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Alors ? Alors ? Alors ? Alors ? Alors ?

 

Alors tout dépend de la façon dont on le voit, Boris. Là, il font un grand ramdam d’anniversaire. « Un écrivain inclassable », multiplié par mille et une unes ; imprimé, claironné, pété et répété. Cinquante ans qu’il est mort : réjouissons-nous et faisons des cédés à la gloire du décédé.

Et puis une fois de plus ce silence gêné des critiques littéraires : OK d’ac’ : faut causer de Vian puisque c’est l’occasion, alors autant y aller un bon coup ; après on n’en parlera plus et tout redeviendra comme avant : calme et plat comme une page. Dans cinquante ans, au prochain jubilé on sera morts, donc on s’en fout. Les inclassables, c’est pénible. De leur vivant c’est plus facile : ils n’existent pas. On enfouit leurs bouquins bien profond sous la pile.

C’est ce que les critiques littéraires ont fait à Boris Vian toute sa vie. Et là qu’il est mort, ils ne peuvent pas ne pas ; alors ils retroussent les manchettes, se pincent le nez et pondent des papiers de batterie. Je m’en tape, de l’avis des critiques littéraires. Pas de temps à perdre ; aucun intérêt. Je lis des livres uniquement, dont ceux de Boris Vian, plus que relus depuis sept gros lustres tintinnabulants de tout leur poids de cristal. Parce que c’est ça Boris : adamantin et plombé ; et vif.

Il n’y a jamais eu d’anniversaire, mais une suite ininterrompue de coups au cœur, une pulsation entretenue. Pour ceux qui le lisent depuis qu’ils savent, c’est ça et rien d’autre. Nous chérissons le fait de pénétrer son esprit, dénué de tout artifice ; loin de Saint-Germain-des-Prés ; quand il est seul bien qu’il y ait foule autour. Là, ça vient sans intermédiaire, du fond. Avec des mots émanés du centre, pas obligatoirement faits pour être parlés avec une bouche ou des doigts ; qui sont de la langue française et bien plus encore. Un heurtement de sulfures. Lui seul a su faire ça : rendre palpable l’oppression ouatinée et le kapok rembourrant des personnage qui n’ont pas l’air, comme ça, mais sont de vraies menaces. Il est donc inutile de citer quoi que ce soit de ce qu’a écrit Vian[1] , ni d’équarrir sa carcasse comme ça se fait présentement. Ni de le chanter vu qu’il l’a déjà fait, tétanisé comme un poteau sur scène.

 

Boris Vian sur la scène des Trois Baudets en 1955

Boris Vian sur la scène des Trois Baudets en 1955

 

  1. Hormis le titre de ce billet, tiré de l’Automne à Pékin. []
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Crapaud-Goudron

© Annie Luraghi 2008

 

toujours j’ai cru qu’ils ne mouraient jamais tout comme les araignées
quand je marchais dessus il continuaient de bouger
longtemps, longtemps

c’était pour moi
l’éternité

je croyais la même chose à propos des araignées
en rêve je les aplatissais
et elles se redressaient sur leur huit pattes
comme un ressort

ayant grandi je n’écrase plus rien
sinon du gros sel gris

pilon de buis
mortier de chêne

tout se transforme
moi je veux bien

*

 

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C’est loin ?

© Cyprien Luraghi 1990 - Népal Occidental

 

Oui, dis : c’est loin ?

Quatre ans dans les cartons, dans le grand garage. Et puis mon vieux scanner a grillé toute une série de condensateurs. Un Epson GT7000 Photo à presque 3000 balles acheté il y a dix ans. Un excellent prétexte pour profiter des déstockages d’été et m’en offrir un neuf au tiers du prix, vu que j’ai rentré des pépettes dans la boîte en fer blanc qui sert de caisse à ma petite association à but non lucratif.

Quand on était partis de la Cazelle,[1] j’avais tout emballé à la va-vite, en vrac. J’écrivais sur mon vieux site quasiment tous les jours. J’avais commencé à raconter ma grande traversée – la Transe Himalayenne – à ma sauce. Tout ce que j’avais dû couper dans le bouquin, dont le manuscrit de quatre kilos avait fait peur à l’éditeur. « Un million deux cent mille caractères ! Mais t’es fou ! » J’allais bon train quand la nouvelle de notre prochaine expulsion nous était tombée sur le râble… J’ai tout laissé en plan depuis.

Ça se trouve ici : CLIC ! (Accès restreint)

Je scanne comme un fou, du coup. C’est le chaos dans les boîtes à diapos.
Tiens : je n’ai pas la moindre idée du col de la photographie.
Quelque part au Népal, dans l’Ouest, en 1990.

Mais je me rappelle l’impression : une sorte de vertige, un gros trou de mémoire : combien de cols déjà, depuis Srinagar ? Combien encore ? C’est loin ?

Une tempête d’un an aux vagues de pierre figée, que nous arpentions depuis deux bons cents jours au moins.
Tu grimpes, tu ne vois que tes pointes de chaussures, tu n’entends que ton souffle dans un coton martelé par la cadence de tes pieds dont le son parvient au dedans de l’os crânien, amorti comme sur caoutchouc. Et puis là tu arrive au vieux montjoie, en haut du col. Les démons sont restés derrière tout penauds ; tu poses ton caillou, coince ton rameau d’if ou de rhododendron, pousse ton cri, pose tes fesses sur un rocher, fume ta clope, regarde enfin en face, au loin ce qui t’attend.

Et puis tu redescends.
Et en bas il fait chaud ; il y a de l’alcool, des filles, des gars, et des petits enfants. Et la mémé fripée qui prépare le poulet dont tu rêvais depuis quarante nuit.
Quarante jours.

Ce billet est dédié à Albert Cossery, dont Elise vient de m’apprendre la mort.

 

 

Albert Cossery - 1913 - 2008 - © Le Net

 

  1. Notre seconde maison dans les grands bois : j’en reparlerai… []
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Katia Kaupp nique la mort

Je me disais bien ; trois mois que je l’avais pas eue au téléphone. D’habitude, elle m’épuise les batteries du combiné vu qu’elle se désemmerde en emmerdant son monde, Katia Kaupp.

On est voisins mais on se voit presque jamais ; elle habite le château Beauregard, celui avec la grosse tour ronde qui ressemble à un phare à cent pas de chez nous. Elle habitait, parce qu’elle est morte il y a une dizaine de jours. Elle s’est cassé la gueule chez elle, et a fini à l’hôpital ; ou en maison de repos mais c’est pareil. Comme je ne sors pour ainsi dire jamais, les échos de Puycity me parviennent par bribes étouffées comme au fond d’une baignoire, avec des grands blancs tièdes qui laissent le temps d’imaginer le reste.

Je m’en doutais un peu : Katia m’avait tenu la grappe pendant des mois pour son ordinateur portable qu’elle devait acheter ; elle avait besoin pour cela de mes lumières, vu que je suis de la partie. Son vieux copain Walter Lewino [1] l’avait tellement charrié sur le sujet qu’elle avait fini par lever les yeux au ciel et lui rentrer dans le lard en jouant sa pisseuse ; et elle sait faire, je dois dire. Il lui avait conseillé un Macintosh, son Lewino, avant qu’elle ne claque la porte et les talons, l’air dégoûté à l’idée de polluer ses doigts sur un de ces claviers qu’elle maudissait.

Et puis de retour de Paris, Marie-Paule, du château-baraque de l’Ychairie, lui avait fait un tel air effaré en apprenant qu’elle n’avait pas d’ordinateur, que Katia avait fini par descendre me rendre visite à l’atelier, il y a six mois ; en gromelant comme une petite fille grondée, et toute grondante dans la rue, avec un toc-toc nerveux de la canne ; et tout sourire à l’arrivée : le rouge basque de ma porte lui plaisait beaucoup. Elle tournait autour du pot, comme une biquette au poteau : elle voulait pas parler d’ordinateur, Katia.

Une vieille bique gonflante qu’elle devient dans ces cas-là, Katia. Et moi un bouc bourrin : je fonce et j’emboutis parce que je la connais : si je la laisse faire, elle part en crescendo et ça devient très laid. Mais pas ce coup-ci : maintenant on est amis, elle et moi. Katia, c’est ma chieuse préférée ; elle me l’a fait savoir il y a trois ans, un jour que je gardait la boutique de l’ami photographe, Alain, qu’était de sortie.

Une vraie teigne vivante, ce matin-là. Saloperie, oui. Elle m’avait traité comme un larbin, cette conne de bourge de merde ; et j’aime pas ça du tout. Elle avait over-pinaillé sur les tirages de ses photos à la con (des ciels pris depuis sa fenêtre, avec des pigeons dans le lointain ; elle voulait en faire une exposition) à 39 centimes pièce : c’était du travail de cochon, les mecs au labo ils devaient tartiner du pâté au dessus des cuvettes tellement c’était dégueulasse, et j’avais beau m’échiner à lui expliquer qu’elle y voyait que dalle, vu que les points noirs, c’étaient des pigeons, justement…. elle, elle en rajoutait dans le pourri blessant. Et puis je m’étais mis à rugir, d’un coup, sans réfléchir. Faut pas me faire ce coup-là, à moi, connasse ! Vieille bique ! Dégage !

— Tu m’as traité de lèche-bite ! qu’elle glapissait, avec son cou maigre et plissé tout tremblotant, ses guibolles squelettiques s’agitant de concert avec ses bras en peau de momie, le décolleté plongeant de sa robe de mousseline bariolée, enchâssant une série de balafres verticales tailladant le sternum – trois opérations à cœur ouvert. Mais j’en avais que foutre, de cette petite chose fragile qu’elle incarnait si bien et d’un seul coup, après son numéro de guenon acariâtre. Elle me faisait son Alzheimer instantané, mais ça ne marchait pas : je l’arrosais à la lance d’incendie, sauf qu’à la place de la flotte, j’avais cent bars de jus de gueule et qu’elle n’avait plus qu’à s’aplatir contre le mur et a rapetisser. Je l’avais pétrifiée. Elle avait tout tenté, pourtant, allant jusqu’à me traiter d’antisémite. Rien à foutre que tu sois juive, Katia ! Je m’en torche, de ta judaïté ; de toute façon t’en as rien à cirer toi-même : tu dis ça pour me faire chier, c’est tout ; et c’est minable. Ouais : t’es une minable horrible vieille bique, Katia !

Elle, d’une toute petite voix :

— Mais tu m’as traité de lèche-bite, Cyprien…
— Ta gueule ; fais pas semblant d’être sourde : j’ai dit VIEILLE BIQUE ! J’te fous dessus, si tu dis un mot de plus. Fous-moi le camp d’ici. Des clientes comme toi, on vit très bien sans. T’as qu’à aller faire tirer tes photos ailleurs, vermine ; à Toulouse ils font ça très bien. 5€ le tirage, et si tu leur fais le même cinoche, ils te virent avec les keufs, direct.
— Mais tu te rends compte Cyprien ! Jamais personne ne m’a parlé comme ça !
— Tu sais c’qui t’a manqué, vieille bique ? Des fessées quand t’étais petite. T’es qu’une petite fille trop gâtée et t’as même pas honte : à 80 balais, non mais tu t’rends compte comment tu te comportes avec les gens ? T’es vraiment une salope !

Et elle s’était barrée, l’air penaud.

Depuis qu’elle avait emménagé au château Beauregard il y a huit ans, tout Puycity disait du mal d’elle par derrière et se vautrait servilement à ses pieds en sa présence : à la pharmacie, elle coupait toutes les files sans qu’on bronchât, et squattait le comptoir en faisant chialer la pauvre vendeuse, tellement elle pouvait être épouvantable. Une chipie tortionnaire, quand elle était en forme. Mais avec moi, elle était tombée sur un gros nonosse. Quinze jours plus tard, elle revenait comme si de rien n’était et commandait un téléobjectif haut-de-gamme à 2700€, dont elle ne s’est jamais servi – trop lourd pour sa frêle carcasse. Et depuis, nous étions les meilleurs camarades de l’univers. Chacun chez soi, ne nous croisant que pour aller à l’essentiel, le superflu n’étant pas notre tasse de thé.

Parce que Katia, je l’aime ; y en a pas deux comme elle ; c’est une grande. J’aime quand elle monte à la mairie pour les harceler parce qu’il y a des moustiques et que c’est un scandale et que Puycity est un sale patelin ; qu’elle n’aurait jamais dû venir s’installer dans ce trou mort peuplé de ploucs et de notables sans intérêt, et qu’elle le leur dit haut et fort, ses yeux clairs plantés dans leur mou, avec la plus parfaite mauvaise foi, vu qu’il n’y a pas un moustique à cause des hirondelles.

Là, je la comprends. C’est tout ce qu’ils méritent, après tout : qu’on les fasse braire pour des prunes tellement ils sont nuls, ineptes et inertes ; et elle a foutrement raison, la vioque. De toute manière autant prendre les devants, ici : même si tu ne fais rien, on dit du mal de toi, dans ce bled ; c’est sport municipal à Puycity. Elle, au moins, on la voyait venir, et de loin ; arpentant la Grand’ Rue pour emmerder le mec de la maison de la presse, le photographe, le pâtissier, les pharmaciens et l’épicière. Elle aimait pas non plus le notaire vicié du cru, Katia : un petit con coquelet, qu’elle disait de lui ; je risquais pas de la contrarier là-dessus.

Katia, elle avait une paire de couilles énormes et un sourire de jeune fille malicieuse et des yeux qui riaient, et elle était fringuée terrible et délirant ; rien que du beau, de l’éclatant au milieu des rues vides et des rares gens gris. Une brillante papoteuse, curieuse comme une musaraigne, cultivée comme une éléphante anorexique.

C’était une petite juive, fille de petit bottier sarrois qui s’était réfugiée ici pendant la guerre, et puis qu’avait fait carrière de journaliste à Paris, au tout début du Nouvel Obs’, où elle avait signé des chiées d’articles impériaux d’une plume maniée avec la précision cruelle d’un bistouri, taillant dans la couenne d’une vieille société de gros cons couillus réacs, conformistes jusqu’aux poils de leurs culs. Dans les années soixante, elle avait ébahi son monde en parlant de la condition des caissières de supermarché, et en militant – et pas qu’un peu – pour la libération de l’avortement.[2] Elle avait été un brise-banquise à propulsion nucléaire de trois cent mille tonneaux, alors.

Après, elle avait fait chier son monde consciencieusement, avec application et opiniâtreté. Des centaines de personnes qui l’ont connue ont dû passer de très mauvais moments sous sa férule ou en sa compagnie et ne la regretteront pas… sauf quelques uns qu’ont su l’aimer et qu’elle savait aimer : son compagnon d’amour, mort il y a quelques années, une poignée de vrais amis… et puis sa gouvernante qu’est ceinture noire au karaté et qu’a pas froid aux yeux, et pas non plus la gueule dans sa poche… et puis ma petite pomme, là, tout en bas, dans son petit atelier du quartier de la Pétaudière, et qu’est là comme un con parce que je j’aurais bien aimé qu’on se fasse encore plein de scènes démentielles quand je lui aurais appris à se servir d’un ordinateur… objet stupide dont elle n’avait que foutre, en fin de compte. Elle aura échappé à ça, au moins.

Chapeau bas et grand respect, Katia ! T’es une artiste ! Une grande artiste !

Et bon voyage ! Merci pour tout !

 

  1. NVDF : Décédé en janvier 2013. []
  2.  le Manifeste des 343  []
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Vie en tube

© Cyprien Luraghi 1979

 

Quelle belle entube, quelle entourloupe. 

Ça pulse dans la glu, ces derniers temps ; pas que pour moi ; ça tourne en et rond, comme d’ordinaire, et pourtant c’est extra.

Un mort d’abord, un grand : René, érudit pétillant, haut perché, ascète bon vivant comme un nippon de l’ancien temps.
J’avais longtemps marché sur les sentiers, avec René et Claire, et une bonne douzaine d’autres, sur le chemin de Régordane il y a trente ans. Et vingt au moins que je ne l’avais pas revu… On marchait toujours, mais chacun dans son coin : lui ici, moi au loin. Il est de ceux qui ne me quittent jamais depuis le premier jour et tout le temps, qui sont des stèles sur mon plateau venteux, et qui sont peu, et très précieux.

***

Je traverse la vieille ville et puis passé la Krutenau miteuse de cette année soixante-quinze ou à peu près, c’est la grande avenue qui mène aux facultés, modernes. Il n’y a pas un chat, juste le vent qui tourne au pied des barres d’immeubles chics de seize étages. C’est tout en haut.

Je ne sais plus ; j’avais rencontré Claire dans la vieille ville, probablement, avec Demian et Roland. Elle avait dû m’inviter. J’ai la mémoire confuse sur ce bout de passé : c’est une période terrible que je traverse. Terrible dans tous les sens que vous voudrez, et que j’ai vite coulé sous une chape d’un béton garanti à l’épreuve des fantômes.

J’étais minot, c’était bizarre : une prof de français qui j’avais eu deux ans auparavant qui m’invitait à boire le thé chez elle.
Depuis toujours, je ne vais pour ainsi dire jamais dans les immeubles contemporains. Ils ne sentent pas ma termitière, ils me font peur, je ne les aime pas, je ne fais qu’y passer vite fait comme un voleur, et j’en décampe dès que je peux.

Un ascenseur aux murs d’inox, des dalles lisses dans le couloir et pas un bruit ; des portes de bois plat et lourd, des murs tout droits, des pièces avec trop de lumière et de grandes fenêtres, des tapis pâles, du mou dessous les pieds. Et Claire là, toute joyeuse, en pull-over à col roulé, et un monsieur, René, dont elle m’avait déjà parlé, et qui est son mari.

J’ai pataugé dans un fauteuil sans savoir trop quoi dire, tétanisé. Pas l’habitude. Jamais pénétré chez chez des gens à l’aise par la porte, avant ; jamais vus dans leurs meubles, in situ ; tellement différent du perpétuel camping explosif familial et de la zone du Faubourg de Pierre. Des fois, on mangeait des betteraves sucrières cuites sous la cendre, sous la pluie, dans la glaise et le lœss, ou on suçait du pain trempé dans de la vinaigrette pendant des mois. Ou des tablettes de chocolat volées, avec du lait. On fuyait par les toits pour des histoires pas croyables, et puis pourtant…

J’étais venu pour me nourrir d’une autre chose, que nous avons en commun, René, Claire et moi, qui écrivons. Les caractères qui sont aux pages nous repaissent et ceux qui vont debout aussi, dans l’univers des bactéries et plus. René avait le regard le plus doux qui soit, et le plus attentif. Et puis les grandes oreilles, ça aide aussi à écouter. L’attention, voilà : c’était tellement neuf pour moi. Un monsieur bien mis, universitaire respecté, conversait avec moi. Je n’en revenais pas. Un rêve. Et des heures et des heures, encore, et sur tout. Des rayons de toutes les lumières, parce que René était le plus gentil des hommes et que ses rares grommellements n’étaient même pas crédibles.

Après, on ne s’est longtemps plus perdus de vue : je repérais le sentier en hiver, seul, à pinces, avec mes cartes IGN, roupillant dans les salles des fêtes, dans le foin ou chez le curé. Trois bonnes semaines dans la bouillasse et la cévenne trempouille. Et au mois d’août avec les pèlerins, du Puy jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard.

Je dois très gros à Claire et à René. Si j’écris, là, c’est qu’ils ont battu le briquet devant moi, allumé la loupiote…
Je ne pleure pas : quand je pense à René, je souris.

Claire nous a écrit un beau message d’adieu dont je vous donne un extrait :

***

…Il disait qu’il aimerait mourir en marchant. Il s’est endormi, jeudi, paisiblement, dans son lit, ce lit qu’il aimait tant, lui qui avait l’art de la petite sieste et du repos paisible.

Son visage est non seulement paisible, il rayonne d’une joie et d’un amour incommensurables. Il était beau, mais ce visage-là est le plus beau de tous ses visages. Ce qu’il cherchait ardemment, il l’a trouvé : c’est un témoignage de ce qu’est notre destinée véritable, ce vers quoi nous nous dirigeons sans le savoir…

 

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