Archives par tag : Mort

Mauvais pour les piafs

© Shanti Devi Luraghi 2007


 

Là, la mort est dessus, mais d’ordinaire elle est à l’intérieur… sauf que là, c’est des pieds qu’il y a, derrière la laine des chaussettes ; des bien vivants, et pour longtemps.

Nous nous vêtons de mort car c’est novembre.

Avec la brume dans la rue, sous l’éclairage orange, tu croirais aisément croiser quelques vampires. Pourtant c’est juste le pochetron avec son petit chien.

Mais même les pipistrelles s’encapent dans leurs peaux d’ailes, capsules temporelles. Elles pioncent tout l’hiver, et les vieilles bestioles claquent l’une après l’autre. J’ai cherché le courrier ; sous la marquise d’Onduline et sur le bord de la fenêtre du garage, j’ai vu un très vieux moineau mort, blotti contre un bout de bâche agricole, les yeux serrés, griffes crispés.

 

dead piaf on the rocks

 

Je me suis dit que celui-là le vieux matou d’Edith l’avait pas eu.

D’ailleurs on l’a pas vu depuis longtemps ; peut-être qu’il est mort…
J’aime pas les chats, mais je ne leur fais pas de mal.

Je préfère juste les voir se pavaner, raser les murs, à l’extérieur et depuis ma fenêtre.

À Paris, dans la Cité Delaunay tout en haut de la rue de Charonne (cherchez pas : elle a été rayée de la carte ; y a des immeubles moyens-chics avec des gens mous dedans à la place), on avait plein de chats partout ; des chats sauvages à grosses têtes ; c’était une colonie annexe du Père-Lachaise, qui n’est pas loin et regorge de ces sales bêtes dont l’unique avantage est de tenir chaud aux pieds, une fois pelés.

Les chats lâchés en ville, c’est comme si on vivait dans un grand parc national exotique : y a des tigres, faut faire gaffe. La beauté du félin fainéantant vainement, bâillant ; son ridicule lorsqu’il défèque, queue étirée, très concentré sur l’élaboration de son colombin, les reins arqués… L’attaque des hirondelles en piqué qui font fuir le matou sur la faîtière pour défendre leurs gauches hirondellons nichés sous la gouttière.

Du Kipling. Ou bien du Walt Disney, vu que le chat d’Edith s’appelle Mickey (authentique).

Et comme son chien, c’est Tarzan…

 

En voilà au moins une qui n’est pas morte.

 

Non, en novembre, y a pas que la mort. Les survivants sont légion et se portent fort bien, vu qu’il y a moins de monde à nourrir et que l’ordinaire s’en trouve amélioré. Je suis heureux de me compter parmi eux et d’avoir le ventre plein, du coup.

Et puis novembre c’est sympa pour nous autres dépanneurs d’ordinos : c’est le mois des grosses factures alors les gens sont fauchés et ça se calme un peu à l’atelier ; je souffle. Je bouine gentiment, j’ai assez de sous pour tenir jusqu’au prochain gros coup de bourre, qui démarrera comme tous les ans le jour de la Saint Nicolas, celui-là même qui a été délivrer les pauvres petits enfants mis au saloir par l’affreux charcutier de Ndjamena. 

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Bodhnath 2007

© Cyprien Luraghi 1987

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieux pote Iman Singh Gurung, mort sous une avalanche dans l’expédition qu’il dirigeait avec le regretté Daniel Stoltzenberg, l’an dernier.

 

23 mars

Une heure moins le quart. Khangsar guest house.
Olive ronfle tranquillou. On vient de s’écouter quatre épisodes de Signé Furax.

Bodhnath, dans l’après-midi.

Il n’y a plus aucune interruption entre la capitale et les cités satellites.
La ville englobe tout maintenant.
Je papote avec la fille qui vend les tickets pour l’entrée au stupa (grand dôme bouddhiste) ; j’ai habité ici longtemps, tu sais… Alors vas-y, t’as pas besoin de payer. Je te disais pas ça pour pas payer, didi…[1] Je sais.

Un grand sourire.

Les Tibétains font leur ronde comme toujours, depuis la nuit des temps.
Viens Olive, on se pose sur un banc, on regarde ; c’est pas fatiguant, inutile d’arpenter ; vois ça : c’est le Tibet qui tourne autour du grand monument blanc.

Une clope. Deux. Un pépé ridulé nous regarde. On a un teint ni jaune ni tanné, et les yeux débridés. Il n’en a jamais vu des comme nous. Grand sourire placide, pattes d’oie épanouies. Décidément le monde a fait de drôles d’hommes, dit son visage entier. On doit venir d’un coin perdu du haut plateau, certainement. Ou bien nous sommes des Indiens, va savoir.
Deux yeux, deux jambes et deux bras : c’est un humain. On pourrait être noirs ou verts, c’est idem : quand on gratte la peau le sang est vermeil chez tout le monde.

Ainsi se dit le Tibétain, qui aime tout son monde.
S’il rencontrait un médusaire saturnien, il trouverait tout de même ses plissures amicales : le Tibétain aime la vie dans tout le vaste univers, sans distinction aucune.

S’il rit de toi, c’est que tu as une bonne bouille ; il ne peut pas penser à mal.

Ils sont mille et bien plus, à faire un tour ou cent huit,[2] à enquiller la rotation dévotionnelle autour du monticule chaulé de frais.

***

Nous allons faire un tour dans le faubourg où, vingt ans plus tôt, je vivais avec Deborah, une californienne naïvement dévote, totalement encolifichée d’amulettes bondieuses, comme en arborent les grenouilles bénitières locales. Sauf que là, sur une perche blondasse, ben ça fait con. Et ça l’est. Je dis pas ça pour toi et tes consœurs dorées du capillaire, Nono :-)
Un grand lama suivi de moines confits d’admiration, se retourne et me fixe soudain ; la force d’inertie de mon pas bufflesque et chaloupé de vieux trekkeur m’éloigne inexorablement de lui ; c’est cent mètres plus loin qu’un souvenir m’advient : c’est Untel Rimpotché, grand maître vénéré, avec qui je me cuitais en douce dans ce temps révolu. J’étais alors le seul Occidental du coin à n’être point bouddhiste, et ça lui plaisait bien. Comme en plus je ne considère pas du tout les bonshommes par leur rang, ma force en gueule le changeait nettement, de la routine des blancs bouddhous tremblant devant un grand gourou. On causait de pleins de trucs assez philosophiques, mais comme je suis un plouc de base nullement érudit, j’avais bien l’impression qu’il tombait un carcan : celui d’une religion moins connasse que les autres, mais sur laquelle des ères monacales ont plombé la plus adamantine des sciences du concept.

− Cyprien, quand même : à Bodhnath, y a une force spéciale…

Olivier vient d’entrer au Népal.
Il a touché son cœur du bout du doigt.
Et on s’est terminés au cyber de Freak Street, à écrire des douceurs à nos douces.

***

Annapurna Hotel

On a changé de camp de base ; du quartier nord et hyper speed, nous sommes revenus au coeur de la vieille cité, là où tout a commencé, dans les années soixante. 300 roupies la double (3 zeuros), petit patio et trocbar pépère, riz népalo, nounouilles chinoises ; tout est simple, chouette et gentil. Et souriant, boudi ! J’avais oublié ça : qu’est-ce qu’on est sinistrés du zygomo, la-bas chez nous. Ça fait du bien, ces gens qu’ont la banane.

Sinon, aujourd’hui c’est aussi panne de jus, mais là c’est d’hydrocarbures qu’il s’agit. Il y a eu des émeutes dans la plaine du Téraï (une trentaine de morts) et les soixante-six camions chargés d’acheminer la précieuse denrée vers la Vallée sont coincés. Seules deux pompes restent ouvertes. Quatre litres par véhicule, et basta ; un jour d’attente au minimum. Pour nous c’est cool : sans les bagnoles tout redevient charmant ; les marchés aux légumes s’installent au beau milieu de la chaussée et les piétons sont ravis. Virez les caisses et tout sera mignon à nouveau. D’ailleurs c’est prévu : Ashok m’a dit qu’avec le nouveau gouvernement, un plan de circulation draconien est prévu. Y a pas que nous qui souffrons de cette pollution démentielle : les Katmandouites respireront à nouveau, enfin. Donc tout n’est pas perdu.

  1. Familier : « grande sœur » en népalais. []
  2. Nombre sacré pour les hindous et les bouddhistes. []
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17 ans plus tard

© Cyprien Luraghi 1985 - Népal - Sur le Grand Tour des Annapurnas

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieil ami Chandra Takhali.

 

20 mars, Airbus A 330-300

On a eu froid, on a eu chaud, au cul et aux glaouis, que nous avons tout rutilants.
Nous ne devons d’être partis qu’à cette chère Sylvie, que nous ne connaîtrons jamais, mais qui nous a dit oui -en tout bien, tout honneur- lorsque nous avons déboulé au comptoir de Gulfair à Roissy, alors qu’il venait de fermer…

On a filé direct jusqu’au zingot, où qu’on est maintenant. Un gros bouzin suspendu dans le ciel, qui trace sa route jusqu’à Bahrein, puis Mascat, et enfin Katmandou…

***

Mascat, salle de transit de l’aéroport. Une heure et demi du matin.

Bon, ça commence déjà ; je me pose dans le bus qui nous sort de l’avion, à côté d’un jeune Népalais qui me rappelle quelqu’un… Droit dans le mille : c’est le fils de Lakpa Norbu de Lukla, que j’avais quitté en 1990, au dernier jour de la Transe…

Il revient après trois mois passé à turbiner en France, dans un magasin de sport dans une vallée proche de la Maurienne. Bon. Le monde est tout petit. C’est son père tout craché. En fait, on est déjà au Népal. D’autant qu’il me donne des nouvelles toutes fraîches de tout un tas de vieux amis. C’est parti !

Mon vieux copain Chandra Takhali est mort l’an dernier d’un cancer. La dernière fois que j’avais trekké avec lui, il était déjà bien malade, mais on ne savait pas de quoi. Un de ses fils aussi, a quitté notre monde, dans un crash aérien d’un petit coucou des montagnes.

Sinon oui, je suis un vieux machin officiel. On ne me tutoie plus qu’à grand-peine… mais Tshiring m’appelle immédiatement Pascal. La vieille habitude. Après tout, si c’est mon prénom de naissance, c’est aussi celui qui me sied au pays. Car oui, c’est mon pays de cœur… et comme je n’ai que ça. Apatride moqueur…
Qu’est-ce que tu veux, lecteur, je n’ai où me placer hors ma langue adorée.
Du pays des choucroutes, quintal d’Alsace où je suis né, je n’ai pu faire que fuir ces Malgré-nous méchants.

***

On ne s’est plantés dans aucune montagne, on a bien atterri. On est cuits, je vous dis pas comment… Surtout l’ami Olive, pour qui c’est la première fois… et, entre nous, comme dépucelage sensoriel, Katmandou c’est le top. Klaxonnage intensif, motocyclettes zigzaguantes entres friteurs de beignets et marchands de pacotille, clébards infirmes clopinants, porteurs maigres, dames rondes et courtes sur pattes, enrobées de saris écarlates.

Oh purée ! Ma vieille ville a poussé de partout, mais c’est elle, enchâssée dans sa gangue de bâtiments tout neufs, -et déjà tout croulants- mixture de sable en abondance et de ciment gris pauvre, promises à l’aplatissement au moindre tremblement de terre…

S’il n’y avait pas d’humains au dedans, on ne pourait que le souhaiter, tant la cité de bois est devenue méconnaissable. Comme une vieille radasse, toutes enseignes dehors, clignotant dans la nuit, où six taxis bourrés se grognent au museau au coin d’une venelle.

Comme cette pute entrevue sur l’avenue Royale par un Olivo médusé ; mais pas autant que moi, qui n’aurait jamais imaginé ça.

***

22 mars

Oh con ! tout a changé. Tout est pareil aussi. Le Népal est toujours aussi népalais que possible, mais rien n’est plus comme avant aussi.

Quand j’ai quitté le pays en 1990, la ville comptait environ deux cent cinquante mille âmes. Un million maintenant.

***

ALERTE : PANNE DE JUS GÉNÉRALE À KATMANDOU. Il ne me reste plus qu’un quart d’heure d’autonomie. Bricolage infernal pour faire passer le réseau sur l’onduleur brejnevien. Je reviens demain.

Love !

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Archi-Mort

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Philippe - © Cyprien Luraghi 1990

 

Phil en est mort,
Et Louis aussi.

Trente ans tout rond,
à la dreup’, à la baise.

Le pape s’en fout,
Ce vieux connaud ;
Ça fait ses p’tites affaires.

Le mufti s’en tapote,
Son dieu n’a pas moufté,
Que tchi sur le sujet.

Le brahmane s’en réjouit,
Par ici les roupies
Sur l’autel de Kâlî.

*

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Pays de morts

© Cyprien Luraghi - 2005

 

Dans ses villages, il n’y a nulle
âme qui vive.
Au bord des routes sont ses morts,
debout comme des stèles.

Vivants, voilà : c’est ceci qui advient
quand bornes dépassez
moules brisez
normes dynamitez
cloposses crapotez
et trop aimez.

Coulez vous donc dans le Grand Gris
qui de son carcan-chape
enroidit le pays.

Il fut un temps où non
mais il est révolu ;
telles révolutions le furent,
il y a no future.

Des tout petits oiseaux se disent
en dissertant serrés ainsi que sprats en caque
et rats en cage
qu’ils sont de libres citoyens.

Mais macache :
à l’instar des macaques,
hululant aux métèques
ils s’échauffent le bréchet,
en vain puisqu’ils sont poules.

Frileux gallinacés
se poussant du Caddie
dans les supermarchés.

C’est mon pays, le nôtre,
celui où nous vivons.

Parfois les morts dressés émergent du brouillard.
Parfois encore….

Ce n’est pas drôle.

Ratatinons le borgne
et niquons le Nico.
Virez-nous Ségolène.
Rendez-nous Segalen.

 

 

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