Archives par tag : Nationale 20

La téléportation

© Cyprien Luraghi 2008 - Au Museum

On trouve à Paris à peu près les mêmes choses qu’ailleurs : après tout, l’œil de Gambetta est lui aussi plongé dans le formol, au musée de Cahors :

 

L'œil de Gambetta

 

Vous apprendrez tout à son propos ici : CLIC

 

Nul besoin d’aller à Paris pour voir du formol ; c’est ce que je me suis dit tous les jours précédent l’envoi de notre corps expéditionnaire familial dans notre coche hydropneumatique à huile minérale lourde. Comme avant tout voyage, je n’ai pas envie de partir et dans mon entourage, ça finit par se savoir : je grommelle crescendo à l’atelier et je m’applique à dénigrer la triste capitale française, en espérant que mon spleen de fruste cavernicole se communiquera à mes trois innocents trésors, qui n’éprouveront ainsi plus le désir d’aller perdre leur temps dans ce dédale d’artères glaçantes bordées de bâtiments pompeux ou tout connement quelconques.

Mais ça n’a pas marché : ils se sont foutus de moi et j’ai tombé les charentaises pour mon unique paire de godasses, qui sont comme neuves depuis deux ans. Dix ans que je n’y étais pas revenu, et vingt-quatre que je n’y vis plus.

Autoroute, maintenant. Nationale 20, fini. Zoum tout droit. Quand tu passes au niveau de Montluçon, tu plains lamorille en ton for intérieur : un pays de sauvages bourrus, austères et bien plus campés, râblés, que nos gascons secs (sauf les rugbymen non hormonés, qui sont nos sumotoris). Pas colorié, le parage…

Une pensée pour les Tarnacois qui se pèlent le jonc, sur leur sombre plateau, en traversant la Corrèze. Tarnac, ça claque comme des dents, ce nom de bled. Caille, caille…

Et ça défile : même pas la sensation de grimpette, avec le fumet d’huile chaude dans l’habitacle dans l’interminable côte à dix pour cent, en seconde rugissante et le bourdon dans les oreilles : tout velours de jous jours, ce qui est chiant à la longue. C’est ça : on vit dans une époque confortablement chiante.

Après Limoges, ça te taraude le mou encore pire : la ligne droite, pour un Lotois, c’est la mort. On n’a pas ça, par chez nous, ou juste un petit kilomètre rare. Alors nous souffrons des bras, Annie et moi à tour de rôle au volant. Un volant, c’est fait pour tourner, merde. C’est comme tenir une cannette de bière vide entre trois doigts, le bras bien tendu à l’horizontale. Faites le pari avec un copain naïf et vous gagnez à tous les coups : personne au monde ne peut tenir les dix minutes. Et les pieds immobiles, pareil : tu n’es plus qu’un modèle vivant posant pour un sculpteur sadique : ton corps exige la bougeotte et tu ne peux : devant ça file à toute blinde, et derrière ça te colle au cul, à des allures folles… Tu n’es que micro-mouvements. Tu te grattes, t’es mort ; et tu n’es qu’une vaste démangeaison, et ta clope s’éteint. Dix fois.

La Creuse. Je vivrais pas là, non. Ni en Sologne. Nulle part, et alors encore moins une fois franchie la Loire et passé au Nord. J’ai déjà donné, vous pensez bien ; on ne m’y reprendra plus ; déjà que je me les pèle dans le Lot, alors que c’est le Midi. Moins le quart, de Midi. Mais comment font-ils, les malheureux aborigènes, sous ces frimas humides ? Ils ont un truc secret, mais qu’ils se le gardent. Je veux finir mes jours en slip léopard et en tongs, ou en sarong. Les sabots de caoutchouc dans la glaise, j’en peux plus.

C’est tout droit partout, soudain, bien après Orléans. Toutes ces routes mènent bien, mais où ? Inutile de sortir la Michelin : elle a vingt ans. Rien n’existait, c’était simple ; on était prévenus : l’arrivée dans le Bassin Parisien faisait chaud au cœur et ravissait les yeux ; les viennoiseries des boulanges beauceronnes aux apprenties dodues parlant pointu évoquaient déjà celles en face des grandes avenues des hauts de Charonne.

Alors que là, faut choisir son panneau, et le bon. Et là, tu te souviens que tu es en France, et que la signalisation, en France, c’est vraiment n’importe quoi.

Tu sais pas, tu comptes uniquement sur la compassion des autres automobilistes qui, en te voyant immatriculé ’46’, se doutera bien que tu viens du tréfonds de la vieille nation, et consentira à ne pas te coller aux parechocs à 130 en te voyant hésiter devant cette forêt de panneaux abscons et criards.

J’ai dit à Annie (qui conduisait) : tu vas là : Paris Ouest, et tu te cales sur la file du milieu ; tu n’en décoinces pas. C’est Star Wars, le nuit tombe. Des éoliennes sur les doux plis de terre à blé ; et puis les lignes à très haute tension, courtes sur pattes et portant d’épais câbles, et qui convergent de tous les horizons vers là où nous allons ; les murs de plexiglass tagués ; l’orange des murs sous les tunnels. Et les fenêtres de ceux qui vivent juste au dessus leur enfer quotidien, dans des immeubles méchamment rectangulaires, vaguement beiges. Ou tout gris.

La suite plus tard.

 

Publié dans Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , , , , , | 59 commentaires
Aller à la barre d’outils