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Terre devant

© Cyp Luraghi 1985 - Zanskar - 78 mètres de long, osier tressé, câbles d'acier maigrichons, tel fut le pont de Zangla, qui n'est plus.

 

Avec l’hiver les éperdus de vue, les fous de vie, les malades d’Asie se disent des choses au chaud, accoudés à la table de vieux noyer fêlé, à la cuisine, soit à l’ordi, ou bien en vis à vis devant une cafetière italienne crépitante.

Gilbert est passé cet après-midi pour m’emprunter la deuxième saison de l’excellente série Rome de la HBO, qu’il attendait impatiemment.

— Dis Cyp, tu vas faire quoi quand tu seras vieux ?
— Je me casse en Inde ou au Népal avec Annie. Définitif. C’est prévu.

Lui et Myel aussi.

D’autant que Nanouche a déjà pris les devants, qui s’est acheté un cabanon à côté de Pondichéry.

Nanouche.

Elle a guidé des voyages en Asie depuis les années soixante-dix et jusqu’à tout récemment. Des centaines. L’Himalaya.
Là, elle se pose.

L’autre jour, je reçois un courriel des anciens de l’agence de voyages pour laquelle on bossait. Les anciens ont envie de se revoir. Mais ça n’a rien à voir avec une réunion de vieux collégiens : on a trimé ensemble, on s’est aimés, haïs, on en a chié, on a vécu en grand dans l’air qui claque.

Et ceux qui ne voyagent plus sont des amputés. J’en suis. Gilbert aussi, qui a vécu trois ans en Inde et s’y est infusé. Et tous les autres, qui ont fait corps avec les ponts d’osier, ont sniffé la silice des sentiers, humé l’extrême et lourde pourrissure des forêts de bois rouge tapissées de lichens barbus.

C’est là notre pays, et notre peuple est bel et bien humain, entier, debout, fier, les yeux droits dans les nôtres ; pas des demi-portions, de vrais entiers. Chez eux, même les salauds rutilent. L’abbé gras et l’ascète aigrefin, le boutiquier cupide, sont des espèces choyées, que l’on bichonne avec amour comme le faisaient si bien Bruegel l’ancien et Hieronymus Bosch.

Un jour de 1993, un vieux monsieur que je guidais à travers le Madhya Pradesh m’avait dit :

— Cyprien, tu sais quoi ? En Inde, c’est comme en France dans les années 50… C’est pas le luxe, mais ils vivent. Ils sont vivants comme chez nous autrefois. Maintenant c’est fini. Là, tu vois, je suis heureux, je peux mourir peinard.

Il s’appelait Christian et avait tout du Gabin de Gas-Oil. Camionneur en retraite, Berliet de douze tonnes à long capot. Je l’avais assis sur le capot-moteur du car et il était tombé copain avec le chauffeur indien (un assassin qui avait étranglé sa femme et tiré vingt ans à Tihar, la prison de Delhi. Taciturne. Il n’en avait pas décoincé seize jours durant. Il regardait la route, juste la route. La route se suffit à elle-même, il ne faut rien y ajouter.

Il est mort à coup sûr, depuis.

Et nous, ben on attend juste le bon moment pour mettre les voiles. Patiemment, car rien ne presse. Cela aussi, nous l’avons appris en Asie ; et aussi en marchant des dizaines de milliers de kilomètres à mouliner de la caillasse de nos deux pieds, ou à s’hypnotiser en fixant le goudron. L’asphalte bosselé du très vieux continent. 

Publié dans Himal, Humain, Inde, Népal, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , | 17 commentaires
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