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Noble gueux

Jankhare/Bista - Transe Himalayenne - Népal 1990 © Cyprien Luraghi

DEUXIÈME PARTIE

 

Février 1990, grand ouest népalais.

Quelques jours plus tard Nous embauchons un nouveau porteur au marché aux esclaves d’un bourg de famine. Jhankaré. Intouchable. Paria. De la caste des Kamis − les forgerons. Avec Hari, ça fait une drôle de paire.

***

Ce qui est frappant, quand on voyage avec un intouchable, c’est que même dans l’intimité il continuera à jouer son rôle de paria social. À chaque halte dans un bhatti[1], Jhankaré se tient soigneuse­ment à l’écart, boit son thé dehors, et va ensuite laver lui-même son verre, de peur de contaminer par sa souillure intrinsèque le client suivant. Nous avons beau l’encourager, il persiste dans son auto apartheid…
Hari, lui, a depuis longtemps laissé tomber tous ses principes et devoirs de caste, partageant tout avec nous et buvant à la même gourde. Il est loin de son terroir, notre Hari. Ici il peut tout se permettre, il voyage incognito.

Jhankaré attend encore un jour ou deux… On ne sait jamais : si quelqu’un le dénonçait, ça serait le drame. Hari, en revanche, profite lâchement de son image de brahmane : c’est Jhankaré qui trimballe le gros du paquetage, et nous nous retrouvons à porter 15 kilos chacun, alors qu’Hari n’en charrie que 10, dans son sac militaire…

***

Nous arrivons à Singaoti, un gros bourg peuplé de brah­manes.

Il n’y a pas de bhatti à Singaoti, qui n’est desservi que par des chemins secondaires ; nous demandons l’asile aux gens du lieu, moyennant finances. Un paysan de haute caste accepte de nous loger dans une annexe de sa propre maison. Quand nous apprenons que notre hôte est brahmane, nous soufflons aussitôt à Jhankaré : « Tu vas changer ton nom de caste[2] : à partir de ce soir, tu n’es plus paria, mais de la caste des Bistas (honorables commerçants). »

Il a l’air plutôt ennuyé ; mais on ne lui laisse pas le choix : c’est un ordre.

Hari se prête au jeu d’assez bonne grâce. Nous étalons nos affaires dans la petite pièce, diablement enfumée. M. « Bista » accumule gaffe sur gaffe : il ne veut pas du tout partager notre couche ; il se sent pitoyable, coupable du pire des crimes : mentir sur sa caste. Quand notre hôte lui tend une gamelle, il hésite longuement avant de la prendre… Nous serrons les dents : s’il se trahit, nous serons jetés dehors sans ménagement, en pleine nuit… Ça va, le taulier semble ne rien remarquer de bizarre…

Nous avons tous quatre les paupières collées par l’enfumage, ce matin. Bon, ça aura déjà empêché les puces et les poux de nous tourmenter : nous en sommes couverts…

***

Au fil des jours Jhankaré se décoince sérieusement et nous finissons excellents amis, partageant couvert, couche et bestioles. Mais Hari conserve toujours ses distances avec lui et devient de plus en plus méprisant avec lui. On ne se prive pas de le charrier à mort et de se foutre de sa poire quand il bave devant un des rares poulets rencontrés, dont on s’est faits un festin de brutes. Il peut aller se brosser ce végétarien faux-cul, qui loin de son village est prêt à enfreindre tous ses nombreux tabous alimentaires. Il n’avait qu’à être moins péteux et imbu de sa putain de caste.

Après deux semaines de marche, nous arrivons à Jumla, où l’agitation est grande : la chasse aux instituteurs − opposants à la dictature du roi Birendra − est ouverte. Ça grouille de flics et l’ambiance est malsaine : l’insurrection générale est proche…[3] Hari aurait dû nous accompagner jusqu’à Katmandou − à 42 jours de marche − mais après s’être répandu en saloperies après s’être pris une muflée sévère au raxi[4] au troquet sur le compte de Muki, je le vire.

Hari, décuité, pleure presque quand nous le payons. Mais on ne se laisse pas attendrir ; ce type est vraiment con ! Il gémit : « Vous n’allez pas me renvoyer comme ça, tout nu ! »
Il exagère : on lui a laissé une paire de chaussures neuves, des chaussettes et ma veste chaude. Après son départ, on se rend compte qu’on a oublié de lui retrancher son avance… Il a fait une bonne affaire avec nous, celui-là !
Le nouveau porteur arrive. C’est tout le contraire d’Hari. Il s’appelle Karma et vient de la vallée de Mugu, tout au nord, dans la zone interdite, aux confins du Tibet. Il a une trentaine d’années et c’est un ours.
Quand il entre dans la cuisine, les filles éclatent de rire. Il a la grâce d’un yack sauvage, et l’odeur aussi. Il se cogne partout, comme si l’intérieur d’une maison n’était pas fait pour lui.

Ah Karma ! not’ Karma ! on en a fait un sacré, de bout de chemin ensemble… du jour où on l’a embauché jusqu’à la capitale, on n’a plus jamais arrêté de se faite mal aux côtelettes tellement il nous a fait plier en quatre : Karma, c’était le Rire. Et puis il s’en foutait bien de ces histoires de castes : les Tibétains n’ont pas ça en stock. Ils ont des clans et des rangs, et quelques autres trucs pas mal non plus, dans l’genre… mais c’est une autre histoire.

***

Voilà. C’est ça : des Hari brahmanes on en rencontre tous les jours ici en France. Ils ont leur caste dans le sang quel que soit leur rang social. Pas tous : j’ai eu connu des brahmanes de tous pays qui n’en avaient rien à foutre, des brahmaneries à la Hari. Des exceptions à la règle d’une rareté extrême qui les rend encore plus précieux à mes yeux.

Des Jankahré parias aussi, il y  en a des foules qu’on croise dans le métro et au supermarché. Il maudissent et envient les brahmanes d’ici en catimini, mais filent droit et doux en leur présence. Alors par dépit ils se bouffent la gueule entre eux. Pas tous. Y en a qui se rebiffent et même qui se rebellent. J’en connais quelques uns.

E la nave va…

 

  1. Maison d’hôte et/ou magasin général. []
  2. Le nom de famille détermine la caste. []
  3. Elle débouchera, le 9 avril, trois jours après le massacre de Katmandou − plus de 600 morts après que l’armée ait ouvert le feu sur la foule massée devant le palais − sur un ersatz de monarchie constitutionnelle. En 2006, la monarchie est abolie à la suite de treize ans de guérilla (13000 morts) menée par les maoïstes venus du grand ouest. La République est proclamée. []
  4. Alcool local distillé à partir de n’importe quel grain ou de n’importe quoi tout court. []
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Gueux noble

Hari Prasad - Népal 1990 © Cyprien LuraghiPREMIÈRE PARTIE

Février 1990, dans le grand ouest népalais…

Mukti[1] va acheter du tabac au magasin d’à côté.

− Hé, patron, tu ne connaîtrais pas un porteur pour nous guider jusqu’à Bhajang ?
− Je crains qu’avec le mauvais temps vous n’ayez quelque problème à trouver un volontaire… Je vais demander au voisin, je sais qu’il a besoin d’argent, peut-être que ça l’intéressera… Il envoie un gamin le quérir.
− S’il est d’accord, il fera l’affaire. C’est un brahmane de haute caste[2] , mais comme il est dans l’embarras, il n’hésitera pas à porter vos bagages, même si vous êtes impurs… Il était fonction­naire autrefois, cet homme, puis il a été viré pour alcoolisme notoire. Il s’est retrouvé dans la merde. Avec un hectare on ne fait pas vivre une famille. Surtout avec cinq enfants en bas âge, comme lui.

Extrait de Pistes Himalayennes, co-écrit avec Mukti Gurung (Albin Michel 1991)

***

C’est ainsi que nous avons embauché Hari comme porteur.

Misère de chez Misère : le grand ouest népalais. Les touristes n’y vont jamais. Y a rien à voir ; aucun fier 8000 enneigé à l’horizon : rien que des hautes collines déboisées calcinées par le cagnard et des misérables paysans le ventre creux. La famine. Faut le vivre. Et en plus on est chez les hindouistes avec leur système de castes à la con. Faut pas s’étonner si l’insurrection maoïste menée par Prachanda est née ici dans les années 90.

***

Caste et classe : deux mots que j’associe volontiers en écrivant sur les forums, ce qui a le don d’en exaspérer plus d’un. Car classe évoque immanquablement lutte et c’est tabou dans nos social-démocraties. Il n’y a plus de lutte des classes, point à la ligne. Et c’est un crime encore bien pire que de confondre castes et classes comme je le fais. Et pourtant…

La noblesse n’est pas une classe sociale, mais une caste puisque conditionnée par l’hérédité comme n’importe quelle caste dans le monde hindou. Les membres de cette castes étaient − et sont encore quoique dans une moindre mesure − plus fréquemment riches que la moyenne de la population. Mais il est des nobles désargentés, c’est bien connu.

C’est le cas de notre Hari porteur : dans l’ouest népalais les brahmanes − caste de prêtres et de précepteurs à la base − sont pour la plupart de gros propriétaires terriens[3] qui jusqu’à tout récemment pratiquaient le servage. Mais l’antique ordonnancement de la société hindoue n’est plus qu’un souvenir… comme chez nous le règne de la noblesse au profit des gras bourgeois du Tiers-État avachis dans les palais confisqués par la République.

Mukti et moi ça nous amusait un brin d’avoir sous nos ordres un brahmane. Faut dire que ce n’est pas banal : les portefaix sont tous ou quasiment de vile extraction, au Népal. Et étant nous-mêmes de très basse caste de par la profession de nos aïeux, nous étions très curieux d’observer son comportement… et ça n’a pas loupé : Hari nous tire ouvertement la gueule et son arrogance n’a d’égale que sa fainéantise. Les quinze malheureux kilos qu’il coltine − nos sacs en font une bonne vingtaine − lui arrachent des soupirs lamentables à chaque pas. Aux repas il mange à part, car nous sommes impurs et le simple contact de nos ustensiles ou de notre nourriture le souilleraient. C’est ça, un brahmane.

Mais on s’en fout bien et même s’il n’en branle pas une, nous décidons de le garder quelque temps puisqu’il nous distrait si bien. Notre petit budget nous permet ce luxe.

Mieux que ça : nous concevons de faire une expérience… embaucher un paria comme porteur supplémentaire et d’étudier leur relation. C’est un peu borderline comme démarche, mais au pays de la famine rien n’est vraiment rationnel.

En attendant la seconde partie de ce billet, je vous laisse atteindre le seuil fatidique des 600 commentaires pour disserter sur caste et classe, inné et acquis, tout ça tout ça…[4]

Hari Porteur se campera-t-il dans sa posture héritée d’une tradition multimillénaire, ou bien changera-t-il au contact de notre futur coolie paria de chez paria ?

 

  1. Mon co-galérien pendant la traversée de l’Himalaya à pinces en 89/90. []
  2. Les brahmanes constituent la caste la plus élevée dans l’hindouisme et cette caste, comme les autres, est stratifiée en de nombreuses sous-castes. []
  3. Les zamindars, engeance honnie. []
  4. Et pas que, bien entendu : Hors-Sujet bienvenu ! []
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Loin des 95%

Sadan, ma pomme et Mukti dans la forêt profonde de l'Uttaranchal - 1989 - © Cyp Luraghi

Hé oui : cinq pour cent de non-cons pour compenser les quatre-vingt quinze pour cent de cons de tous calibres uniformément répartis à la surface de la planète… c’est le quota effroyable qu’on doit se farcir tous les jours.

Il y aurait de quoi déprimer si nous n’avions pas de papattes ou de roulettes pour passer notre chemin et nous hisser cahin-caha vers de vierges alpages certifiés non foulés par les cons. Encore que les moutons soient encore plus cons que les poules et tout aussi comestibles, ce que ne sont pas les cons humains.

L’inénarrable Georges Frêche n’y va pas par quatre chemins, traitant ses électeurs de connards dans cet enregistrement :

L’Affreux Jojo dans ses œuvres.

Tout le monde traite tout le monde de con, même le Présidateur de la Pupublique fait retentir son con barytoné en guise de salut public.

Mais pas nous trois, au lendemain de ce con de gros col raide comme la Justice : aussi loin que nos yeux visent l’horizon, rien ni personne hormis d’invisibles mouflons et les effluves animés des petits esprits de la grande forêt.

***

On est bien, loin des cons à se conter des historiettes et à digérer le riz du soir, à sourire de nos peurs du jour, à se gausser de la tempête évitée de justesse qui nous avait bien foutu les chocottes même si on le montrait pas. Là, juste un souffle régulier du nord attisant le brasier : trois gros troncs secs tombés au sol, halés à six bras et allongés ensemble rôtissent nos couennes frigorifiées.

Il n’en faut pas plus pour oublier les cons du monde entier.

***

C’est un endroit sans pareil : il arrive parfois qu’un piéton s’y aventure ; la plupart du temps une jeunesse en quête de l’autre genre, loin de sa vallée. Depuis l’aube des temps ça se fait comme ça, dans les montagnes du Garhwal et les avoisinantes.  Des cols de mariages, qu’ils disent. Genre vrai casse-gueule : pas de sentier ; on file au pif dans le sens de la pente et on fait pas le fier sur les corniches larges d’une demi-godasse. Et puis il y a le replat avant les interminables pierriers qui nous hacheront les semelles et ferons flageoler nos genoux, demain.

Et tout en bas un petit bourg nonchalant et confortable avec quatre-vingt quinze pour cent de cons qui nous attendent de pied ferme.

Non : j’exagère un tout p’tit peu (comme d’hab ;-)

En attendant, on jouit à trois devant le feu d’enfer de notre paradis de forêt vierge de cons…

 

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Un vrai rêve

Shanti Devi de Malana - Photo © Cyp Luraghi 1989 - Transe HimalayenneIl est des photos ratées qui ne le sont pas, comme ces songes nous ravissant à deux doigts de l’éveil : de chaudes mosaïques dansent sous les paupières et d’un petit paradis nous passons à un autre en les soulevant lentement : il y a pire que ce monde où l’on se tient debout et sent si bon le café frais.

La lumière était dégueulasse, dans le fond, quand j’y repense. Et le photographe un piètre photographe.

***

Richard est passé poser des étagères dans l’atelier et le grand placard du petit salon, l’autre semaine. Alors j’ai brassé mes deux vieux cartons pleins d’images, ai nettoyé la vitre du scanner à l’isopropanol et étalé quatre diapos loupées dessus, dont celle de la jeune Shanti Devi du village de Malana dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, en Inde…

 

Carte de l'armée US - vers 1970 - libre de droits - Cliquer pour agrandir.

 J’aime les loupés : ils sont bons signes.

L’appareil photo déconnait ce jour-là ; un antique boîtier en grosse tôle tout cabossé et assez capricieux. Et puis j’avais pas envie de lever le camp. C’était trop bien Malana. Après trois mois de boulot avec des groupes de touristes piétons, ça faisait du bien de plus avoir à jouer au chien et au berger, tout à la fois. Et de plus entendre les réflexions désagréables et imbéciles de certains spécimens de mes compatriotes en goguette chez les sauvages dégénérés du mitan de l’Himalaya. D’être au pays, vraiment : le seul où je me sens bien. Sans boulet à traîner : les vacances enfin !

Et puis il fallait tracer, et donc partir encore, même que j’avais pas envie et mon compagnon de route Mukti non plus.

Alors j’ai dit bon, tant pis : je fais au pif, au flan à à la volée. Et clic et clac. Monsieur Sangat Ram, madame − Matadji : bonne mère − et leur fille Shanti à la fenêtre : gravés dans les sels d’argent sur la gélatine et l’acétate.

Et bye bye. Sac au dos se dandinant sur l’interminable sentier ; des mois et des mois à le marteler de nos chaussures, jusqu’au bout tant qu’à faire…

Dans la descente, plus loin j’ai pensé très fort : « J’aurai une fille et elle s’appellera Shanti Devi. »

Tous les grands marcheurs − salut à toi, l’Aigle ! −  rêvent de l’aube au crépuscule la tête posée sur un corps en pilotage automatique.

Et puis le rêve prends corps ; c’est ce qu’il fait toujours quand nous tendons les muscles de la volonté. 

Transe Himalayenne - Cahier 1 1990-09-17 © Cyprien Luraghi

Vingt ans plus tard il y a une Shanti Devi pour de la vraie à la maison de l’Horreur de Puycity. Et une autre qui n’a jamais grandi dans sa boîte en plastique, à la joue frappée par une orgie de photons endiablés rebondissant dans la pénombre de la pièce, mourant aux murs de planches tapissés de papier journal. Une qui dormait depuis vingt ans, dans sa boîte à diapos loupées. 

Et Gaspard ? C’est une tout autre histoire ;-)

 

Ce billet est dédié à Pseudo et Neuf Dixièmes Qui Ne Va Pas Tarder, et à l’Aigle : Al Nasr Al Taïr… et à tous les conquérants de l’Inutile.

 

Publié dans Binosophie, Himal, Humain, Inde | Autres mots-clefs : , , , , , , , , | 724 commentaires
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