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C’était mieux avant ?

Crâne à la fleur - Illustration © Pierre Auclerc 2013

Minot j’étais plutôt rêveur et solitaire. Je passais une bonne partie de mon temps à inventer des mondes dans lesquels je retrouvais mes instincts de chasseur-cueilleur-constructeur de cabane. Puis vint l’étrange lucarne, qui trônait là en fait depuis quelques mois et à laquelle je n’attachais pas d’importance. J’y avais droit au départ le samedi après-midi. Ce fut le choc quand je découvris The Twilight Zone (La quatrième dimension) ou The outer limits (Au-delà du réel). Mes jeux allaient évoluer en conséquence des rêveries et des fantasmes que suscitaient ces deux séries magiques à mes yeux. Ma forêt devenait amazonienne, ma mission plus périlleuse à chaque fois, j’étais le chasseur de Predator avant l’heure.

Ce fut ensuite la couleur, et là, avec un élargissement des possibilités, c’est-à-dire l’accès à quelques films, je pouvais désormais parfaire mon amour du cinéma fantastique. Ce furent les années Jason et les Argonautes, King Kong et d’autres toiles plus obscures. Mais franchement, qu’est-ce qui pouvait me plaire dans ces films ? King Kong est considéré comme un chef d’œuvre, certes, mais beaucoup de ces films sont plutôt « ratés »parce que le budget effets spéciaux bouffait tout ou, au contraire, était indigent. Le point commun, que je décelais plus tard, deux hommes, Willis O’Brien et Ray Harryhausen. Le second d’ailleurs fut élève du premier. Leurs monstres, leurs créations, même d’apparence désuète aujourd’hui, dégagent une forme de poésie dans sa maladresse. Le plus souvent, c’est en artisans qu’ils concevaient leurs bestioles ou leurs monstres.

J’en suis encore sous le charme, ça m’aide aussi à garder un peu de mon âme d’enfant que la vie parfois lacère. Souvent, l’usage de la pâte à modeler ou d’autres produits proches induit, pour les films en couleurs, un effet « jouet géant » devant lequel, le héros souvent peu inspiré, s’escrime à donner l’impression qu’il combat, l’héroïne légèrement vêtue criant à outrance, évoquant une poursuite improbable. Il faut dire que les effets spéciaux numériques n’en étaient qu’à leurs balbutiements et étaient réservés à de grosses productions. Ray Harryhausen achèvera sa carrière avec le Choc des Titans en 1981, curieusement au moment même où les effets numériques, Star Wars oblige, prennent le dessus sur le travail « à l’ancienne ». Le film, par ailleurs très réussi pour l’époque, mélange tous les types de trucages. Est-ce le chant du cygne ?

L’héritage perdure, même si les techniques se sont améliorées, à la marge, grâce aux films d’horreur, particulièrement aux films de zombies, le maître incontesté étant Tom Savini, dont on voit la frimousse dans les films de Romero et dans bien d’autres. Ses zombies sont classieux et bien pourris. Le gosse qu’il est s’amuse comme un fou à leur exploser la tête (peut-être aurez-vous reconnu mon avatar sur Ubu), à les démembrer, mais aussi à leur faire bouffer de la chair humaine. Cependant, la généralisation des technologies et le numérique ont pris le dessus. Même à très bas coût, on peut en réaliser. Une boîte de production comme Asylum, de nos jours, produit les pires nanars qui soient en mettant tout le budget sur les FX, avec un reliquat pour payer un has been disparu des plateaux.

Désormais on peut tout montrer, on peut tout imaginer, les possibilités sont merveilleusement démultipliées. Je dois l’admettre, je vais tout voir, du dessin animé avec mon mioche au blockbuster inutile. Les effets numériques sont devenus indispensables, ils sont présents partout, pour le bien parfois, pour cacher l’inanité du projet aussi. C’est le temps des monstres géants, comme dans Pacific Rim, qui se coltinent à des robots géants. Le film de Gillermo Del Toro (Le labyrinthe de Pan, Hellboy) est techniquement parfaitement maîtrisé. Mais il manque d’âme et de chair. C’est curieux de la part d’un cinéaste qui, justement, mâtinait sa SF de poésie. Les films de super héros se multiplient : ils volent, courent, se transforment à volonté. Mais pour la plupart, il leur manque encore cet esprit qu’on trouve dans les comics.

Des réalisateurs reconnus comme Peter Jackson (Bad Taste, Brain Dead) ou Sam Raimi (Evil dead) ont succombé au flouze hollywoodien et ont cru être libres dans leurs choix avec Le seigneur des anneaux pour l’un et Spider-Man pour l’autre. Ce sont des réussites techniques, des films qui rapportent un max de pognon, mais qui, pour moi, restent de simples divertissements. Les années passant, je n’y prête plus guère attention, jusqu’au jour où j’apprends la mort de Ray Harryhausen, en cette année 2013. Une nostalgie lointaine me plonge dans ce cinéma où Jack le tueur de géants, avec ses effets spéciaux tout nazes est devenu Jack le chasseur de géants – remarquez la subtilité du changement de titre en cette époque biomormonne – où Le jour où la Terre prit feu a pour réplique 2012.

Alors, c’était mieux avant ? Ben oui, j’étais plus jeune, plus beau et c’était la fin des Trente Glorieuses. Mais non aussi, je prends toujours le temps de me divertir pendant que d’autres travaillent à la chaîne pour des clopinettes. Et puis, la claque, la grosse baffe cinématographique, que j’ai rarement ressentie, n’en déplaise à notre prophète[1] : Gravity, 1 heure 30 de suspense dans l’espace avec des effets spéciaux et une 3D magiques. Cela me convainc qu’il est vain de nostalgiser et que, malgré une dépression lancinante, je vis toujours. N’en déplaise aux fâcheux.

 

E la nave va…

  1. Numerosix est le prophète bien aimé des déconnologues de l’Icy ; lire le billet Prophète de bonheur. []
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VIRTUEL = FOUTAISE

Illustration © Cyp 2011 − d'après le dessin d'un minot du CP de l'école publique de PuycityFaut pas me raconter de conneries : tout existe pour de la vraie et rien pour de faux. Ceux qui disent que non sont des cons. Virtuel, mon cul… je te vous en foutrais, moi, du virtuel.

Allez expliquer à un minot terrorisé par le monstre tapi sous la commode que c’est du virtuel ; il ne vous croira pas : le seul moyen de venir à bout du monstre est de scier les pieds de la commode.[1] Et encore : il ne sera qu’aplati et profitera de sa raplatitude pour aller s’immiscer nuitamment dans un tiroir à la première occasion. Il ne restera plus alors, qu’à condamner les tiroirs, pour finir par se résigner à aller jeter la commode et son monstre incrusté…

Pareil : il se dit que l’internet est virtuel. Tout y est virtuel il paraît : les octets et les bits composant ses textes et ses illustrations ne se tripotent pas ; les amitiés qui s’y lient sont bidons ; les corbeaux n’y détruisent pas de vies comme autrefois, quand ils dénonçaient leurs voisins aux nazis avec des lettres anonymes pas virtuelles rédigées sur papier. Mon cul, je dis en restant poli.

***

Shanti Devi[2] l’appelle madame Bonbon : d’abord parce qu’elle a le look bonbec britannique rose et or, et qu’il n’y a rien à jeter après dégustation, de cette papillote.

Elle avait l’air d’un chien battu, madame Bonbon, la première fois que je l’ai vue débarquer à l’atelier avec son ordi portable en carafe sous le bras en 2005… Presque cent pour cent des clients ont l’air malheureux comme des pierres, ceci dit : devoir se priver d’ordinateur, c’est souvent plus rude que de se passer de bagnole. C’est que la pensée des gens transite bien plus dans ces machines que dans les automobiles. De la pensée virtuelle, sans doute. La pensée est virtuelle aussi, c’est vrai.

D’ordinaire, le sourire revenait vite aux clients, quand je leur annonçais que leur chère machine à mouliner les octets était débarrassée de ces monstres virtuels que sont les bugs et les virus, que j’éradiquais avec ma scie à pieds de commodes contre espèces sonnantes et trébuchantes. Brièvement éclipsés à l’annonce de la douloureuse, les sourires : pour une majorité de clients, aplatir des monstres informatiques, c’est pas du boulot vu que c’est virtuel et donc forcément pas du travail. Pas comme changer des pneus à une bagnole ou déboucher des cabinets. Finalement j’ai fermé l’atelier : le pognon virtuel des clients gnangnans, je vit très bien sans.

Madame Bonbon n’était pas de ces fâcheux renfrognés, elle. Toute guillerette en récupérant sa machine nettoyée, elle s’acquitta de sa note en papillonnant des cils, l’œil pétillant… mais toujours avec son air las de cocker martyrisé.

Au fil des ans,  elle devint une cliente régulière et puis à force de papoter à l’atelier, on en vint aux échanges de bons procédés : à la pause un jour, je l’invitais à me suivre sur l’échelle de meunier pour aller se coller les pieds sous la table en bois d’arbre à la cambuse et d’y siroter en notre compagnie, quelques boissons cordiales.

Après les rituels échanges de pots de confiture, le christmas pudding offert par madame Bonbon acheva de conclure notre amitié, ainsi qu’un dîner chez elle. Où elle nous raconta tout : ses vingt années passées avec un mari qui la battait en Angleterre, sa fuite en France ; toutes ses infortunes, alignées sans répit ni relâche au long d’une vie. Elle n’avait qu’à se barrer : facile à dire, facile à dire… pour certaines sûrement, et pour d’autres c’est mission impossible pour une foule de raisons valables.

Madame Bonbon n’avait jamais eu de bol ; j’en connais d’autres dans cette situation, mais des qui comme elle parvenaient encore à si bien sourire, excessivement peu. Juste ce petit air fatigué aux commissures des paupières et le restant tout rieur.

***

Et puis un autre jour il y a trois ans, voilà que ça frappe à la porte rouge de l’atelier. Rien de tel pour me faire grommeler : savent pas lire le panonceau, ces cons ? c’est marqué « uniquement sur rendez-vous » dessus… J’ouvre et c’est madame Bonbon. Tous mes effets ritals coupés nets : comment pester devant un petit soleil ?

Madame Bonbon sans son air de clébarde battue : derrière elle se tenait un monsieur Bonbon à poil gris, tout radieux…

À la maternelle il était amoureux d’elle, il y a soixante ans. Un jour il a eu l’internet et le premier nom qu’il a tapé dans la fenêtre du moteur de recherche était celui de sa prime amour.

L’an passé, monsieur et madame Bonbon se sont offert un petit nid d’amour dans un patelin à quelques bornes de Puycity : comme moi, ils emmerdent bien le virtuel : ça peut pas lui faire de mal vu qu’il est virtuel, ce con ;-)

E la nave va…

  1. Recommandation faite par Hulk Ici, à Banana dont les bananaminettes flippaient sur le monstre planqué dans la commode, l’an dernier. []
  2. Notre fille. []
Publié dans Binosophie, Déconnologie, Humain | Autres mots-clefs : , , , , , , , , , , , | 728 commentaires
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