temps qu’il faut, et puis on partira à quelques dizaines de bornes au nord de la Vallée en véhicule, et puis on va marcher.

Combien de temps, alors là… Je sais pas, moi ; pour une fois que je n’ai pas une douzaine de trekkeurs accrochés à mes basques, et un programme ultra serré… dans le genre d’une paire de semaines. On verra bien.

J’embarque le Thinkpad 600, vu qu’il y aura un peu de jus de temps en temps pour charger la batterie. Mais nous serons coupés du Net en attendant… et puis je vous laisse de quoi gamberger un moment, en me lisant.

Cyp
en ligne et à l’oeil
30 avril, au cyber de Jochhen

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Aplatissons les mouches !

Scan direct © Cyprien Luraghi 2006



Les mouches nous emmerdent, c’est l’automne.
Après avoir abondamment copulé tout l’été pendant qu’on turbinait au blogue, voilà que ces connes sont de rentrée. Constellant le Net de leurs chiures mal torchées, les mouches à lettres de l’octobre tournicotent avant d’aller crever dans le vaste Jamais.

M’en fous, j’ai ma tapette à chieuses.
Et mon scanner Epson cuvée nonante sept.

Là, je fais mes gammes : pan pan t’es mort.

Je vous ponds cet édit parce que j’ai lu ce soir des choses bien hideuses.

Il ne sera pas dit que le Kondukator de ce blogosse ne ferait pas de mal à une mouche !

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Le nounours amoché

© Cyprien Luraghi - 2004

 

T’es trop gentil, t’es un nounours.
J’t’arrache un œil, juste pour voir.
C’est peinard : tu bronches pas.
Je te broute les poils à petites quenottes :
tu dis rien, tu bouges pas.

Je te couche tout contre moi, tu me tiens chaud ; je t’aime trop.
Je te fous des beignes au matin, je te jette.
T’es un gros noeud, un gros naïf.
Ou alors tu t’en fous.
Ou bien tu te fous de moi.

Hein : c’est ça, dis ?
T’as peut-être l’air con, mon petit peluchon,
mais t’iras pas au paradis,
je te le dis.

Je te tortille la truffe.
Je te cogne et tu m’aimes.

Après ça, faut plus s’étonner des humains :
dès qu’ils sont mûrs, ils se fouettent au paddock.
Ça leur rappelle des tas de très vieux trucs :

C’est le coup du nounours.

Nuchuchon et patoche,
le plantigrade fourré de son
est en réalité indestructible.

Car les velus naïfs niquent tous les méchants :
ils ont en eux la souplesse suprême
conférée par les gnons.

Pas vrai, Patrick ?

 

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Trollogie

© Cyprien Luraghi - collection personnelle.

Aleister Crowley, troll noir

© Cyprien Luraghi - collection personnelle.

Georges Gurdjieff, psychopathe

© D. W. – 1977 – avec autorisation de l’auteur – collec perso

 

Mon copain Nonihil, comme tant d’autres, est victime sur ses blogs d’un assaut de trolls déchaînés.

Tout a commencé par l’apparition de bouses textuelles émises par un trou du cul signant gmc.

Ce sale type a pour habitude de conchier les blogs tiers afin tout à la fois de se faire mousser, et de susciter une polémique -qui n’a pas lieu d’être- sur sa prose lourdingue.

Dans sa foulée évoluent une troupe laide de vicieux planqués derrière des pseudonymes ronflants.

Bref, la trollogie se porte bien, de nos jours.

J’ai donc décidé, en grand Kondukator, de ne pas me laisser emmerder par de tels connards, et je me ferais un plaisir de faire ce que bon me semblera de leurs chiures.

Ce blog N’EST PAS démocratique, loin s’en faut. Et il ne le sera jamais.

Les derniers temps, sur mon vieux site, j’avais boulonné les écoutilles en me faisant la réflexion que le Net était autiste, en fin de compte… et, plus exactement, un reflet de notre monde : chacun pour sa gueule et je te la bouffe si je peux. Une horreur, donc, puisque je suis aux antipodes de cette non-pensée.

Et tous ces boutonneux mentaux drapés dans leur Nietzsche mal digéré, leur Gurdjieff de pacotille et leurs écrits sacrés accommodés à leur sauce aux grumeaux… hé bien je leur dis merde.

 

*

*           *

Bon ben c’est pas tout ça, mais Drukpa Kunley, c’est mieux :

Amasser des connaissances tout en ignorant la méditation sur la nature de l’esprit, n’est-ce pas se laisser mourir de faim alors que le garde-manger est plein ? Vêtu d’habits grossiers et inconfortables, quel bonheur espère gagner l’ascète en souffrant un froid d’enfer dans sa vie? Lorsque l’on est incapable de méditer spontanément, que peut-on attendre d’un effort violent de la pensée? Si une perspective lumineuse n’est pas ouverte par sa propre intuition, que peut rapporter une quête systématique?
Extrait de « Le fou divin », éd. Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes  
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