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Jeu de massacre

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

Hier on était peinards à tailler la bavette, toute la Tribu autour d’une table en bois d’arbre, au fin fond d’une Plouquie gasconne des plus paisibles. À causer de tout, de rien et même plus. À se délecter d’un poulet de la basse-cour, à siroter des nectars et s’achever au cabécou de chez le bon faiseur.

Et puis un peu après minuit tout le monde est parti se pieuter, heureux d’avoir été si bien ensemble. Et là j’ai allumé l’ordinateur pour saluer les aminches et vérifier si tout allait bien dans la salle des machines de l’Icyp.

Et lire le journal.

Un tueur avec sa tête pleine d’eau avait fait de son camion un abattoir.

*

La paix aux vivants et aux morts innocents. La malemort aux assassins.

*

…e la nave va…

 

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VILAIN CHARLIE

Composition légumière : Annie. Photo et tritouillage : Cyprien Luraghi. © ICYP 2015

Passée la stupeur affligée de ce midi, et un après-midi de boulot où j’ai pensé à autre chose, je me sens envahi par une sorte de mélancolie poisseuse ce soir.

C’est autre chose que la tuerie de l’école de Toulouse, qui bien qu’atroce relevait du fait divers, et était dirigée contre des victimes prises au hasard, par définition « innocentes ». C’est autre chose aussi que le 11 septembre, qui était si spectaculaire, et si clairement orienté contre l’arrogante puissance des USA que ça avait une dimension épique, d’autant plus que les victimes avaient beau être innombrables, elles étaient anonymes, et beaucoup moins spectaculaires que les avions entrant dans les tours puis les tours qui s’effondraient.

Là, on massacre à l’arme de guerre des gens qu’on connait tous, qui font partie de l’imaginaire collectif français, quoiqu’on pense de leurs dérapages à répétition sur l’Islam. Des gens qui dans le fond sont partis jeunes de l’idée qu’il ne fallait pas les prendre pour des cons, et qui ont choisi le rire, la provocation et l’outrance pour se moquer du monde tel qu’il va et peut-être, de temps en temps, dessiller les yeux d’un quidam hébété, voire décoincer un sourire d’un cul-serré pète-sec congénital.

Cabu avait beau être à moitié gâteux, et Charb à moitié facho, et coupable de participer à la malsaine ambiance de chasse aux bougnoules en France depuis quelques années, rien ne peut justifier cette horreur. Mais ça me fait penser à la scène finale de Impitoyable, quand Gene Hackman s’est fait tirer comme un lapin et qu’Eastwood se prépare à l’achever. Hackman déclare « je n’ai pas mérité ça », et Eastwood lui répond « le mérite n’a rien à voir là-dedans », avant de le buter. Ces tueurs, c’est une sorte de bande de William Munny.

C’est terrible à dire, mais du 11/9, on se souvient des avions et des tours et de Ben Laden, pas des 2000 morts. De la tuerie de Toulouse, on se souvient de Merah, pas de ses victimes. Alors que là, on ne se souviendra pas des tueurs, mais des victimes et du nom de leur journal, à cause de ce qu’ils représentaient en bien ou en mal pour les gens.

C’est ça qui fait que c’est différent des attentats « habituels », et que n’en déplaise à lifka[1] qui glapit sur rue!ç, ça a bien une autre dimension que la tuerie de Toulouse. La France avant et après Merah, c’était pareil, tout comme la France avant et après les attentats parisiens de 86 et de 94. Là, il me semble que quelque chose est cassé ; c’est un des rares lambeaux d’innocence collective qui subsistait encore qui s’est détaché et qui disparaît.

Saloperie de merde…

(note du soutier en chef de l’Icyp : ce billet est un commentaire commis par Hulk dans le fil de discussion précédent.[2] Il est publié brut de décoffrage)

…e la nave va…

  1. Une commentatrice de Rue89 []
  2. accessible directement aux membres de l’icyp uniquement ici : CLIC. []
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969 : fatal Bouddha

Illustration © EulChe 2013 - tritouillage : Cyprien Luraghi

 – 969 –

Un nombre qui semble anodin comme ça.
Juste cet égrillard 69 qui semble partouzer avec un autre 9.
Halte là.

 

C’est un code.
Porté par des religieux.
Des moines.
Des moines d’une religion comme les autres qui s’appelle le Bouddhisme.
Qui embrigade les moutards dès le plus jeune âge sous prétexte de les éduquer.
Et pour qu’ils soient bien éduqués, on commence par leur faire mendier leur maigre pitance dans la rue.
De porte à porte.
Pieds Nus.
Tous les matins.
365 jours par an. Sauf les années bissextiles.
Qu’il fasse 40° ou qu’il pleuve.
Qu’il vente ou qu’il neige.
Le coup de chance, c’est qu’il ne neige jamais.

Pour en revenir au 969, c’est religieux donc.
Et quand c’est religieux, on ne rigole pas avec le sexe.
Et donc le 969 ça n’a rien à voir avec le sexe ou l’amour.
Parce que c’est lié à une religion comme les autres.
Une religion qui bade la souffrance et l’insatisfaction.
Une religion qui sous couvert de promouvoir l’amour, en fait promeut la haine de celui qui n’est pas de la même secte.
Le 969 c’est le code que promeut Wirathu.
Que les médias étrangers appellent le Nazi Bouddhiste.
Mais lui préfère se définir comme le Ben Laden Birman.
Parce que le bouddhisme, c’est une religion comme les autres.
Une religion dont les adeptes ne tueraient pas une mouche.
Une religion avec ses extrémistes complètement cons qui veulent tuer ceux qui ne pensent pas comme eux.
Enfin, quand je dis qu’ils pensent…

Ceux qui en prennent plein la gueule, pour le coup, ce sont les Rohingyas.
Qui sont musulmans.
Du coup ce sont tous les musulmans du pays qui tremblent.
Parce que le bouddhisme c’est une religion comme les autres.
Que le gouvernement manipule pour ses propres intérêts.
Quand on a 135 ethnies à pacifier et unir, c’est plutôt utile d’avoir un ennemi commun.
Un ennemi qui se remarque car il se tourne vers l’Ouest pour célébrer son Dieu.
Un ennemi facilement reconnaissable car plus bronzé.
Depuis des décennies on apprend à tous les enfants qu’en fait, ces bronzés, ils viennent envahir leur pays. Que les colons anglais les ont fait venir du Bangladesh. Alors qu’il est avéré qu’ils sont dans le pays depuis plus longtemps que beaucoup d’autres ethnies.
Mais les enfants, devenus adultes, ils y croient à ce qu’on leur a appris.
Et ils ont beaucoup moins de scrupules à tuer cet ennemi qu’à écraser une fourmi, par mégarde.
Puisqu’il n’existe pas en tant qu’Ethnie, ce n’est pas grave, n’est ce pas.
A force de les tuer ça commence à se voir. Et à se savoir.
Au point qu’Human Right Watch a parlé d’épuration ethnique, quand même.
Mais pour épurer une ethnie faut qu’elle existe, cette ethnie.
Les Rohingyas, eux, ils n’existent pas.
Même Aung San Su Kyi, la Prix Nobel que le monde entier admire, ne sait pas quoi dire quand on lui demande si les Rohingyas sont Birmans.

969 c’est la solution.
Finale et imparfaite.

 

E la nave va…

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Gérard et le haschisch

© Gérard Géry

© Gérard Géry

Je rentrais de je sais plus quel circuit touristique en Inde, quelque part dans les années 80. L’avion d’Air India se remplissait doucement, à Delhi. Mon groupe de randonneurs était installé un peu plus loin à l’arrière et celui du petit mec tout sec avec les tifs tout blancs aussi. Il était assis à ma gauche, le pépère. Tout de suite on s’est causé comme si on avait gardé les cochons ensemble : normal, on fait le même boulot et les occasions sont rares pour nous autres guides, de tailler la bavette avec des collègues, tant on bouffe de la borne à gaver d’un bout à l’autre de l’année. On ne fait que se croiser, d’ordinaire. 

Il s’appelle Gérard Géry et il est en train de rouler un gros pétard à trois feuilles, assaisonné de tcharass himalayen premier grand cru classé, tranquillou. En ces temps bienheureux on pouvait cloper dans les avions. Les hygiénistes néo-puritains n’avaient pas encore entamé leur djihad pour l’éradication du sel de la vie. Mais on ne pouvait quand même pas fumer des pétards dans les avions. L’hôtesse en sari effarée, le fit remarquer pète sec à Géry :

− Monsieur, c’est interdit.
− Madame, je pourrais être votre père. 

En Inde ça marche à tous les coups : l’hôtesse fit comme si de rien n’était ; d’ailleurs de fait, rien n’était. Il me passa le spliff au bout de quelques taffes comme si on se connaissait depuis toujours et je me pris une de ces claques au décollage, les amis : aïe aïe aïe… C’est comme ça que j’ai connu Géry. De temps à autre il guidait un groupe de touristes en Inde ou au Népal : ça lui payait la balade. Et parce que nous autres guides, sommes des animaux puissamment sociaux et qu’il avait besoin de se frotter la couenne à celle des autres. Nos contemporains sont notre passion première et une source d’ébahissement sans cesse renouvelée. Et rien de mieux pour satisfaire cet appétit féroce, que de passer quelques semaines en leur intense compagnie dans la promiscuité contraignante d’un groupe de touristes occidentaux propulsés en plein Moyen-Âge chez les pittoresques bigarrés des hautes vallées himalayennes… 

L’inconnu est toujours intéressant à connaître : à 90 ans Géry est parti sans retour à sa découverte en plein janvier : Paris Match lui a rendu hommage pour l’occasion. Avant qu’on se rencontre il avait déjà eu des tas de vies, dont celle de pilier de la bande des grands reporters du Match des années 60 : bains de sang et paillettes, exploits surhumains et catastrophes. Le tout au Leica. Et Brigitte Bardot pour se rincer l’oculaire au retour comme c’est raconté sur cette page : CLIC

On n’était pas du tout foutus pareils lui et moi : c’est pour ça qu’on s’entendait bien, jusqu’à un certain point. Il appartenait à la société du spectacle. Pas moi. Il était Tintin reporter alors que je suis un moine observant l’agitation alentour. Après le coup de l’avion d’Air India, on s’était revus plein de fois par la suite, toujours en Asie. Géry a été le seul à croire à mon projet de grande traversée de l’Himalaya à pied[1] et nous y avait rejoints en plein couvre feu au Cachemire, juste avant la guerre civile qui dure depuis. Et au Népal pendant la première Révolution d’avril 90 :

Je passe la matinée avec Géry et Moti, à fumer nombre de pétards et causer politique sur la terrasse du quatrième étage d’un café au centre-ville. Les serveurs n’osent pas apostropher ce monsieur de soixante ans aux cheveux d’un blanc immaculé… Toujours ce respect envers les aînés. On peut bien en profiter, non ?

Soudain, dans la rue, c’est la panique : une fumée s’élève du collège au coin de l’avenue, les gens courent comme des lapins… Ce sont les lycéens qui foutent le feu à une grosse couronne de paille, symbole de la royauté. Quelques courageux distribuent des tracts… Les flics déboulent par camions entiers, longues matraques de bambou et pistolets-mitrailleurs en main… Ils hésitent : tirer sur des enfants, ils n’ont pas encore l’habitude. Ils font évacuer la rue avant de donner l’assaut, bien violent : les coups pleuvent sur les lycéens qui se sont fait coincer… les autres ont disparu…

La BBC du soir annonce six morts à Katmandou… Il y a eu d’innombrables explosions de violence tout au long du jour et aux quatre coins de la vallée… Il est temps qu’on se tire.
(Extrait de Pistes Himalayennes, Albin Michel 1991)

Et puis il avait posé son Leica pour de bon et moi le sac à dos peu de temps après. On s’était revus une fois en France en 91. Mais c’était plus pareil du tout. On n’avait plus rien à se dire… en terre étrangère. 

E la nave va, mon vieux Géry !  

  1. La Transe Himalayenne, en 89 et 90. []
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FAIM DE RÈGNE

Illustration © Cyp Luraghi 2011

L’entre-deux est un des trois états du fromage de Cantal et pour les bouddhistes tibétains, c’est l’état intermédiaire entre deux incarnations − le bardo.

Dans les deux cas, le parachèvement du processus est soumis à des règles impérieuses  : tous les affineurs de fromages et les grands lamas vous le diront. L’art et la manière de guider une roue de fromage impeccablement du pis jusqu’à la table ou le mort dans la roue des incarnations jusqu’à son prochain corps, ne sont pas donnés à n’importe qui. 

Pour la Ve République, il n’y a ni bon affineur, ni grand lama : rien que des gougnafiers cupides et malintentionnés laissant pourrir le fromage dans lequel ils se sont installés, et les citoyens errer comme des âmes en peine dans un morne entre-deux bureaucratique.

Fins de race en fin de règne : il n’y a plus rien à en attendre et encore moins à en espérer. Et rien de gai, de neuf à l’horizon. Que du vieux qui sent les vieilles chaussettes flippées, comme l’écrivait Numerosix sur le fil du billet précédent :  

« Un pays entier avec le moral dans les chaussettes. Vous imaginez la TAILLE des chaussettes ? »

Même les morts ont un avenir, mais pas les Français. Ça leur est interdit ; tout leur est défendu et même de rêver autrement qu’en gobant des benzodiazépines. Et ce ne sont pas les élections présidentielles de l’an prochain qui les amèneront à l’orgasme : une fois les petits candidats éliminés au premier tour, il ne restera en lice que deux vieilles chaussettes. 

Tout a une fin : la Ve comme les haricots, et cette fin est proche. Dans une petite quarantaine de quinquennats à peine, la VIe germera et la France aura retrouvé le sourire et l’espoir. Mais il n’y aura plus de Cantal[1] : prohibé par la Fédération Mondiale il sera. Nous serons enfin libérés de ce pénible entre-deux. 

***

Comme c’est pas demain la veille, j’en ai pris mon parti : celui du chien sans collier qui batifole et lève la patte quand ça lui chante − dans une urne, à l’occasion. Faut pas compter sur moi pour expliquer à plein de gens qu’ils ne sont pas des citoyens libres, mais des esclaves chics. Pourtant, deux siècles après la révolution de 1789 ils y croient encore un petit peu alors qu’en 1874, l’éditeur du Dictionnaire Érotique Moderne du grand Alfred Delvau éprouvait déjà ce sentiment en rédigeant l’avant-propos de cet ouvrage, illustrant ce billet. 

Ne pas être dupe, c’est l’assurance de ne pas être déçu et de rester guilleret nonobstant. Et puis nous sommes tout de même des myriades à le savoir : il n’est nul parti politique pour nous représenter. Qui voudrait encore de ces vieilles chaussettes puantes ? À part quelques hordes de méchants et frustes neuneus nationalistes, personne ne votera par conviction en mai prochain. Hulk lui-même n’ira pas scrutiner pour Sarko la fleur à la baïonnette. 

Quant à nous autres gauchos débraillés, il va nous falloir bien du courage pour aller voter socialo… alors un bon conseil : ne lisez plus que les faits divers dans les gazettes jusqu’au joli mois de mai ; éteignez la télé, coupez la radio et déconnez à pleins tubes sur les forums de l’internet[2] et autour de vraies tables en bois d’arbre : le rire est libérateur et prendre ses rêves pour des réalités est chose nécessaire, par les temps qui courent.

Billet rêvassé en partant d’un com de Miss Peggy sur le fil précédent : CLIC

E la nave va…

  1. Ni fromage, ni département ! []
  2. Ici aussi, tant qu’à faire. []
Publié dans Déconnologie, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , , , , , , , , , , , , | 724 commentaires
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